L’Autobus, de Eugenia Almeida – éd. Métailié Suites

L Autobus Eugenia Almeida Metailie Suites Argentine couvertureOn se croirait au théâtre. En grande partie composée de dialogues, l’intrigue se déroule dans un lieu clos – un village isolé du fin fond de l’Argentine. On suit les interactions d’une demi-douzaine de personnages qui vivent dans cet espace confiné soudain perturbé par une anomalie : un jour, l’autobus qui relie le village au reste du pays ne s’arrête pas. Même chose le lendemain, puis le jour suivant. Pourquoi l’autobus ne s’arrête plus ? Que peut-il bien se passer là-bas, à la capitale, pour que les choses soient à ce point bouleversées ?

L’écriture sèche et minimaliste d’Eugenia Almeida fonctionne par métaphores, s’appuyant sur des phrases faussement bénignes pour illustrer la contamination lancinante des esprits par la dictature. La répétition inlassable de chaque journée, qui rappelle Ionesco ou Beckett, est amplifiée par l’élan monotone de la foule grégaire venue regarder, tous les soirs, le bus passer sans s’arrêter. Dans ce cadre figé, la dégradation s’opère par petites touches imperceptibles. L’inquiétude glisse vers la folie ; la peur vers la violence. Les militaires prennent les choses en main. Les livres disparaissent des bibliothèques. Les nuits deviennent plus sombres, et les cadavres se comptent au petit matin. Par sa sobriété et son détachement, L’Autobus réussit à placer un regard décalé sur les drames de l’histoire de latino-américaine. Un roman court, dont l’apparence inoffensive dissimule une puissance critique insoupçonnée.

El Colectivo. Traduit de l’espagnol (Argentine) par René Solis, édition de poche, septemBRE 2012, 132 pages, 7 euros.

Les Incidents de la nuit, volume 1, de David B. – éd. L’Association

Les Incidents de la nuit David B L Association couverture reedition integraleTout part d’un songe, une nuit d’avril 1993 : dans une librairie, David B. met la main sur trois volumes des Incidents de la nuit. A la tête de cette revue mystérieuse, un personnage masqué, Emile Travers, défiguré lors de la bataille de Waterloo : un illuminé, le sabre en bandoulière, qui voue sa vie à remettre l’empereur Napoléon sur le trône. Pour accomplir ses sombres desseins, Travers est bien décidé à devenir immortel, alors il se cache depuis des décennies dans les livres pour échapper à l’Ange de la Mort. L’auteur se lance à la poursuite de ce fantôme, et rencontre, sur les chemins de Travers, une galerie de personnages farfelus, truands patibulaires, policiers borgnes, libraires qui puent ou divinités sanguinaires.

Les Incidents de la nuit David B L Association extrait reedition integrale

Parus entre 1999 et 2002 et réunis ici en un volume, ces trois premiers épisodes de la série développent un album dans lequel réalité, rêve et littérature se fondent. Si avec L’Ascension du Haut Mal, qui narrait comment l’épilepsie de son frère avait bouleversé sa famille, David B. avait réinventé l’autofiction en bande dessinée au milieu des années 1990, ces Incidents de la nuit poursuivent cette exploration du genre. Mais cette fois, au lieu de partir de la réalité pour en tirer une histoire, le cheminement est inverse. Les Incidents de la nuit est une sorte d’autobiographie en miroir, qui se reflète dans tout ce que l’auteur parcourt, pense, rêve, lit et écrit. Elle transparaît dans le Paris que David B. sillonne, dont les rues portent encore les traces de ses bandits fameux, de ses faits divers devenus légendaires, et de ses libraires magiciens. Elle resurgit dans les romans populaires qui l’ont marqué, notamment les auteurs des vieilles collections d’horreur noires et fantastiques, comme Hanns Ewers ou Arthur Machen. Elle apparaît dans les cauchemars qui le dévorent, ou dans son intérêt pour l’Histoire, la mythologie, l’ésotérisme.

Au confluent de toute l’œuvre de David B., Les Incidents de la nuit est un livre-monde, envoûtant comme un conte venu d’une contrée lointaine, excitant comme un feuilleton policier. Un jeu de piste nébuleux qui avale le lecteur, happé par cette porte ouverte sur l’imagination qui déforme sa réalité pour la remplacer par celle, hantée, énigmatique et évanescente, de David B.

Réédition, mai 2012, 96 pages, 13 euros.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Les Meilleurs Ennemis, de JP Filiu & David B.

+ ET AUSSI :

Papa Aude Picault L Association reedition

L’Association publie ces jours-ci une autre réédition qui mérite que l’on s’y attarde : Papa, d’Aude Picault. Un album cathartique, dans lequel l’auteur affronte la douleur du suicide de son père, et tente, plutôt que de comprendre ce geste terrible, de trouver le moyen de vivre avec cette douleur. Et de surmonter l’oubli qui, jour après jour, semble découdre les dernières images qui lui restent : le souvenir de son père lui fait mal, mais l’oublier est encore plus pénible. “J’ai peur de ne plus souffrir car c’est ma souffrance qui me rappelle à toi. Si je ne souffre plus, tu disparais.” Un album dépouillé et bouleversant, tenu par un trait noir fragile, fil ténu qui relie, par-delà la mort, une fille à son père.

Réédition, mai 2012, 104 pages, 12 euros.

RENCONTRE AVEC JON KALMAN STEFANSSON / Le poète qui écrivait des romans

L’écriture de Jón Kalman Stefánsson est de celles qui, d’abord, inhibent. Si riche, si fragile, si délicate qu’elle en devient intimidante. Servi par la splendide traduction d’Eric Boury, Entre ciel et terre semble s’animer sous nos yeux, enfler comme les vagues grises de l’océan, changer de cap au gré des bourrasques glacées balayant une Islande atemporelle, rude et sauvage. Histoire de marins, histoire d’amitié, de culpabilité et de mélancolie, ce roman empreint d’une poésie envoûtante est peuplé de livres assassins et de lecteurs aveugles, de croyances incertaines et d’inquiétudes jamais étouffées. Ce texte bouleversant, l’un des plus beaux parus en 2010, sort ces jours-ci en édition de poche. L’occasion de discuter avec son auteur, invité du Salon du livre de Paris, en attendant, pour la fin de l’année 2011, la suite de ce récit renversant, conçu comme une trilogie.

Quand on se plonge dans Entre ciel et terre, on a l’impression de lire un poète qui fait de la fiction. Etes-vous d’accord avec cette description ?

J’ai publié plusieurs recueils de poèmes avant de faire des romans, c’est comme ça que j’ai commencé. Désormais, je ne peux plus écrire de poésie, donc tous mes vers se glissent dans mes fictions. De toute façon, à mes yeux, la frontière entre les deux disciplines est très poreuse, et disparaît même souvent. J’aime que ces deux mondes se rejoignent et s’entremêlent. C’est ce que j’apprécie chez des auteurs comme José Saramago, Knut Hamsun ou Herta Müller. Je les considère comme des poètes qui écrivent de la fiction.

Pourquoi dites-vous que vous ne pouvez plus écrire de poésie ?

Je n’ai jamais été vraiment heureux lorsque je faisais des poèmes. Quelque chose me manquait, je ne parvenais pas à mettre toute mon âme dans mes textes. Et puis j’ai compris que je n’étais pas fait pour ça. Je lis beaucoup de poésie, j’en ai traduit aussi, et ça m’a permis de voir que je n’étais pas du même monde.

On sent dans votre écriture une grande souplesse, comme si vous vous laissiez surprendre par ce que vous écriviez. C’est le cas ?

Cela fait clairement partie de mon style. Je commence toujours à travailler avec un plan assez précis, mais dès que je me mets à écrire, quelque chose de nouveau me vient, quelque chose d’imprévu, que je n’aurais jamais pu imaginer. C’est là que mon écriture rejoint la poésie : je laisse la porte ouverte à l’inattendu. J’écris avec mon cœur, avec mes sentiments. Or mes sentiments changent tous les jours, évoluent selon mon humeur, les événements extérieurs… Finalement, qu’est-ce que la création, sinon cette part d’incertitude et de spontanéité ? Je n’aime pas cet aspect de la fiction qui voudrait que tout soit anticipé, calculé. Le lecteur le sentira, et il ne sera jamais touché, jamais surpris. Lire la suite