La Promo 49, de Don Carpenter – éd. Cambourakis

La Promo 49 Don Carpenter CambourakisAprès l’époustouflant Sale temps pour les braves (1966) enfin traduit l’an dernier, Don Carpenter nous impressionne à nouveau, avec un ouvrage très différent paru aux Etats-Unis en 1985. Entre le roman morcelé et le recueil de nouvelles, La Promo 49 suit les trajectoires d’un groupe de lycéens durant l’année 1949, qui s’ouvre sur un réveillon et s’achève sur un double enterrement. Derniers mois avant le diplôme, premières semaines dans la vie d’adulte. S’il subsistait encore dans ces jeunes hommes et femmes des restes d’adolescence, ils se désagrègent durant ces saisons décisives, où l’insouciance d’une vie juste rythmée par l’alcool qu’on boit en cachette et les regards qu’on s’échange à la dérobée entre filles et garçons s’évapore. Désormais, plus personne ne les réprimande s’ils avalent des bières ou enchaînent les cigarettes ; par contre, chaque décision devient cruciale.

Il y a ceux (et celles) qui couchent, tombent enceinte et sont obligés de se marier. Ceux qui partent à l’armée et ceux qui, réformés, voient leur vie prendre une tout autre direction. Ceux qui entrent immédiatement dans la vie active et ceux qui poursuivent à la fac. Ceux qui font le grand saut et ceux qui n’osent pas. C’est l’âge où les rêves se heurtent de plein fouet à la réalité – celles qui se rêvaient starlette à Hollywood et ceux qui s’imaginaient en écrivain new-yorkais en font l’amère expérience.

Don Carpenter arrive à saisir un kaléidoscope d’émotions, cernant ce moment volatil et éphémère où tout semble possible. Ce moment d’éclosion, mélange de fragilité, de prétention, de naïveté et de bêtise, qu’il épingle en trouvant la bonne distance, effleurant ses personnages tout en restant un peu en retrait. Lui qui avait également 18 ans en 1949 raconte une génération marquée par la guerre, qui tente de s’émanciper mais se fait rattraper par la société des années 1950, encore rigide pour quelque temps. A travers ces petites vignettes qui se lisent comme un album photo jauni, l’écrivain américain capte aussi facilement les instants cocasses que les moments tragiques, les émois sexuels que le désarroi d’une vie réglée trop tôt. Et ravive une nostalgie qui vibre en chaque lecteur, comme s’il était, lui aussi, issu de la promo 49.

The Class of ’49. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, mars 2013, 140 pages, 17,50 euros.

 

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Mon ami Dahmer, de Derf Backderf – éd. Cà et là

Mon ami Dahmer Derf Backderf Cà et làEt si votre camarade de lycée était devenu l’un des pires monstres que l’humanité ait connu ? C’est ce qui est arrivé à Derf Backderf. Des années après avoir quitté son bahut de l’Ohio et l’étrange Jeffrey Dahmer qui hantait les salles de cours comme un zombie, il apprend que celui-ci vient de se faire arrêter. Nous sommes en 1991, et Dahmer va rapidement avouer qu’il a tué dix-sept jeunes hommes depuis 1978. L’Amérique vient de découvrir l’un des plus redoutables tueurs en série de son histoire, dont les meurtres s’accompagnaient de viols et de cannibalisme. En 1994, Jeffrey Dahmer est assassiné dans la prison où il purgeait sa peine. Backderf, qui travaille pour le journal local, se plonge alors dans les dossiers de la police et interroge d’anciens profs et camarades de classe, lui qui, jeune, était intrigué par le silencieux Dahmer, si bien qu’avec quelques amis ils en firent la mascotte de leur promo. Mélange d’enquête et de souvenirs personnels, Mon ami Dahmer revient sur la jeunesse de ce Jack l’Eventreur des temps modernes, dont la sauvagerie et la violence dépassèrent l’entendement.

Mon ami Dahmer Derf Backderf Cà et làJeffrey Dahmer n’y devient pas l’incarnation du malaise de la jeunesse ou le symptôme d’une société américaine individualiste – ce qui n’aurait pas eu de sens. En s’appuyant sur un dessin précis et robuste, Derf Backderf raconte avec simplicité la dégringolade d’un lycéen perdu qui noie son mal-être dans l’alcool, ignoré par ses parents et délaissé par les professeurs. Magnifiquement construit, tout en ellipses et en anecdotes qui, mises bout à bout, construisent le portrait pathétique et terrifiant d’un jeune homme au bord de l’abîme, Mon ami Dahmer fascine par sa manière d’approcher au plus près un monstre en puissance, tout en exhalant une infinie tristesse. Avec le recul, on ne peut s’empêcher de se demander s’il faut réinterpréter tel geste, regretter telle phrase ou s’insurger contre l’aveuglement des adultes.

Mais ce qui glace, c’est surtout de constater que Dahmer n’était qu’un ado bizarre parmi d’autres – au point que lorsque Backderf apprendra qu’un de ces anciens camarades est devenu serial-killer, il pensera d’abord à un autre lycéen. Captivé par les animaux morts, timide, paumé, frustré par son homosexualité latente, Dahmer n’a dans le fond rien d’une exception. Si ce n’est que quelques jours après la fin du lycée, alors que Backderf et les autres se préparent pour la fac, lui bascule. Ses digues sautent. Seul dans la maison de ses parents, Jeffrey Dahmer commet son premier meurtre.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, 226 pages, 20 euros. Préface de Stéphane Bourgoin.

 

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