Born to be Wild : Dennis Hopper, de Tom Folsom – éd. Rivages Rouge

Born to be Wild Dennis Hopper Tom Folsom Rivages RougeEn grandissant dans les années 1990, on ne comprenait pas trop la notoriété de cet acteur certes charismatique mais cantonné à des seconds rôles de méchants dans des blockbusters tape-à-l’oeil comme Speed ou Waterworld. On avait aussi croisé ses yeux gris de prédateur vicieux lors des mornes soirées « Hollywood Night » sur TF1, dans des téléfilms à la limite du grotesque. Et puis, on a découvert Apocalypse Now, Blue Velvet, Easy Rider, et commencé à piger pourquoi ce type avait une aura particulière.

Car la carrière de Dennis Hopper brasse large. Elle s’étale d’un premier rôle dans l’ombre d’un James Dean qui le hantera toute sa vie (La Fureur de vivre, 1955) à un featuring avec Gorillaz. Elle concilie l’inconciliable, tant le rapport semble ténu entre les expos photo de ce pote d’Andy Warhol et ce héros de la contre-culture qui finit par soutenir ouvertement George W. Bush. Disparu en 2010, Hopper ne pouvait entrer dans le format du biopic hagiographique. Coup de chance, il aura eu la bio qu’il méritait. Avec Born to be Wild, Tom Folsom livre un texte survolté qui se fout de la chronologie, et fait impunément le choix de la légende quand la vérité ne lui semble pas à la hauteur du personnage. La vie ponctuée de longues éclipses de cet admirateur de Marlon Brando se mue ici en odyssée dantesque, mise en abyme du film maudit réalisé par Hopper : The Last Movie.

Cet exercice de funambule aurait pu tourner au récit sans queue ni tête. Mais entraîné par son enthousiasme et son style échevelé, Folsom transforme les interviews qui lui ont servi de matière première à son récit en une collection de scènes endiablées, alimentées à la coke et à la folie d’un homme qui voulut n’en faire qu’à sa tête dans l’univers lisse et calibré d’Hollywood. Et qui, avec Easy Rider, réussit l’inconcevable : révolutionner cette vieille machine bien huilée qu’était le cinéma à papa des années 1960. Parfois sordide, souvent flamboyant, le Hopper de ce Voyage dans le rêve américain s’avère à l’image de sa devise : « Vois un film, sois un film. »

Hopper : A Savage American Journey. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stan Cuesta, septembre 2014, 300 pages, 22 euros.

You Don’t Own the Road, de Stephane De Groef – éd. Frémok

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteQuand Stephane De Groef s’ennuie, il voyage. Mais quand il voyage, il le fait sans se déplacer – alors forcément, son road trip aux Etats-Unis s’en ressent. Inspiré par les Twentysix Gasoline Stations d’Ed Ruscha (1963), dans lequel l’artiste américain faisait le voyage de Los Angeles jusqu’à Oklahoma City en 26 photos de stations-service, il prend le parti, lui aussi, de ne montrer de son “expédition” étasunienne que les étapes qui la jalonnent. Motels, pompes à essence, bowlings, cliniques de chirurgie, peep shows ou restaurants font ainsi l’objet d’un portrait sobre, cadré sur les enseignes.

Seulement, vu de Belgique, c’est un pays fantasmé que nous livre Stephane De Groef dans ce sublime petit ouvrage. Au fil de son autoroute imaginaire, se déroule un décor marqué par l’imagerie du rêve américain, mais dans lequel s’est instillé une ironie pernicieuse. Les restaurants nous jettent au visage leurs burgers XXL et leurs calories. Les cliniques prônent l’anorexie et la jeunesse éternelle. Les armes de guerre, ostentatoires, sont en vente libre. Les lieux de culte affichent l’indéfectible racisme d’une religion caricaturale. Les Indiens, exterminés depuis longtemps, ne servent plus qu’à orner les devantures d’une touche d’exotisme. Quant aux motels, ils apparaissent comme des lieux sordides où règnent débauche et prostitution, chacun proposant sa spécialité : du sexe en famille au porno gay avec des flics moustachus (et des pénis eux aussi XXL), en passant par les perversions les plus outrancières, il y en a pour tous les goûts.

En entremêlant bâtiments plausibles et bâtiments grotesques, mais toujours traités avec un réalisme strict, Stephane De Groef s’amuse à nous perdre dans son Amérique à lui. Magnifiquement rendue par l’impression, l’utilisation du crayon de couleur ajoute encore à l’ambiguïté, dégageant un parfum d’enfance et d’innocence que le joli format de la nouvelle collection Florette du Frémok renforce encore. Mais les couleurs trop criardes pour être honnêtes nous rappellent à l’ordre : le mythe américain s’est désagrégé depuis longtemps, et la peinture neuve des façades n’y fera rien ; derrière la beauté des dessins de Stephane De Groef, c’est bien la laideur du monde qui transparaît.

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok Florette

Avril 2014, 88 pages, 12 euros.

La Fille derrière le rideau de douche, de Robert Graysmith – éd. Denoël

Par Clémentine Thiebault

La Fille derrière le rideau de douche Robert Graysmith DenoëlMarli Renfro, un modèle pour des publicités au grand air et la presse masculine. Une rousse rayonnante, flamboyante même, qu’Hitchcock en pleine Psychose engage au moment de la douche pour préserver la pudeur de sa star, Janet Leigh. « Il me faut une femme dont s’est le métier d’être nue sur un plateau pour que je n’ai pas à me soucier de la couvrir » assène le maître.

Ça sera donc l’égérie naturiste, qui s’exposera en doublure à la blancheur du carrelage, à la froideur du couteau, à la terreur du spectateur qui doit ignorer son existence. Pour 500 dollars, elle sera la « fille mystère » des Studios Universal et devra rester le secret (plus tard révélé) de ce qui allait devenir l’une des scènes les plus célèbres du cinéma. Nue dans sa douche elle allait mourir, poignardée en géniales saccades par (la mère de) Norman Bates. « Tout ce qui se passe, après tout, c’est qu’une femme prend une douche, est poignardée et glisse dans le fond de la baignoire. Au lieu de ça, [on a filmé] une série de mouvements répétitifs : elle prend une douche, prend une douche, prend une douche. Elle est poignardée, poignardée, poignardée, poignardée. Elle glisse, glisse, glisse, glisse ».

Succès retentissant, pour le film et l’autre. Pour Marli dont le nom ne figure pas au générique, l’anonymat tout juste glorieux. La (belle) vie de starlette, lumineuse et dévêtue qui reprend alors, entre séances photos, bunny au Playboy club ou actrice dans les éphémères nudies. Jusqu’à la mort, brutale. L’assassinat que Robert Graysmith, curieux compulsif, obsessionnel exhaustif, apprend au hasard d’un flash info ravivant les émois de celui qui, jeune homme, qui collectionnait les photos de la belle.

Les faits qui percutent soudain cette vieille fiction elle-même tirée du vrai, créant un enchâssement du réel suffisamment vertigineux pour interpeller le journaliste. Remonter les fils d’histoires en écheveau. Du tournage de Psychose, à la vie de Marli Renfro et sa fin.

L’univers d’Hitchcock, ses obsessions. Le montage d’un projet peu soutenu, le roman de Robert Bloch dont est tiré le scénario, l’histoire d’Ed Gein dont est tirée le roman et pour que la boucle soit bouclée, la trace d’un tueur de vieilles dames au profil étrangement similaire à celui de Norman Bates. Explorer à foison l’Amérique des années 60, « nation de frustrés, de voyeurs qui épiaient en secret, percevant la nudité féminine comme une perversion », saisir la libération sexuelle. Hugh Hefner, Russ Meyer, Francis Coppola, la fin du vieux Vegas, le sexe et le cinéma. Capter l’émergence de la peur aussi, après Manson et le pays qui découvre le tueur en série comme un symptôme. Et au centre, Marli qui obsède Graysmith comme la femme morte le policier dans le Laura de Vera Caspari. L’image en échos.

The Girl in Alfred Hitchcok’s Shower. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuel Scavée, février 2014, 400 pages, 23,50 euros.

Lavomatic, de Philippe Di Folco – éd. Stéphane Million

Lavomatic Philippe Di Folco Stéphane MillionUne journaliste qui enquête, un type mystérieux à interviewer de l’autre côté de la planète, un assassinat qui vient subitement dérégler les choses. Ca commence comme un polar, mais ça déraille aussi sec : au lieu de la scène attendue (arrivée des experts de la criminelle, interrogatoires, investigations et tout le toutim), on se retrouve cinq lignes plus tard dans une scène saphique franco-panaméenne complètement inattendue. Et ainsi de suite pendant la grosse centaine de pages de ce roman émietté, histoire d’amour erratique impossible à assouvir. Philippe Di Folco ballotte son lecteur : du polar on passe à l’érotisme, de l’érotisme on glisse vers la violence puis vers la contemplation, avant de s’aventurer dans la science-fiction et l’onirisme. Lavomatic se lit comme un rêve claudicant, dans lesquels les personnages semblent muer et changer de place de chapitre en chapitre.

Cette construction serpentine, rendue plus imprévisible encore par la chronologie floue et les néologismes de la langue, tient grâce à la force des images, des couleurs, des sensations qui affleurent sans cesse. On dirait un film dans une langue inconnue, une histoire d’amour envoûtante qu’on regarderait sans tout comprendre. Comme dans un rêve, le roman progresse en spirales, l’intrigue se torsade, les situations se répondent, les protagonistes se confondent. De cette déambulation, on retient la passion ardente qui habite les personnages, contrebalancée par cette attente langoureuse qui, de l’aéroport au lavomatic, rend ce court roman parfois si émouvant. “Situation romanesque courante : on reste là, à ne rien faire, assis sur un banc. Coincé. On pourrait mourir là, c’est fabuleux en soi.”

Mars 2013, 130 pages, 12 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur la réédition du premier roman de Philippe Di Folco : My Love Supreme.

Criminels ordinaires, de Larry Fondation – éd. Fayard

Criminels ordinaires Larry Fondation FayardCe que Larry Fondation aime dans la fiction, c’est sa capacité à coller au plus près de la réalité. Après Sur les nerfs, les junkies, les dealers, les délinquants et les jeunes paumés des quartiers noirs, il poursuit son exploration au ras du bitume de Los Angeles. En plus des jeunes laissés-pour-compte capables de tout pour grappiller quelques dollars, il se frotte cette fois à une population qui traîne du côté des bars où elle ingurgite bière et whisky. Encore plus que la pauvreté, l’écrivain américain cerne les contours d’une solitude, qui se manifeste par un égoïsme implacable. Chacun écrase sans scrupule son voisin pour pouvoir faire quelques pas de plus.

Dans cette Los Angeles-là, tout est régi par la violence. Une violence brute, épidermique, où chaque situation du quotidien, même la plus banale, est susceptible de basculer vers l’irrémédiable. Tout le monde est armé. Les flingues se dressent pour un oui ou pour un non, à cause d’un accrochage en voiture ou d’une querelle de comptoir. Le premier qui frappe a le plus de chance de survivre, alors tant pis si ça n’en valait pas la peine. Dans une indifférence stupéfiante, le meurtre est devenu monnaie courante, au même titre que le sexe qui au mieux, est tarifé, au pire, forcé. Avec l’alcool et l’adrénaline des mauvais coups, il reste cependant le meilleur dérivatif d’une société en déliquescence, dans laquelle les gens ne se rencontrent pas, mais s’affrontent.

Avec son style acéré, dégraissé de tout superflu, et son “je” dérangeant qui nous attrape par le col pour nous mettre le nez dans la fange, Larry Fondation tire le portrait de Los Angeles comme d’autres font de la photographie. Dans une économie littéraire qui finit par rappeler le minimalisme de Félix Fénéon, Fondation essore ses textes pour les rendre encore plus percutants, encore plus effilés, et rendre compte d’une humanité malade. L’absurdité de certaines situations est telle qu’il ne reste parfois plus que l’humour pour en rendre compte. Comme lorsque ce type se plaint que la tarte qu’il a volée est répugnante, ou que ce cambrioleur et ce cambriolé refusent de baisser leurs armes, et passent la soirée à regarder la télé en se tenant en joue. Jusqu’à ce que tout bascule, une fois encore, et que le désespoir annihile même ces derniers éclats de rire jaunes. Un recueil à l’impact étourdissant, servi par une écriture magistrale.

Common Criminals. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, février 2013, 160 pages, 15 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > l’interview de Larry Fondation : cliquer ici.

☛ A LIRE AUSSI > notre article sur son précédent roman : Sur les nerfs.

RENCONTRE AVEC LARRY FONDATION / Entre les gangs et le McDo

En une centaine de pages, Sur les nerfs s’immerge dans les rues délabrées de Los Angeles. Des éclats de voix, des bribes d’action, des morceaux d’histoires forment un assemblage d’instantanés qui explose la traditionnelle narration romanesque. Larry Fondation lui préfère une prose brute et nerveuse, vision elliptique d’un monde à la noirceur que l’on soupçonnait à peine. Des junkies, des sans-abri, des jeunes rongés par l’ennui, à peine dérangés par la violence qui les enserre. Ecrivain en colère, citant le rappeur Ice Cube aussi facilement qu’Albert Camus ou le photographe Cartier-Bresson, Larry Fondation réfléchit à la meilleure manière de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

Vous êtes médiateur social à Los Angeles, dans le quartier de Compton, depuis une vingtaine d’années. Cela a-t-il influé sur votre vocation d’écrivain?

J’ai eu la chance d’aller à l’université, contrairement à la plupart des jeunes autour de moi. Je ne m’y sentais pas à ma place, j’étais comme un poisson hors de l’eau. Alors quand j’ai obtenu mon diplôme, je me suis senti investi d’une mission : j’ai compris que j’étais comme les déshérités que je côtoyais, et que je pouvais peut-être les aider. Je me suis politisé, et j’ai su que je devais faire quelque chose, écrire sur eux, et sur la manière dont ils étaient mis à l’écart de la société. Après avoir été journaliste, je suis devenu médiateur pour apprendre aux habitants marginalisés à se battre pour eux-mêmes, politiquement. L’écriture participe du même mouvement, même si les démarches sont opposées : en tant que médiateur, je dois rester positif, soutenir, aider, remonter le moral. Je dois toujours entretenir l’espoir. En tant qu’écrivain par contre, c’est l’inverse : je montre ce qui arrive aux gens qui n’ont plus la force de combattre, je donne la parole à ceux qui ne peuvent jamais s’exprimer, je tente de formuler leur malaise.

Vos livres naissent donc de votre colère face à ces inégalités sociales ?

Larry Fondation crédit Jessica GarrisonLa colère est une réponse logique à cette situation. C’est même la seule réponse possible. Aux Etats-Unis, la seule valeur est la liberté. Liberté, liberté, liberté, rien d’autre, c’est leur devise. Les gens sont individualistes. En France, la mentalité est plus collective, vous parlez de liberté, mais aussi d’égalité et de fraternité. Pourtant, il y a de plus en plus de sans-abri, même chez vous, je le remarque à chaque fois que je viens. La politique de Nicolas Sarkozy a enfoncé les gens qui étaient déjà en bas de l’échelle, et a mis à mal la solidarité en marginalisant les plus pauvres. C’est pour ça qu’il faut toujours rester très vigilant sur ces questions : les hommes politiques ont tendance à manipuler les gens pour les détourner des vraies questions – comme le mouvement républicain Tea Party, aux Etats-Unis, qui arrive à faire croire à des Américains désespérés que la lutte contre le mariage homosexuel est une question primordiale. C’est complètement faux, c’est une diversion : le vrai problème, au jour le jour, c’est de trouver un boulot, de nourrir sa famille, d’avoir accès aux soins…

Historiquement, de nombreux écrivains américains se sont intéressés aux déshérités : John Dos Passos, John Steinbeck, Upton Sinclair, Jack London… Aujourd’hui pourtant, cette tradition semble bien lointaine. Comment l’expliquez-vous ?

Tout à fait. Par exemple, personne ne parle des SDF. Nous ne sommes qu’une poignée, avec William Vollmann ou Eric Miles Williamson, à parler de ces gens qui, pourtant, sont de plus en plus nombreux. Il n’y a jamais eu de conscience de classe aux Etats-Unis, il faut avoir vécu aux côtés de la misère pour en parler. Jack London n’a pas été à l’université, il a été ouvrier, vagabond. Idem pour Hemingway qui a été conducteur d’ambulances pendant la Première Guerre mondiale. Mais maintenant, tous les écrivains sont diplômés de ce satané MFA, Master of Fine Arts, qui devient de plus en plus indispensable sur un CV si tu veux qu’un éditeur te signe. Forcément, quand tu peux te payer un master à 12.000 dollars par an, tu perds le lien que tu pouvais avoir avec la population, et tu te mets à écrire pour une élite. Pourtant, les pauvres lisent, ce sont les types du marketing qui pensent qu’ils ne sont pas une bonne cible. Malheureusement, en Amérique, écrire est devenu un sport de riche. Comme le polo. Mais comment tu fais pour jouer au polo si tu es pauvre ? Où est-ce que tu trouves un putain de cheval dans les ghettos de L.A. ? A moins de chevaucher un pitbull avec une batte de baseball à la main… Lire la suite

Sur les nerfs, de Larry Fondation – éd. Fayard

Sur les nerfs Larry Fondation Fayard couvertureDepuis le temps que Los Angeles hante la littérature ou le cinéma, on croyait la connaître sous toutes les coutures. John Fante, Charles Bukowski, James Ellroy et beaucoup d’autres nous avaient déjà entraînés dans les recoins sombres ou les rues sordides à l’écart des lumières d’Hollywood. Pourtant, Larry Fondation nous montre que l’on n’avait jamais vraiment exploré la cité californienne. A un roman classique, ce médiateur de quartier qui officie depuis plus de vingt ans dans L.A. a préféré un récit minimaliste, nerveux, décousu, assemblage de vignettes, d’inventaires aberrants ou de nouvelles laconiques. Tel un photographe, Fondation parvient à saisir des instants fugitifs qui, résumés en quelques lignes, laissent transparaître la folie désespérée d’un monde à la dérive. Comme si, dans son sillage, on progressait dans les bas-fonds de la ville, lampe torche à la main pour couper la noirceur de la nuit, captant au vol une conversation, assistant à une scène terrifiante au détour d’une ruelle, avant de reprendre notre souffle dans un immeuble délabré, abandonné aux junkies et aux sans-abri.

“Pour certains, Los Angeles, c’est des bougainvilliers et des plantes tropicales luxuriantes dans le désert, tout ça soigneusement entretenu par des jardiniers. Un coin romantique. Les films. Un endroits où l’on peut tenter sa chance. Le cœur du rêve américain.
Ce n’est pas là qu’on est.”

Derrière la fugacité de ces flashes, Larry Fondation, mu par une colère contenue, raconte les blocks que plus personne n’approche depuis trop longtemps, choisissant de laisser toute latitude à notre imagination en n’appuyant que par à-coups, dévoilant seulement quelques éclats de la vie impitoyable qui se déroule ici. Une jeunesse résignée, des familles décomposées, un tissu social anéanti, un ennui accablant, l’alcool, la drogue, le sexe comme palliatifs. Ici plus rien n’a de valeur ; l’amitié et la dignité sont sacrifiées pour quelques dollars. La violence, gratuite, jaillit à chaque coin de rue, avec une désinvolture presque enfantine. On tue sans raison, comme on volerait des chapeaux, presque pour tuer le temps. Loin des palmiers et du soleil de la côte ouest, cette Los Angeles-là évoque la Baltimore brisée de David Simon, l’Oakland d’Eric Miles Williamson. Larry Fondation met la fiction au service d’une réalité implacable, et de ces marges délaissées, qui n’ont pas souvent droit de cité dans la littérature.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, janvier 2012, 120 pages, 14 euros.

POURSUIVRE AVEC > L’interview de Larry Fondation : cliquez ici.

Rien dans les poches, de Dan Fante – éd. 13e Note

Rien dans les poches Dan Fante 13e note couvertureEn général, les livres des “fils de” sont souvent à proscrire, violemment même. Heureusement, dans la lignée des exceptions qui confirment la règle, il y a Dan Fante, fils de John Fante, immense auteur de Demande à la poussière. Le problème, c’est que le fiston Dan, ou plutôt Bruno Dante son alter ego littéraire que l’on suit dans Rien dans les poches, a laissé tomber l’écriture depuis longtemps, trop occupé à fignoler sa déchéance. Son mariage est parti à vau-l’eau, sa vie professionnelle a viré au pathétique, et il picole tellement qu’il enchaîne désormais les séjours en cure pour décrocher – sans succès. Son addiction va jusqu’à provoquer des trous noirs pénibles, l’empêtrant dans des situations gênantes qui le font atterrir (au mieux) au poste de police ou (au pire) à l’hôpital lorsque ces moments d’absence débouchent sur une énième tentative de suicide – “Quand je bois plusieurs jours d’affilée, surtout du vin, je pense trop, ma tête a envie de me tuer.” Lorsqu’il apprend que son père qu’il n’a pas vu depuis sept ans se meurt de l’autre côté du continent, il quitte New York pour Los Angeles, poussé par sa future ex-femme à rendre une dernière visite à son géniteur.

Derrière ses airs provocateurs, Rien dans les poches est en réalité un texte d’une sensibilité et d’une sincérité rares. Sans aller jusqu’à dire que Dan Fante est aussi génial que John Fante, il partage indéniablement avec lui cette manière d’écrire comme on assouvit un besoin vital, de coucher des mots sur le papier avec une frénésie cathartique. Comme un défi à la face d’un monde qui le maltraite. La mort du père agit comme un déclic, Bruno Dante se noie un peu plus dans sa parodie d’existence. Il se fâche avec sa famille, multiplie les coups foireux, vole la voiture de son frère et se lance dans une errance éthylique à Los Angeles. Secondé par le chien agonisant de son défunt paternel, il s’embarque dans une fuite en avant tragicomique, ramasse une pute bégayante d’à peine seize ans, vide le compte de son épouse, postule pour des boulots minables et se retrouve à vendre des cassettes vidéos pour vieilles célibataires friquées en manque de chair fraîche. Dante se ment. Et il boit, boit, boit. “Pour moi, chevaucher le Mogen David [son vin favori], c’est comme sauter un gorille femelle de trois cents kilos. Ce n’est pas vous qui tenez les commandes. C’est le gorille qui dit quand c’est fini. Pareil avec le vin.” Bruno coule jusqu’à toucher le fond, pour pouvoir, enfin, remonter. Grâce à ce père désormais disparu pour lequel il ressent enfin de l’amour. Grâce à l’écriture, cette nécessité qui les lie tous les deux, et qui lui permettra de redonner un sens à sa vie.

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Léon Mercadet, octobre 2011, 240 pages, 19 euros. Postface de Jean-Claude Zylberstein.

Sick City, de Tony O’Neill – éd. 13e Note

sick city tony oneill 13 note editionsL’histoire est simple. Deux junkies se retrouvent en possession de ce qui, à Los Angeles, équivaut à peu près au Graal : un porno amateur sulfureux, resté caché dans les entrailles d’un coffre-fort depuis les années 1960, impliquant Yul Brynner, Steve McQueen, Mama Cass et la sublime Sharon Tate, qui fut sauvagement assassinée par la bande de Charles Manson. Evidemment, les deux chanceux vont essayer de se faire un paquet de fric en refourguant leur trésor au plus offrant. Et évidemment, shootés jusqu’aux oreilles, ils accumulent les embrouilles, poursuivis par un tueur fou, dealer psychopathe prêt à tout, fana de Phil Collins de surcroît – ça situe bien la folie du bonhomme. Une histoire simple donc, servie par une écriture qui, si elle n’a pas la force de frappe de certains grands textes sur la drogue, reste d’une efficacité redoutable. Sans se presser, sans multiplier les rebondissements mais en laissant aux personnages la place de s’épanouir, Tony O’Neill attire tranquillement sa bande de détraqués dans la même impasse.

Dans la faune des vieux richards qui se rachètent des organes neufs arrachés à des jeunes Mexicains, des actrices ratées devenues strip-teaseuses ratées, des collectionneurs vicieux, des flics pervers, des moralisateurs libidineux et de kilos de drogués aussi pétillants que des zombies anémiés, O’Neill ne cesse d’aller et venir entre la vitrine huppée d’Hollywood et l’arrière-boutique nauséabonde qu’elle peine à dissimuler. Du petit travesti au ponte de la télévision, de l’acteur porno minable à la star du 7e art, tous ne sont que les différentes têtes d’une même hydre dégénérée. Et personne ne semble pouvoir échapper au venin de cette Mecque du cynisme et de l’exploitation humaine : Los Angeles ressemble à un piège dont on ne peut s’enfuir, une prison gluante cernée de barreaux invisibles. “Cette ville est pourrie. C’est une fosse d’aisances. Ce surnom de “cité des anges”, c’est de la connerie, une blague horrible.”

Dans le sillage de la déchéance de ces deux camés, le récit revendique son âpreté et son anticonformisme, ne reculant pas ni devant la boue ni devant la misère – “Ils ne veulent pas de ça. Ils veulent des camés gentils et présentables. Des camés qui regrettent. Qui pleurnichent et demandent pardon.” Car ici, ce ne sont pas les accès de violence qui choquent le plus. Plutôt ces pages saisissantes sur la dépendance, sur l’hypocrisie des centres de désintoxication, sur ce “Dieu” exhibé à tout bout de champ pour justifier l’absurdité d’une Amérique en déliquescence : “Dieu : le mot qui efface les péchés des politiciens malhonnêtes, des avocats pourris, des héritières droguées et des acteurs de soap operas qui conduisent en état d’ivresse.” Un roman d’une lucidité crasse, dont la citation d’ouverture, signée Christopher Reeve, le Superman en fauteuil roulant, présageait déjà le pessimisme blafard.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Daniel Lemoine, août 2011, 430 pages, 19 euros. 

Vice caché, de Thomas Pynchon – éd. Le Seuil

Lorsque Thomas Pynchon décide de mettre en scène un détective privé, il ne pouvait, évidemment, se contenter d’ébaucher un ersatz de Marlowe. Au cœur du Los Angeles de 1970, le mystérieux écrivain américain imagine Doc, un personnage délirant, instable, hippie qui enchaîne joint sur joint, multipliant les pertes de mémoires, les hallucinations ou autres trips fumeux. Ecrit comme une errance opiacée, Vice caché ne brille pas par sa limpidité : le récit est peuplé d’une nuée de personnages farfelus ; l’écriture est chaotique, très orale ; les dialogues ne cessent de se bousculer, les répliques empiétant les unes sur les autres. Prétextant la mystérieuse disparition d’un milliardaire, Pynchon le funambule part dans tous les sens. C’est là que réside finalement tout le savoir-faire de l’auteur : tant pis si, par instants, l’intrigue paranoïaque se brouille au point que l’on peine à comprendre tous les ressorts de ce polar vrillé. L’essentiel réside dans ces portraits savamment esquissés, ces passages absurdes sortis de nulle part, ces scènes désopilantes qui teintent l’enquête d’une aura bizarre. D’autant que derrière sa fantaisie de façade, Vice caché possède une densité pénétrante. Les pérégrinations intermittentes de Doc dans les différents quartiers de la Mecque californienne permettent de dresser un tableau précis, étonnamment émouvant, d’un monde en voie de disparition. Dans ce Los Angeles-là résonne le glas des espoirs de la contre-culture, de la naïveté hippie, de l’insouciance américaine. La barbarie gratuite de Charlie Manson a rendu la ville suspicieuse et méfiante – les jeunes filles préfèrent désormais s’enfermer à double tour plutôt que de se laisser draguer. Les émeutes de Watts ont révélé la violence des inégalités entre Noirs et Blancs, faisant éclater au grand jour les méthodes expéditives de la police de L.A. Le tout sur fond de guerre du Vietnam, de montée en puissance de Reagan et de prise de conscience des dangers de la pollution. Dans ce décor crépusculaire, même l’enthousiasme crétin de la surf music prend des allures mélancolique. Et la drogue d’apparaître comme un bien triste palliatif de ce monde sordide, n’obéissant plus qu’au saint dollar.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, août 2010, 350 pages, 22,50 euros.

Harold, de Louis-Stéphane Ulysse – éd. Le Serpent à plumes

Harold est un roman insaisissable, mouvant, qui ne cesse de bifurquer, mêlant avec subtilité les tons et les genres. Partant du célèbre film d’Alfred Hitchcock Les Oiseaux, Louis-Stéphane Ulysse bâtit une intrigue étonnante. A mi-chemin entre réalité et fiction, il met en scène les à-côtés d’un classique du cinéma d’épouvante, dont le tournage faillit virer au cauchemar pour l’actrice principale Tippi Hedren, coincée entre les becs acérés des oiseaux et le harcèlement épuisant d’un Hitchcock envahissant comme un adolescent transi. Et puis, rapidement, Ulysse prend de la hauteur, enchevêtrant le vrai et le faux, donnant à son texte des allures de portrait éclaté du Hollywood des années 1960. En se focalisant sur un essaim de personnages secondaires, tous réels, en multipliant les digressions sur les hôtels ou les anecdotes sur tel ou tel événement, l’écrivain parvient à capter l’essence d’une époque tourmentée, ces années JFK qui ont tant nourri l’imaginaire du roman (et du film) noir. Au fil des chapitres courts, Louis-Stéphane Ulysse mène sa barque avec aisance, alliant une écriture nerveuse à une construction dynamique et très plaisante à la lecture – seul le deuxième quart du livre souffre de quelques longueurs, avant de reprendre le rythme. Polar sombre, plongée dans l’envers du rêve américain, texte érudit sur le cinéma ou récit quasi fantastique, Harold reflète le monde qu’il décrit : instable, ambivalent, séduisant mais dangereux, pourri par le perversion, l’argent, le sexe et la  mafia. Au point qu’on le croirait écrit à partir de scènes coupées, rushes oubliés du fantasme hollywoodien.

Août 2010, 340 pages, 19 euros.