Manifeste incertain, volume 1, de Frédéric Pajak – éd. Noir sur Blanc

Manifeste incertain Frederic Pajak volume 1 noir sur blanc“On peut aimer le travail, la raideur des gestes obligatoires. On peut aussi aimer le chaos, l’hésitation, la maladresse, l’erreur. On peut aimer ne pas choisir, ou même choisir de ne pas choisir.” Le Manifeste incertain déambule dans l’entre-deux. Ni bande dessinée, ni roman, ni vraiment texte illustré, sa forme louvoie entre texte et image, tandis que le fond semble se nourrir de fragments épars. Bouts de récits, citations, détails historiques, bribes autobiographiques : comme un naufragé qui assemble des débris pour construire son radeau, Frédéric Pajak dérive, s’appuie sur l’Histoire pour tenter d’appréhender la sienne, puise dans son expérience pour comprendre le passé. Remonte à sa grand-mère Eugénie, à ses bizutages adolescents, à sa timidité maladive ou au destin tragique de deux néo-nazis croisés un matin d’hiver de 1980.

Jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit, dans un mélange de poésie et d’érudition, de tourner autour de son sujet pour mieux le capturer, l’auteur de L’Immense Solitude convoque Beckett, Céline, le peintre Bram Van Velde ou le dramaturge Ernst Toller. Avant de se laisser attirer, comme un satellite, par la figure de Walter Benjamin, auteur insaisissable, écrivain-philosophe-traducteur-journaliste, penseur de l’ère de la culture de masse. En se concentrant sur les années 1932-1933, lorsque Benjamin, fuyant Berlin, trouve refuge sur l’île d’Ibiza, le Manifeste incertain met en perspective les méditations du Berlinois sur le roman avec le basculement de l’Europe dans l’extrémisme. Et se mue du même coup en une réflexion sur le rôle de l’intellectuel, bringuebalé par la fureur du XXe siècle, son fascisme carnassier, ses illusions passionnées, et ses désillusions plus terribles encore.

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Et les illustrations là-dedans ? D’un noir et blanc au réalisme photographique, elles sont, nous explique l’auteur, “comme des images d’archives : morceaux de vieilles photos recopiées, paysages d’après nature, fantaisies. [Elles] vivent leur vie, n’illustrent rien, ou à peine un sentiment confus.” Elles apportent un contrepoint, un éclairage différent. Parfois même, quand le lien entre le dessin et le récit semble inexistant, leur puissance expressive est telle qu’elles insinuent une inquiétude diffuse. La plupart du temps, les personnages sont de dos, leurs traits dissimulés dans l’ombre, ou gâchés par un contre-jour menaçant. Quand on croise leur regard, il est dérangeant, exorbité, bizarrement dissonant. De quoi ajouter encore à la beauté désenchantée d’un ouvrage traversé, une fois encore chez Frédéric Pajak, par le spectre de la solitude. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a choisi de se pencher sur Walter Benjamin, qui écrivait : “Le lieu de naissance du roman est l’individu dans sa solitude.”

Manifeste-incertain-Frederic-Pajak-noir-sur-blanc-extrait-dessinOctobre 2012, 191 pages, 23 euros.

Berlin Alexanderplatz, de Alfred Döblin – éd. Folio

Chef-d’œuvre de la littérature du XXe siècle, Berlin Alexanderplatz bénéficie enfin de la version française qu’il mérite. Quatre-vingt-dix ans après sa sortie en 1929, on peut désormais, grâce à cette magistrale retraduction d’Olivier Le Lay, palper le style génial et révolutionnaire d’Alfred Döblin, son écriture concassée, animée par une urgence et une folie que l’auteur lui-même semble avoir du mal à canaliser. Les pensées des personnages se mêlent à leurs dialogues ; paroles de chansons, ton argotique et passages littéraires se répondent et se croisent. Les phrases s’enchevêtrent, celle qui arrive paraît commencer avant même que la précédente ne s’achève. Les adjectifs s’entrechoquent, s’entraînent dans un effet boule de neige, résonnent : la nouvelle traduction parvient à rendre compte jusqu’aux jeux sonores de l’écrivain allemand, sur lesquels il s’appuie pour donner corps au fracas de la grande ville moderne, bruyante, viciée. Döblin combine fiction, faits divers, discussions politiques et même les prévisions météo pour dresser un portrait expressionniste du Berlin de 1928, au bord du précipice.

Descente infernale dans les bas-fonds de la cité, Berlin Alexanderplatz se lit comme un portrait morcelé, désaccordé, de la ville sous la ville. Sur fond de crise économique et de bouillonnement politique – la République de Weimar halète, communiste et nazis s’affrontent sauvagement -, on découvre ces pauvres qu’évitent les riches, cette misère que dissimule le progrès. Dans les pas de Franz Biberkopf, qui ne parvient pas, malgré toute sa bonne volonté, à rester honnête, Döblin aborde des thèmes essentiels (le mal, le sexe, l’argent, l’amour et la mort) avec une violence épidermique, mais également avec beaucoup de compassion, de tendresse même, pour les âmes perdues qu’il met en scène. Ici, la vie des moins que rien est racontée comme celle des héros. Entre l’âpreté du roman noir et la grandiloquence d’une tragédie grecque, entre la chronique sociale terre-à-terre et une envolée baroque, Berlin Alexanderplatz fusionne les tons, les styles, les genres, et dévore tout sur son passage. Un roman terrassant, au confluent de Céline, Joyce et Dos Passos.

Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, disponible en poche depuis juillet 2010, 630 pages, 8,90 euros. Postface de Rainer W. Fassbinder.