Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation, de Pierre Louÿs – éd. Allia

Manuel de civilite pour les petites filles a l'usage des maisons d education Pierre Louys AlliaComme l’indique son titre pompeux, cet ouvrage paru en 1926 est un petit guide de savoir-vivre, une mine de conseils pour briller en société. Ou plutôt, c’est ce qu’il aurait dû être. Pierre Louÿs, évidemment, a choisi la parodie, et déforme ces manuels très en vogue au début du siècle pour les transformer en un agrégat de maximes toutes plus provocantes les unes que les autres. Au lieu de s’adresser à des fillettes prudes qui doivent s’abstenir de mettre les coudes sur la table, Louÿs considère visiblement ce lectorat nubile comme une nuée de petites demoiselles dépravées qui ont déjà tout compris du monde qui les entoure. Alors, avec sa plume toujours gorgée de sous-entendus, de résonances érotiques et d’images obsédantes, celui qu’admirait tant André Breton tisse une toile d’instructions vicieuses, pleines d’humour – particulièrement les “Ne dites pas” cocasses qui closent ce volume.

Ne dites pas : “J’ai envie de baiser”. Dites : “Je suis nerveuse”.

Opposant le monde des enfants (libre, innocent, spontané) à celui des adultes (sclérosé, empesé par des couches de faux-semblants), l’auteur des Chansons de Bilitis fustige les conventions sociales, accusées de brider la passion ou le désir. A travers ce traité d’éducation pervers, Pierre Louÿs défend le savoir-vivre, le vrai, tant les fillettes paraissent bien plus vivantes que ceux qui les entourent. A l’image du glossaire qui ouvre ce petit précis en expliquant justement qu’il n’expliquera rien, puisque les petites filles sont déjà familières avec le champ lexical de la luxure, le Manuel de civilité… dégage, en plus de sa dimension subversive et sexuelle, une ironie implacable à l’encontre d’une société hypocrite.

Il faut toujours dire la vérité ; mais quand votre mère vous reçoit au salon, vous appelle et vous demande ce que vous faisiez, ne répondez pas: “Je me branlais, maman”, même si c’est rigoureusement vrai.

Avec une inconvenance outrancière, Louÿs attaque tour à tour toutes les structures sociales (la famille, l’école, la religion évidemment, mais aussi le Président de la république) pour en tirer ce constat sans appel : les grands mentent sans cesse, et n’en retirent qu’une frustration lancinante. Caché, nié, banni des sermons de l’éducation et des conversations des parents, le sexe devient le révélateur de l’immense non-dit du ce monde des grands, qui accueillera bientôt les petites filles débauchées. Après les avoir serinées avec l’honneur (vu par Louÿs, ça donne : “Les petites filles du monde sucent pour l’honneur” et non pour l’argent) et, évidemment, la vertu :

Respectez donc d’abord l’hypocrisie humaine que l’on appelle aussi vertu, et ne dites jamais à un monsieur devant quinze personnes : “Montre-moi ta pine, tu verras ma fente.”

Le livre idéal pour potasser pendant les vacances, afin de bien préparer la rentrée des classes.

Réédition, 110 pages, 6,10 euros. Présentation de Michel Bounan.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Trois filles de leur mère, du même auteur.

George, le fanzine

Depuis 2007, Francesco Dufourny (L’Association, United Dead Artists) et Eric Nosal (auteur du chimérique Mode d’Emploi chez Les Requins Marteaux), mènent la barque du fanzine George, qui a atteint en ce début d’année son 31e numéro. Petit volume chic, George se présente comme un espace de bande dessinée créative, dans lequel se confrontent tous les genres et tous les tons. Depuis sa création, plus de 50 auteurs français, belges, italiens, suisses ou danois y ont été publiés. Strips humoristiques, feuilletons à suivre d’un numéro sur l’autre, histoires courtes et récits plus expérimentaux se côtoient derrière cette couverture sur laquelle, traditionnellement, un rose pétant lutte contre un bleu électrique.

Chaque numéro est l’occasion de retrouver des signatures récurrentes. Eric Nosal, d’abord, dépouille son trait à la légèreté virtuose qui rendait Mode d’emploi si ensorcelant pour nous raconter les aventures drôles et amères (et muettes) d’un petit gros pas très doué avec les filles. Avec ses collages futés, tirés de vieilles publicités ou du catalogue Darty (pour la friteuse), Anne Citron impose son univers ironique, tandis que Boris Hurtel, avec son dessin très nu, nous renvoie plutôt à la simplicité brute de la gravure sur bois. L’esthétique maniaque et kafkaïenne de Karamalli, la puissance dérangeante des graphismes de Gaiihin ou les lignes mécaniques de Manuel font ainsi partie – entre autres – des atmosphères singulières dans lesquelles nous entraîne George. A côté des invités ponctuels (citons encore Jacques Velay, Bertoyas ou Doublebob), le fanzine s’attache également à ouvrir ses pages à de jeunes artistes. Le dernier numéro fait ainsi de la place à Guérine Regnaut, qui, paraît-il, ne devrait pas tarder à publier son premier album où il sera question de Blanche-Neige, de sept nains, d’alcool et de sexe – dit comme ça, le cocktail paraît un peu inquiétant…

Un fanzine ambitieux, entre noirceur et humour, atelier fertile combinant tout ce que la jeune bande dessinée est capable de proposer. Reste qu’on ne sait toujours pas qui est George.

64 pages, 5 euros. Informations complémentaires et liste des points de vente sur le blog de George.