RENCONTRE AVEC SOURDRILLE / Entre Bataille et Batman

David Sourdrille les idoles malades requins marteauxAvec son dessin racé, Les Idoles malades est un album subtil et ingénieux, construit comme un mille-feuille. Au premier abord, on s’amuse de voir l’auteur détourner Batman, pasticher Walt Disney ou Winsor McCay, transformer l’univers des fables en une sarabande sadomasochiste débridée. Mais plus on pénètre dans le livre, plus le propos prend de l’ampleur, dévoilant d’autres couches, d’autres lectures, d’autres angles d’attaque. Alors que son habile utilisation de l’autofiction permet d’approcher des pulsions qui nous dirigent, son exploration du monde du rêve fait écho au surréalisme de Georges Bataille, et son humour réjouissant cache un pessimisme latent. Auteur caméléon, provocant, enjôleur et dérangeant, admiré par Robert Crumb himself, le discret Sourdrille signe l’un des ouvrages les plus remarquables de l’année.

Vous vous appuyez sur le pastiche pour raconter vos histoires, multipliant les clins d’œil et les références. Pourquoi utilisez-vous ce cadre plutôt que d’en créer un nouveau ?

On pourrait comparer ça à l’envie de revêtir des costumes. Rien que par plaisir, j’aime emprunter l’univers des autres et me mettre à la place du dessinateur, par goût de l’imitation. Partant de là, je me réapproprie les choses. Le pastiche est souvent mon point de départ de manière assez ludique et gratuite : je travaille minutieusement, l’exécution de mon dessin est assez laborieuse, alors j’ai aussi besoin de m’amuser. J’aime tourner les choses en dérision, corrompre les idoles, les dézinguer et y coller mes propres thèmes. Il ne faut pas oublier que derrière chaque détournement, il y a un hommage : je reprends ce que j’aime. Je me vois comme un enfant qui enfile un déguisement de Zorro.

Comment choisissez-vous les univers que vous allez détourner ?

David Sourdrille les idoles malades requins marteauxC’est vraiment spontané, ça dépend de ce que je lis, du film que je regarde et de l’envie graphique qui va en découler… Lire un livre peut me donner envie de dessiner une forêt, et je pars là-dessus, presque en improvisant, sans trop savoir où ça va me mener. Après, j’ai des images récurrentes (comme la forêt justement, ou la mer) qui reviennent dans mes planches comme des leitmotiv, ainsi que des thèmes qui hantent tous mes récits : la sexualité, la prédation, la domination, la soumission, les rapports de force…

Cet art du pastiche est quelque chose de très ancien dans la bande dessinée. Dès les années 1920, les dirty comics ou les Tijuana Bibles détournaient les classiques ou s’amusaient à dégrader les célébrités par la provocation et par le sexe. Vous vous inscrivez dans cette tradition ?

J’ai des goûts qui remontent à loin, oui. Je ne me reconnais pas du tout dans ces références à la culture contemporaine, éphémère, cette culture pop ou post-moderne dont l’art est très friand depuis les années 1990. Je veux aller plus loin et m’attaquer à une culture qui est ancienne, intégrée même si elle n’est pas consciente, car elle date d’il y a presque un siècle (Walt Disney, Winsor McCay, etc.). Ca me permet en plus de m’inscrire dans une sorte de culture collective : reprendre un univers connu installe une connivence avec le lecteur. J’ai vraiment envie que la personne qui lit mon histoire soit brossée dans le sens du poil, qu’elle puisse pénétrer dans mon univers grâce à son apparence familière… Et soudain, je pars à rebours de ce que le lecteur attendait, en abordant des thèmes un peu moins “populaires”, pourrait-on dire… C’est une façon de le malmener un peu. Lire la suite

Tohu-Bohu, de Shin’ya Komatsu – éd. Imho

Tohu-Bohu Shinya Komatsu Imho mangaOuvrir Tohu-Bohu, c’est mettre le pied dans un univers fantasmagorique, où l’émerveillement devient la norme. Shin’ya Komatsu écrit des historiettes comme on fouillerait un coffre à jouets dans lequel marionnettes, animaux fabuleux et voitures colorées s’animeraient soudainement. Ici, des pluies d’ampoules obscurcissent un ciel où les nuages sont des carrés de sucre, des cimetières de dinosaures refont surface après une tempête de sable, les enfants sont des pantins mécaniques, et des œufs saugrenus apparaissent, pondus par des oiseaux de bois. Dans un monde qui mêle la candeur de l’enfance à la fantaisie du rêve, le trait rond et touffu du démiurge japonais rend possible l’impossible. Au point que certains récits se conçoivent comme de simples balades : la traversée de l’extravagant décor suffit à nous enchanter.

Bric-à-brac futuriste, Tohu-Bohu invoque autant Jules Verne que Alice au pays des merveilles ou Little Nemo. Shin’ya Komatsu pioche dans l’imaginaire du XIXe siècle et la culture populaire occidentale comme Osamu Tezuka ou Hayao Miyazaki avant lui, tout en s’inspirant beaucoup de l’art moderne. Le surréalisme de Magritte, les paysages infinis de Dalí ou les images prégnantes de Giorgio De Chirico s’immiscent dans ces pages, comme l’ombre désincarnée de cette fillette au cerceau échappée même de la toile Mélancolie et mystère d’une rue (1914). Ces emprunts attisent d’ailleurs une certaine gravité, qui affleure derrière la naïveté de Rem, le gamin curieux et savant qui apparaît régulièrement au fil des pages. Une rivière qui absorbe les âmes, un serpent noir ventru ou l’évocation de la fin du monde imminente font planer sur ce manga onirique une menace irrationnelle. Comme si la magie de Shin’ya Komatsu, fragile, reposait sur un équilibre extrêmement précaire. Ensorcelant.

Tohu-Bohu Shin'ya Komatsu Imho manga extraitTraduit du japonais par Aurélien Estager, septembre 2012, 192 pages, 14 euros.

New York en Pyjamarama, de Michaël Leblond & Frédérique Bertrand – éd. Le Rouergue

New York en Pyjamarama Michael Leblond Frederique Bertrand Rouergue couverture“Quand c’est le moment d’aller se coucher, on peut commencer à rêver…” Comme le Little Nemo de Winsor McCay, lorsque notre petit garçon en pyjama s’endort, c’est pour mieux s’évader, et vivre des aventures étourdissantes en toute liberté. En l’occurrence, une visite de New York vue du ciel – car dans les rêves, il suffit d’avoir une cape rouge pour voler. A l’histoire de Frédérique Bertrand et à ses collages chaleureux, répond, à chaque double page, une illusion du fameux Pyjamarama.

Reprenant le principe de l’ombro-cinéma, vieille technique d’animation artisanale que Michaël Leblond a découverte dans un musée japonais, le fameux Pyjamarama s’avère très simple d’utilisation : il suffit de faire glisser sur les illustrations la feuille de plastique transparente rayée pour que jaillisse une illusion de mouvement. Les roues des voitures s’emballent, les feuilles des arbres de Central Park bruissent à cause du vent, les immenses gratte-ciel donnent le tournis, les piétons pullulent sur Broadway. Le tout plus ou moins rapidement selon la vitesse à laquelle on glisse le rhodoïde sur les planches. L’effet est saisissant, l’efficacité garantie : les petits ne seront pas les seuls à être épatés par ce prodige. Mise à part la couverture souple qui s’abîme trop vite, le livre tire un excellent parti de son grand format confortable, idéal pour s’amuser à donner vie à cette New York papillonnante qui, elle, n’a pas l’air de se coucher très souvent…

Une petite vidéo, pour mieux se rendre compte de l’effet miraculeux de l’ombro-cinéma :

A partir de 3 ans. Octobre 2011, 24 pages, 15,90 euros.