Wakolda, de Lucía Puenzo – éd. Stock/La Cosmopolite

Wakolda Lucía Puenzo Stock La Cosmopolite“Il avait consacré sa vie à libérer le monde des rats, et maintenant – fuyant comme un lâche, rejeté en marge de la société -, il commençait à en être un.” Le dératiseur en question, tristement célèbre pour ses expériences macabres, c’est Josef Mengele, le médecin nazi qui opéra notamment à Auschwitz. En 1959, le régime péroniste s’est effondré, et avec lui la protection dont jouissait le nazi en cavale qui avait fuit l’Allemagne pour l’Argentine quelques années plus tôt. Alors Mengele doit reprendre la route, quitter Buenos Aires pour s’aventurer vers le sud, en Patagonie.

Arrivé sur les bords du lac Nahuel Huapi, dans ce paysage presque suisse de la Cordillère des Andes, il s’établit pour quelques semaines dans une pension, et s’attache à la cadette de la famille au nom de démon : Lilith. Avec ses faux airs de la Lolita de Nabokov, elle se lie avec le ténébreux occupant, fascinée par les secrets qu’il semble cacher (et par sa facilité à réparer les poupées). Sans jamais glisser vers la romance de mauvais goût, Lucía Puenzo donne assez d’épaisseur à ses personnages pour que jamais l’intrusion d’une figure aussi imposante que celle de Mengele n’écrase son roman. Là où l’écrivain américain Jerry Stahl avait eu l’idée d’en faire une caricature grotesque dans un Anesthésie générale complètement allumé (2011), l’Argentine préfère façonner sobrement un personnage à moitié dans l’ombre, qui se dévoile surtout dans sa relation à l’autre, à travers Lilith. Et affirme peu à peu son emprise sur la famille qui l’héberge.

Adroite, Lucía Puenzo ne fait pas de l’Allemand en exil le ressort principal de Wakolda, mais plutôt le révélateur d’une Argentine qui, sur son passage, révèle sa face acculte. Ecoles allemandes à l’idéologie nauséabonde, réseaux d’anciens nazis, bunkers et croix gammées affleurent, comme aimantés par la présence de Mengele. Quant au génocide organisé des Indiens Mapuche à la fin du XIXe siècle, il résonne comme un écho macabre à la barbarie nazie. Un roman trouble et fascinant, qui s’insinue dans les fissures de l’Histoire argentine.

Wakolda. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, mai 2013, 220 pages, 19 euros.


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Une autre utilisation du personnage de Mengele dans Anesthésie générale de Jerry Stahl.

Chère Patagonie, de Jorge González – éd. Dupuis

Chere-Patagonie-Jorge-Gonzalez-DupuisTerre de feu, 1888. Du vent, des moutons. Des Indiens, traqués comme des bêtes, massacrés, ou exhibés en parfaits cannibales lors des expositions universelles parisiennes. Quelques colons s’installent au milieu d’une immensité brumeuse aux tons sépias. En se penchant sur ses racines lointaines, Alejandro l’écrivain découvre l’histoire de ce territoire à part, et des hommes qui, tout au long du XXe siècle, ont essayé de l’amadouer. Commerçants allemands, émigrés espagnols, hors-la-loi américains, Indiens rescapés, boxeurs manchots… La Patagonie semble aimanter les destins les plus improbables. Et créer des rencontres atypiques qui, dans ce bout du monde rugueux et ouaté, paraissent presque normales.

Chere-Patagonie-Jorge-Gonzalez-Dupuis-extraitOn pourrait reprocher à Jorge González de tisser une intrigue lacunaire, relâchée, dont le rythme fluctuant oblige souvent le lecteur à s’accrocher. Or c’est justement dans ces interstices vaporeux que l’Argentin s’exprime le mieux. Il laisse en suspens certains moments cruciaux, fait parler les formes plutôt que les mots, reproduit un paysage presque abstrait sur une double page pour que le lecteur puisse respirer l’atmosphère de la Patagonie perdue. “Je ne vous le recommande pas, il n’y a que le vent et le silence”, lâche un personnage. Peinture et dessin se fondent dans un magma gris peuplé d’ombres et de poussière, maculé par les bourrasques intempestives. Quant aux hommes, ils semblent peiner à s’extirper de ce décor grandiose.

Chere-Patagonie-Jorge-Gonzalez-Dupuis-extraitA travers le prisme de la Patagonie, González évoque les exécutions d’anarchistes des années 1920, l’immigration nazie ou la dictature des années 1970. Il raconte ces indigènes que l’arrivée des Occidentaux bouleversa, si bien qu’aujourd’hui encore, face aux grands investisseurs étrangers (Benetton, Rupert Murdoch…) qui détiennent des centaines de milliers d’hectares, les Indiens Mapuche dépossédés de leur terre n’ont d’autre choix que de recourir à des “récupérations de territoire”. Tandis que des mères blanches écoeurées abandonnent leur bébé parce qu’il est “un putain de basané”, sans comprendre que le métissage est dans leurs gênes. Région marginale, la Patagonie donne parfois l’impression d’être à l’écart du bruit du monde. Alors que Jorge González dévoile ses cicatrices mal refermées. Celles d’un siècle cruel qui ne l’a pas épargnée.

Août 2012, 280 pages, 26 euros. Avec des scénarios de Alejandro Aguado, Hernán González et Horacio Altuna.