La Vie avec Mister Dangerous, de Paul Hornschemeier – éd. Actes Sud BD

La Vie avec Mister Dangerous Paul Hornschemeier Actes Sud BD couvertureA l’aube de ses 26 ans, Amy tourne en rond. Son travail l’ennuie, les discussions avec sa mère tournent à vide, les petits copains s’enchaînent sans n’aboutir à rien. Ne lui reste que son meilleur ami Michael qui, manque de bol, a déménagé de l’autre côté du continent. Devenue défaitiste au point de saborder elle-même la moindre éclaircie qui égayerait son quotidien, elle grossit, regrette de grossir, et se console avec son seul plaisir : le dessin animé Mister Dangerous. S’il en était resté là, Paul Hornschemeier aurait pu écrire une énième variation sur le thème de la jeune fille un peu ronde, frustrée, timide, qui baisse les bras, vit avec son chat et ne fait que subir sa morne existence. Mais heureusement, Paul Hornschemeier est loin d’être n’importe qui.

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Qu’il opte pour un ton humoristique, cisèle des histoires courtes ou, comme cette fois, se lance dans un long récit mélancolique, l’Américain parvient toujours à créer entre ses albums et le lecteur un lien intime. La Vie avec Mister Dangerous démontre une fois encore avec quelle subtilité il sait apprivoiser l’infinie variation des sentiments. Jamais un mot de trop, jamais un dessin redondant avec le texte qui l’accompagne : rien n’est laissé au hasard. Gorgées de silences significatifs, les images parlent ici autant que les textes, cernant avec une finesse presque subliminale le désespoir d’Amy, sa solitude, la routine lancinante qui la noie. Cette monotonie qui, d’abord imperceptiblement puis brutalement, se craquelle, et déraille.

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Derrière l’apparente simplicité de son trait clinique, Hornschemeier confectionne une vie en trois dimensions. En mettant en perspective les actes, les pensées, les fantasmes de son personnage, et même les intrigues farfelues des épisodes de Mister Dangerous, il multiplie les niveaux de lectures pour modeler à un portrait gigogne de l’accomplissement d’Amy, d’une densité psychologique remarquable. Une nouvelle réussite de l’auteur du Retour de l’éléphant, qui fait admirer, album après album, son incomparable agilité narrative.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro, 160 pages, 21,50 euros.

Les Gratte-Ciel du Midwest, de Joshua W. Cotter – éd. Cà et là

Les Gratte-Ciel du Midwest Joshua W Cotter Ca et la couvertureUne fois encore, personne n’a voulu de lui pour jouer au foot. Le voilà abandonné sur le bord du terrain avec les filles, pendant que les autres s’amusent. Heureusement, un robot géant débarque de nulle part et massacre furieusement tous les garçons qui ont refusé de le prendre dans leur équipe… Dès les premières pages, Les Gratte-Ciel du Midwest instaure son atmosphère ambiguë. Si le dessin pétillant, peuplé de personnages animaliers, laissait croire à une bande dessinée gentillette, c’est raté. Pour Cotter, l’enfance ne se résume pas à des bouffées de nostalgie embaumant la tarte aux pommes de mamie, le parfum des petites blondinettes de sa classe ou l’odeur de l’herbe fraîche de l’Amérique rurale. Un peu rondouillard, mal dans ses baskets, timide et solitaire, le jeune garçon, que l’on suppose être Cotter lui-même, est rejeté par ses camarades. De la mort de sa grand-mère à l’autorité extrême du chef d’un camp de vacances en passant par la disparition du chat, chaque événement alimente sa frustration, qui se mue peu à peu en une hargne féroce.

Les Gratte Ciel du Midwest Joshua W Cotter Ca et la extraitEn enchevêtrant un récit classique avec des parenthèses fantasmagoriques où robots et dinosaures deviennent les projections du malaise de son héros, Joshua Cotter arrive à retranscrire avec beaucoup de perspicacité tout ce que l’enfance peut receler d’injustice, de souffrance et de cruauté. Comme le fait par exemple souvent un Chris Ware, il bâtit toute une galaxie de mini récits satellites autour de son histoire principale (fausses publicités, courrier des lecteurs, saynètes mystérieuses…), et dissémine au fil des pages plein de symboles et d’images récurrentes. Relevé par un second degré cynique, Les Gratte-Ciel du Midwest est une chronique bien sombre d’une enfance dont on ne peut s’échapper que d’une manière : en devenant enfin grand.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, novembre 2011, 288 pages, 22 euros.

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Les Gratte Ciel du Midwest Joshua W Cotter Ca et la extrait

Désolations, de David Vann – éd. Gallmeister

desolations caribou island david vann gallmeister couvertureDésolations renoue avec l’univers de David Vann, découvert l’an dernier avec Sukkwan Island, couronné par le Prix Médicis. Terre d’exil, refuge de ceux qui ne trouvent pas leur place ailleurs, l’Alaska, immense et majestueuse, sert à nouveau de cadre à l’intrigue. Un cadre ambigu, aux antipodes de l’image naïve, édénique et revigorante, d’un retour à la nature. Car à travers les yeux de David Vann, cet Alaska-là est aussi une déception, un fantasme évanescent d’explorateur frustré qui, au lieu de trouver l’aventure espérée, s’enterre dans un “Ploucland” fade, recouvert de parkings bitumés, parsemé de voitures abandonnées à la rouille. La beauté sauvage des paysages grandioses peine à compenser le morne quotidien de ces villes minuscules, “enclaves de désespoir” perdues dans un décor infini.

L’écrivain américain élargit le cadre de Sukkwan Island, qui se concentrait sur la relation dissonante entre un père et son fils, pour raconter cette fois l’histoire de toute une famille. Gary, le père, retraité et bien décidé à déménager dans une cabane qu’il s’acharne à construire de ses mains, se raccroche tant bien que mal au rêve qu’il n’a jamais eu le courage de réaliser. Irene, la mère, l’aide bien qu’elle n’ait aucune envie de le suivre et qu’elle voie dans cette lubie le symbole de l’échec de leur mariage. Hantée par le suicide de sa mère alors qu’elle n’était qu’une enfant, devenue dépendante aux calmants, elle ne supporte pas l’idée de perdre Gary après lui avoir sacrifié, pour rien, ses plus belles années. Entre eux, se déchirent leurs deux grands enfants, Rhoda et Mark, dont les vies ont pris des directions opposées.

sukkwan island david vann gallmeister prix medicis couverture pocheEchoués au milieu des montagnes, des lacs et des forêts, les personnages de David Vann semblent pris dans les sables mouvants, chaque effort pour se débattre les engluant encore plus dans leur abattement. Impressionnant de bout en bout, Désolations ne nous épargne aucun recoin du pessimisme humain. Paranoïa, désespoir, solitude, mal-être, il dépouille la morosité de ses personnages pour mettre à jour la haine latente, la violence sans bornes ou le vide effrayant qui naissent de la faillite de leurs relations. Un roman à la beauté méphitique, à l’image de cette nature animiste d’Alaska, dont le vent glacial, les lacs féroces ou la météo trompeuse reflètent les sentiments brisés de ceux qui la peuplent.

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Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski, août 2011, 300 pages, 23 euros. Par ailleurs, Sukkwan Island paraît ces jours-ci en édition de poche, 208 pages, 8 euros.

Natural Enemies, de Julius Horwitz – éd. Baleine

natural enemies julius horwitz baleine couverture reedition spitzner“C’est aujourd’hui que tu vas prendre ton fusil Remington dans l’armoire, le charger de quinze cartouches et te tirer une balle dans la tête après avoir tué Miriam, Tony, Alex et Sheila… Tu feras cela vers 20h15, lorsque tu reviendras de New York par le train de 17h30, juste au moment où Miriam t’appellera pour dîner. Tu tireras d’abord sur Miriam, puis sur les enfants. Et tout sera achevé.” Dès la troisième page, l’issue inexorable de ce roman est connue. Paul Steward, éditeur d’une revue réputée, quarantenaire new-yorkais à l’abri du besoin, se lève un jour bien décidé à anéantir toute sa famille. De six heures du matin jusqu’à la nuit, Julius Horwitz déroule cette dernière journée, périple infernal dans les méandres du mal-être d’un homme.

Ecrit en 1975, Natural Enemies s’immerge jusqu’à la suffocation dans le malaise d’une Amérique en crise qui, au lendemain de l’affaire Nixon, ne croit plus en rien, redoutant la catastrophe nucléaire promise par la guerre froide. Une New York agonisante, peuplée de morts-vivants et dominée par des individualistes paranoïaques, sert de décor dévasté à ce récit plus noir que la nuit. Prolongement désespéré de Mort d’un commis voyageur, Natural Enemies, encore plus angoissant que Le Démon de Hubert Selby Jr paru quelques mois plus tard, s’insinue dans les recoins sinistres de l’idyllique famille américaine. La sainte trinité formée par la cuisine aménagée, la rutilante voiture et le chien jovial ne parvient plus à dissimuler le reste : frustration, névroses, tentatives de suicides, cachets de Valium avalés par poignées… Hommes et femmes ne se comprennent plus. La “terreur de vivre” a supplanté la peur de mourir, et le suicide devient la “seule issue vers une nouvelle expérience”.

Glaçant, dénué d’empathie, le récit de Julius Horwitz est d’une perspicacité telle que l’on prierait presque pour qu’il se taise, tant il réussit à trouver en nous un écho aux sentiments obscurs qu’il manie – “Tous les hommes songent un jour ou l’autre à tuer leur famille”. L’écriture entretient à merveille la tension qui écrase la trame à mesure que l’ultime journée de Paul Steward avance. Les dialogues soignés font que chaque rencontre de l’éditeur condamné apporte un nouveau regard sur ces vies gâchées. Inéluctablement, les rares instants d’espoir, éblouissants au milieu de ces pages de goudron, sont aussi vite annihilés. Tout comme ce rêve américain, froidement exécuté par Julius Horwitz.

Réédition, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne de Vogüé, juin 2011, 290 pages, 13 euros.

Les Monstres aux pieds d’argile, de Alexandre Kha – éd. Tanibis

les monstres aux pieds d argile kha alexandre taniabis bd couvertureAlexandre Kha a cette indéfinissable manière de faire de chacun de ses livres une petite parenthèse de délicatesse et d’humanité. Après L’Attrapeur d’images (2009), livre illustré dominé par les figures de Jules Verne et de Chris Marker, il revient avec une vraie bande dessinée, encore une fois très marquée par la littérature. Kha met en scène des personnages marginaux, déformés, maudits, échappés des textes de Kafka, Hoffmann ou Chamisso.

Souvent proches du conte, ses récits baignent dans un onirisme dont la grande douceur est mise à mal par un pessimisme qui finit toujours par prendre le dessus. Le vert qui domine les pages, d’abord moelleux et plein de vie, devient froid comme la lumière blafarde d’un néon à mesure que le mal-être s’immisce dans le moindre recoin de l’ouvrage. Un singe doit imiter les hommes pour survivre, un pauvre type a perdu son ombre, un monstre passe sa vie à se cacher des autres, un autre va trop vite pour pouvoir s’intégrer dans l’univers qui l’entoure : chaque portrait évoque la différence, l’exclusion, sans pour autant que l’album paraisse moralisateur. La légèreté de ces petites histoires et l’agilité du dessin qui leur donne vie suffit pour que ces Monstres aux pieds d’argile conservent de bout en bout leur souffle fragile. Et dégagent, à l’arrivée, une sensation d’optimisme diffuse, fugace et poétique.

les monstres aux pieds d argile kha alexandre taniabis bd extrait minotaure> Pour lire un extrait de l’album : cliquez ici.

Mai 2011, 70 pages, 16 euros.

Le Dieu du 12, de Alex Barbier – éd. Frémok

le dieu du 12 alex barbier fremok feu couverture 2011Auréolé de sa légende noire, Le Dieu du 12 revient nous convertir. Paru en 1982 chez Albin Michel, l’album bénéficie alors d’une publication “très désastreuse” (c’est l’auteur qui le dit) : des pages sont montées dans le désordre, et le rendu des couleurs est saboté par des reproductions toutes aussi (très) désastreuses. Puis c’est au tour des planches originales de subir la vindicte d’une main destructrice. Sans raison apparente, un pyromane mystérieux vient un jour jusque chez Alex Barbier à Fillols (un hameaux de 149 habitants au cœur des Pyrénées-Orientales, ce qui dénote tout de même une certaine opiniâtreté) pour brûler son atelier, détruisant la quasi totalité des œuvres de l’artiste. Pourtant, trente ans après, Le Dieu du 12 est bien là, entre nos mains fébriles. Et cette fois, magnifiquement édité, reproduisant même quelques-unes des pages dévorées par le feu. Bizarrement d’ailleurs, le récit qu’il contient ressemble à une mise en abyme de cette histoire maudite.

le dieu du 12 alex barbier fremok feu couverture 2011Dans un monde passé sous la coupe des extraterrestres, la France entière est occupée, ou presque. Seule ville libre, Perpignan doit son indépendance à la puissance de son dieu, qui la protège des envahisseurs malfaisants. Enfin, puissance de son dieu, c’est vite dit : à part pour réussir ses créneaux ou faire (involontairement) apparaître des vautours dans les lavabos, sa condition divine ne lui sert visiblement pas à grand-chose. Incapable de vaincre ses ennemis, cocu et dépassé, le fameux dieu semble bien piteux au volant de sa vieille Pigeot.

A l’image de son démiurge pitoyable, l’univers du Dieu du 12 baigne dans un mélange contrasté de gravité et d’ironie. Pour un peu, on croirait que Barbier s’acharne à ridiculiser ses personnages, par exemple en les affublant de noms grotesques – le dieu s’appelle Azertyuiop, les extraterrestres les Couics. La deuxième partie de l’ouvrage fonctionne sur le même principe, mettant en scène une humanité que des machines auraient rapiécée en s’inspirant des Garçons sauvages de Burroughs. Les hommes cohabitent désormais avec… des lampes qui parlent et des armoires qui bougonnent.

le dieu du 12 alex barbier fremok feu couverture 2011Lessivées par les défauts de l’édition de 1982, les couleurs s’embourbent dans des tons ternis, les décors désincarnés ajoutant encore à l’angoisse palpable. Le jaune délavé et le vert spectral teintent l’intrigue de leur éclat obsédant. Les corps peinent à se détacher de l’ombre qui les enveloppe, puis ce sont les visages qui deviennent flous, comme si le peintre ne parvenait plus à les fixer sur le papier. De temps à autre, des incursions saugrenues viennent perturber le mal-être ambiant : un petit Mickey criard sort de nulle part, un homme tombe enceinte, des touches de rose impudiques explosent brutalement. Rythmée par les voix lancinantes des personnages, la narration semble presque irréelle, traversée par des phrases drôles et désespérées à la fois – “C’est un sale coup pour un dieu d’apprendre qu’il n’existe pas.” Le “je” du narrateur perd pied dans un délire paranoïaque, la déliquescence de l’univers qui l’entoure devenant le reflet de sa propre déchéance. Sommes-nous dans un récit de science-fiction, ou bien simplement dans la tête d’un type rongé par la folie ?

D’habitude si présente dans l’œuvre de Barbier, la pornographie passe ici au second plan. Dans un monde crépusculaire où les femmes ont disparu, le sexe n’est plus que la manifestation d’un amour évidé, d’une solitude inconsolable, d’un ennui morose (“Et nous n’avons pas grand-chose d’autre à faire que, moi décharger et lui avaler.”). Mais aussi le dernier espace où survivent, tant bien que mal, la liberté et la beauté. Possédé par une irrépressible mélancolie, Le Dieu du 12 transpire la subversion, régurgite son dégoût d’une société accablante. Surtout, il dégage un charme hypnotique, amer et incandescent, que même les flammes malveillantes n’auront pas réussi à consumer.

Réédition, mai 2011, 88 pages, 22 euros. Préface de Erwin Dejasse.

L’Arbre rouge, de Shaun Tan – éd. Gallimard Jeunesse

Remarqué lorsque Là où vont nos pères fut élu Meilleur album au festival de la bande dessinée d’Angoulême 2008, bardé de prix dans le monde entier au moment de la sortie des Contes de la banlieue lointaine, Shaun Tan fait désormais sensation à chaque nouveau livre. En attendant la publication prochaine de son nouvel ouvrage, The Lost Thing, Gallimard Jeunesse réédite L’Arbre rouge, paru en 2003 chez La Compagnie créative.

Construit en quinze tableaux splendides, l’album traite d’un sujet délicat : le mal-être. Avec beaucoup de finesse, Shaun Tan arrive à donner corps aux sentiments contradictoires et mélancoliques qui atteignent leur paroxysme lors de l’adolescence : le manque de confiance en soi, la solitude, l’incommunicabilité, l’ennui, la quête d’identité. En une poignée de mots, l’Australien parvient à cerner ces “matins où l’on n’attend plus rien”,“tous les ennuis surgissent en même temps”. Principal atout de l’auteur : ses illustrations bien sûr, mêlant dessin, collages ou peintures, parfois réalistes, parfois métaphoriques. Sans forcer le trait, ces pages disent le malaise, l’inquiétude, l’enfermement de sa jeune héroïne. L’auteur australien impressionne par son pouvoir de suggestion et sa force évocatrice. Il réussit à coucher sur le papier cet insaisissable idéal de bonheur qui nous anime, aussi difficile à définir qu’à concrétiser, sous les traits d’un arbre rouge éclatant, qui jure avec les tons ternes et sombres envahissant peu à peu les pages du livre. Avec des images simples et inattendues, Shaun Tan façonne une fois encore une œuvre pénétrante, de laquelle on ne s’extrait qu’à regret.

Réédition, traduit de l’anglais (Australie) par Anne Krief, octobre 2010, 32 pages, 13,90 euros. A partir de 10 ans.