Petite sélection de textes licencieux made in France

> Histoire de l’œil, de George Bataille

histoire de l oeil georges bataille gallimard couvertureParu en 1928 sous le pseudonyme de Lord Auch, ce texte bref marqué par Sade et Lautréamont reprend un motif typiquement surréaliste, déjà éprouvé par Buñuel ou Dalí : l’œil, apparenté ici à un organe sexuel à part entière. Narrant les jeux pervers de deux adolescents, Histoire de l’œil joue sur un registre érotique fétichiste, symboliste, à la fois macabre et d’une vitalité débordante. La postface de Bataille, Réminiscence, révèle comment l’auteur de L’Impossible a construit ce récit en écho à certaines images de son enfance, notamment la cécité de son père.

“Je n’aimais pas ce qu’on nomme “les plaisirs de la chair”, en effet parce qu’ils sont fades. J’aimais ce que l’on tient pour “sale”. Je n’étais nullement satisfait, au contraire, par la débauche habituelle, parce qu’elle salit seulement la débauche et, de toute façon, laisse intacte une essence élevée et parfaitement pure. La débauche que je connais souille non seulement mon corps et mes pensées mais tout ce que j’imagine devant elle et surtout l’univers étoilé…”

Disponible dans la collection L’Imaginaire Gallimard, 114 pages, 6,90 euros.

 

> Qu’est-ce que Thérèse ? C’est les marronniers en fleurs, de José Pierre

Sorti dans la plus grande discrétion au Soleil noir en 1974, ce roman au titre étrange s’est vite attiré les louanges d’Eric Losfeld, Jean-Jacques Pauvert ou François Truffaut, le réalisateur se fendant même d’une lettre élogieuse à l’auteur. A travers la relation du narrateur avec la fiancée de son frère, José Pierre porte un regard délicat sur l’adolescence, cet âge sans demi-mesure, où douleurs et plaisirs s’entremêlent dans un même souffle. Un roman psychologique subtil, dont l’écriture raffinée décuple le pouvoir d’évocation.

“Les doigts de Thérèse laissèrent échapper sa cigarette qui roula sur le plancher et (c’était du tabac blond) acheva seule de se consumer à bonne distance. J’ai songé plusieurs fois par la suite à ce geste involontaire (ou du moins partiellement involontaire) et je l’ai interprété à tort ou à raison en ces termes : Thérèse rendait les armes. Ou, si l’on préfère, cette cigarette était sa dernière défense. En tout cas, Thérèse me tendit ses lèvres et je l’embrassais de tout mon cœur.”

Disponible dans la collection des Lectures amoureuses de La Musardine, 250 pages, 10,40 euros.

 

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Emilio, les blagues et la mort, de Fabio Morábito – éd. José Corti

Emilio a douze ans et pas vraiment d’amis. Alors en attendant la rentrée, c’est au cimetière de Mexico qu’il passe ses journées, son détecteur de blagues sous le bras, en quête d’histoires drôles prononcées durant les deux ou trois jours précédents, « durée moyenne de conservation d’une blague à température ambiante ». Il arpente les allées à la recherche d’une tombe surmontée de son prénom, craignant que les morts essaient de le lui voler – c’est un peu compliqué. Au passage, il apprend par cœur, mais sans le faire exprès, c’est une maladie, tous les noms gravés sur son chemin. Au cimetière, il croise Adolfo, le gardien qui incite les gens à adopter un mort et embrasse les jolies femmes éplorées, Apolinar le policier analphabète, Severino le terrifiant maçon armé de sa machette, ou Eurydice, qui devient son amie. Eurydice, avec son nom de tragédie grecque, a récemment perdu son fils, du même âge qu’Emilio, et gagne sa vie en faisant des massages – « Ce n’est que lorsque les gens ôtent leurs vêtements et se laissent toucher, que je me sens à l’aise et que je comprends où je suis. »

Entre elle et le jeune Emilio s’instaure une relation ambiguë, tendrement sensuelle, troublante et excitante : la mère y retrouve son fils perdu, l’adolescent y entrevoit l’amour adulte, explore la sexualité. Décor étrange, lugubre et envoûtant à la fois, personnages attachants, atmosphère ensorcelante. Une touche de Buñuel, une goutte de Rulfo. Fabio Morábito colore d’abord son roman d’une fantaisie excentrique, dans laquelle le macabre, l’érotisme et l’humour ne font plus qu’un. Les dialogues, furtifs, drôles, parfois absurdes, ponctuent des scènes dont on ne comprend pas toujours la signification. Du moins jusqu’à la seconde moitié du livre. Sans pour autant que la poésie ne disparaisse, le texte prend alors une teinte plus brute, désenchantée. La réalité s’empare des rênes de l’intrigue, le charme est rompu. L’écrivain mexicain lève le voile sur les relations entre les différents protagonistes, sur ce qui se passe hors du lieu magique qu’est le cimetière. Délicatement, il décortique les comportements humains avec une finesse étonnante, sonde la vie de famille, ausculte nos réactions face au deuil, au sexe, à l’âge adulte, à l’amour ou au divorce. Un roman versatile, d’une grâce lumineuse.

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Marianne Millon, janvier 2011, 200 pages, 20 euros.