B+F, de Gregory Benton – éd. Cà et là

B+F Gregory Benton Ca et laUne femme (nue), et un chien (jaune). Voilà l’étonnant duo que l’on suit tout au long de cette soixantaine de pages, que l’on traverse comme on explorerait un monde où tout serait possible. Fruit d’une écriture improvisée, B+F a gardé sur le papier la fraîcheur et la spontanéité qui ont régi sa création. Dans un univers merveilleux, quelque part entre Le Monde perdu de Conan Doyle et les forêts magiques de Walt Disney, les deux acolytes à poil progressent entre plantes chatoyantes, créatures farfelues ou monstres terrifiants, sur fond de volcan en éruption.

Sans jamais s’arrêter, sans jamais prononcer un mot non plus, l’album change sans cesse de décor (entre le désert et les chutes d’eau), mais aussi de ton, démarrant comme une fantaisie naïve pour glisser vers une violence plus sauvage. Les couleurs flamboient, d’autant plus dans ce format géant qui donne encore plus l’impression au lecteur de s’embarquer dans une trépidante aventure en technicolor. Etrange, voire sensuel comme un rêve surréaliste ; débridé et prodigieux comme une histoire pour enfants (puisque les personnages, même en miettes, ne meurent pas), délirant comme un trip sous LSD, B+F est un livre hors normes, un songe couché sur le papier.

B+F Gregory Benton Ca et laNovembre 2013, 64 pages, 24 euros.

Karme (Carmin), de Eamon Espey – éd. Rackham/Le Signe noir

Karme Carmin Eamon Espey Rackham Le Signe noirUne histoire de chat dans un four à micro-ondes qui finit en diatribe cynique sur la pudibonderie WASP : dès la première histoire, Eamon Espey apparaît comme le chantre d’un humour trash. Il ne recule devant rien pour charger frontalement la religion, la morale, le travail, et toutes ces “valeurs” sur lesquelles repose notre belle civilisation. Et quand il charge, c’est à grands coups d’humour noir, d’images gores et de situations délirantes. C’est d’ailleurs cet aspect halluciné, déroutant, monstrueux, qui prend le dessus : après quelques nouvelles bâties comme des gags, Carmin glisse vers des intrigues plus longues, nourries à la série Z et aux mythes anciens.

Dans un décor apocalyptique qu’on dirait emprunté à Jérôme Bosch, mais qui garde pourtant une familiarité dérangeante, l’auteur américain s’aventure aux frontières du réalisme, du subconscient et du cauchemar. Robuste, frappant, le dessin pourrait s’apparenter à une improbable fusion entre le mysticisme candide de bas-reliefs aztèques et les travaux sous LSD des artistes des années 1960. Extraterrestres, pape sanguinaire, hommes-insectes, scientifiques fous, vaches possédées se côtoient dans ces pages incandescentes, où l’on croise même le Petit Chaperon rouge. Parfois sans queue ni tête, les récits (ou illustrations) de Carmin dégagent une force primitive, et parviennent à cristalliser en quelques images perverses, violentes et subversives la folie de l’humanité. Sans jamais vraiment se prendre au sérieux.

Karme Carmin Eamon Espey Rackham Le Signe noirTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Renaud Cerqueux, juin 2013, 128 pages, 18 euros.

La Crème de Crumb, de Robert Crumb – éd. Cornélius

La Creme de Robert Crumb Cornelius couverture dessinCe n’est pas une crème pâtissière, encore moins une chantilly immaculée. Non. La crème de Crumb, c’est plutôt une mixture jaunâtre, collante et corrosive, où le sucre a été remplacé par un cocktail (d’)acide. L’éditeur Cornélius a réuni plus de 200 pages de bandes dessinées, quintessence de plus de cinquante ans de folie du maître de la BD underground. Au fil des aventures de Fritz the Cat, Mr. Natural ou Mr Snoid, Crumb se transforme sans arrêt, ses récits foisonnants des années 1960 inspirées par le LSD glissant, au cours des années 1980, vers un travail plus réaliste. Pour autant, jamais il ne perd son incontrôlable subversion. Il revendique sa liberté sans penser aux conséquences de ses dessins ni s’autocensurer ; sans se canaliser pour défendre une cause ou une autre, ni avoir à se justifier. Traversée par un humour farfelu (“Encore plus d’humour tordu pour ne rien dire”, proclame-t-il en ouverture de Mr Snoid), fourmillant de saynètes psychédéliques, l’œuvre de l’Américain possède une énergie comique inégalable, immédiate et hyper sexuée.

dessin Robert Crumb baignoire poster Cornelius Kitchen Sink PressMais armé de son dessin déformé par le désir (toutes les femmes font deux mètres, ont des cuisses de rugbymen et un fessier improbable), Crumb est surtout l’un des auteurs qui manie le mieux l’autofiction – ou plutôt, comme il l’appelle, l’“autodénigrement”. L’un des premiers à explorer ce genre avec autant de sincérité, et à lui donner une telle résonance. Que ce soit pour décrire les troubles de l’adolescence ou de la crise de la quarantaine, son ton introspectif s’avère d’une humanité extraordinaire, révélant ses doutes, sa culpabilité, ses frustrations poisseuses et ses craintes enfouies. Derrière ses délirantes perversions, Crumb étudie avec une grande perspicacité ses débordements, reconnaît ses faiblesses, et compose en fait le portrait outrancier d’une société en pleine déliquescence. Inlassablement, il attaque la religion, la bien-pensance, la famille, la vacuité de notre civilisation et toutes les barrières qu’elle impose à nos pulsions, nos envies, nos espérances – “C’était sinistre, mais nous pouvions toujours trouver refuge dans le monde merveilleux et loufoque des comic books.”

Robert-Crumb-autoportrait-dessin-Cornelius creme Des dizaines de dessins et couvertures inédites, des photographies, ainsi que des extraits des carnets de l’auteur complètent ce volume, notamment dans certaines sections en couleur, magnifiques. Un entretien-fleuve passionnant, réalisé par Gary Groth en 1988 et jamais traduit en français, revient sur le parcours de ce héraut malgré lui de la contre-culture. Robert Crumb y parle de musique, de drogue, du suicide, du féminisme, de la politique, et même de l’attraction sexuelle incontrôlable exercée sur lui par… Bugs Bunny. Ainsi que de cette vie moderne qu’il exècre tant, “pratique facile, bon marché. La vie toute entière devient un hamburger de chez McDonald : comestible, mais sans beaucoup de substance.” Heureusement que pour la rendre plus savoureuse, on peut l’assaisonner avec la crème de Crumb.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Mercier, Jean-Paul Jennequin et Emilie Le Hin, mai 2012, 304 pages, 25 euros.

Hell’s Angels, de Hunter Thompson – éd. Folio

hells angels hunter thompson poche folio couverture harley davidsonParu en 1965, Hell’s Angels assoit la célébrité d’un journalisme nouveau, dit “Gonzo”. Hunter S. Thompson réinvente le reportage, collant son sujet au plus près et s’appuyant sur la fiction pour approcher au mieux la réalité. Il passe ainsi une année à côtoyer les fameux barbus en Harley Davidson, à les suivre dans leurs périples, à batailler pour défendre sa ration de bière, gagnant peu à peu leur confiance. Comme toujours avec Thompson, la subjectivité revendiquée de son travail finit par déboucher, à force de nuances et de contradictions, sur un portrait d’une qualité remarquable. Alors que la plupart de ses confrères, et même les plus sérieux (New York Times et compagnie), s’embarquent en 1965 dans une paranoïa délirante, considérant les anges du bitume comme des tueurs patentés, des hordes de Barbares motorisés toujours prêts à mettre à feu et à sang des villages d’innocents citoyens américains, Thompson choisit un angle discordant. Au lieu de se contenter des dépêches officielles et des rapports d’une police qui, visiblement, raconte n’importe quoi pour dissimuler son ignorance, le futur auteur de Las Vegas Parano prend le taureau par les cornes, et signe un livre aussi riche qu’excitant.

hells angels hunter thompson sonny barger harley davidsonA cause d’une poignée de faits divers sordides pour lesquels ils sont souvent tenus responsables à tort, les Hell’s Angels deviennent la nouvelle terreur des routes américaines, victimes d’une campagne de presse alarmiste décuplée par un sensationnalisme malsain. Alors qu’en mars 1965, les motards en noir sont si peu nombreux qu’ils sont sur le point de disparaître, cette pub inattendue leur redonne un coup de fouet, si bien qu’ils deviennent en quelques semaines, renversement de situation, les nouveaux rebelles de l’Amérique alternative. Idoles des étudiants de Berkeley, plus populaires que les Beatles, ils partagent des soirées avec Allen Ginsberg ou Ken Kesey, troquant même leur sacro-sainte bière contre du LSD, beaucoup plus tendance.

Plus qu’une enquête sur le gang des Angels, qui s’avèrent rapidement crétins, brutaux, voire pathétiques, Hunter Thompson transcende son sujet pour montrer comment ces sauvages deviennent l’un des catalyseurs de la société changeante des années 1960 – bien malgré eux d’ailleurs. Fabriqués par le cinéma et les médias, les Hell’s Angels se font dépasser par l’image de Robins des bois qu’on leur affuble. Ils tentent tant bien que mal de s’y conformer, avant de sombrer bien vite, comme lorsqu’ils se retrouvent à tabasser des étudiants dont ils étaient les idoles aux côtés des forces de l’ordre qu’ils exècrent pourtant.

Hunter S Thompson carte de presse presscard journaliste gonzo

Avec son style enlevé, son ironie grinçante et un sens inné de l’image cartoonesque, Hunter Thompson déconstruit un mythe de l’Amérique moderne. Il tente de comprendre comment les Etats-Unis arrivent à se fabriquer des héros cathartiques, fascinant cette “nation de débiles et de trouillards, souffrant d’une regrettable pénurie de révoltés”. Et c’est sans doute là le seul mérite de ces bikers errants, qui seront parvenus à dynamiter une société sclérosée, “en vrais anars, avec leur loyauté suicidaire, leurs rituels, leurs noms de guerre et leur conviction d’être en guerre contre un monde injuste”. Pas mal, pour une bande de perdants fanas de mécanique. Comme le dit l’un des leurs : “Ouais, j’suis peut-être un perdant… Mais t’as devant toi un perdant qui va foutre une sacrée merde avant de quitter cette terre.”

Edition de poche, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Durastanti, mai 2011, 390 pages, 7,30 euros.

A LIRE > Notre article sur Hunter Thompson et le journalisme Gonzo.