Déliquescence, de Deborah Kay Davies – éd. Le Masque

Deliquescence Deborah Kay Davies Le MasqueUn jour, à la sortie du travail, elle se laisse entraîner par “M. Blond”, un type séduisant avec lequel elle couche comme ça, au débotté, dans un parking désert. L’expérience, inédite, lui laisse un goût amer, de honte et d’excitation mêlées, comme si elle ne se reconnaissait plus. Comme si, ce soir-là, quelque chose en elle avait définitivement changé. Elle ne le sait pas encore, mais M. Blond l’a désormais aspirée. En soufflant le chaud et le froid, il attise la frustration, le manque, la dépendance. A la merci d’un prédateur jouant avec elle comme un pêcheur avec sa prise, la narratrice se disloque, se coupe de sa famille, renie ses amis. Elle n’est plus qu’une poupée de chiffon, malléable, étrangère à son propre corps. Presque complice, malgré elle, de sa propre agonie.

Récit d’une obsession sexuelle qui tourne au rapport de force, Déliquescence baigne dans une lumière glauque. Sans jamais caractériser ses personnages, qui restent des ombres anonymes et menaçantes, Deborah Kay Davies dépeint l’effacement de son héroïne avec une acuité psychologique glaçante. Raconté à la première personne, comme un journal intime, son texte est émaillé de petites phrases ambiguës qui donnent l’impression que la narratrice est dépossédée de sa vie (“Au réveil, je m’aperçus que je n’étais pas allée travailler.”), ou de descriptions qui associent terreur et sensualité, attraction et répulsion (“Il se pencha pour déposer un baiser sur mes lèvres, comme un coup de poing.”). L’humour des titres de chapitres, froidement ironiques, accroît encore la noirceur du roman. Et ce n’est pas l’arrière-plan, qui laisse entendre que l’héroïne n’est qu’une victime parmi d’autres de la solitude et de la vacuité de son existence, qui nous rassurera.

“Pendant une fraction de seconde, j’envisageai d’appeler la police. Finalement, je me rendis au supermarché et j’achetai des trucs. En soirée, c’était calme. Un tas de femmes à l’air traumatisé erraient dans les rayons. C’était peut-être ça notre fonction : acheter à manger.”

True Things About me. Traduit de l’anglais par Jean Esch, 256 pages, 18 euros.