Tes yeux dans une ville grise, de Martín Mucha – éd. Asphalte

Tes yeux dans une ville grise Martín Mucha Asphalte“Les gens de la rue ne se rendent pas compte que nous vivons en dictature. La plupart ne voient pas que tout est une farce.” Derrière la vitre de son bus (ou de son combi, ça dépend des jours), le jeune Jeremías voit défiler sa ville, Lima la grise. Et lorsqu’il tourne les yeux, il regarde monter et descendre dans le véhicule une inlassable cohorte de vieux pervers, de jolies jeunes femmes désabusées, de pickpockets émérites. “A chaque feu rouge – à chaque rue, avenue ou impasse – surgissent des morts vivants. Ils font partie de ma vie. Ils crient à chaque pas. Ils hurlent. Tendent les mains. Mendient.” Flottant dans le monde qui l’entoure, il détaille ces éclats de vie, rendus par une écriture précise, incisive et fragmentaire, qui enchaîne les chapitres laconiques. On pense aux Détectives sauvages de Roberto Bolaño, écrivain que Martín Mucha évoque presque explicitement (“Nous étions des romantiques, mais pas à la manière des feuilletons télévisés. Des chiens romantiques.”).

Dans son regard où la colère a laissé place à l’impuissance, se reflètent des images belles ou repoussantes. Ici, seule compte la survie, coûte que coûte. Marquée par la violence des années de guerre civile, traumatisée par les décisions gouvernementales qui ont réduit à néant les économies des pauvres, délaissée par les riches qui vivent à l’abri derrière leur “mur de Berlin” local, Lima s’est engluée dans une tranquillité de façade. La démocratie, arrivée dans les années 1990, a engendré une paix trompeuse qui camoufle mal un abandon résigné : les Péruviens sont coincés dans un présent lisse et amorphe, dont la mort est la seule issue. “Quand avons-nous cessé de rêver un futur différent ?”, s’interroge Jeremías en contemplant les paysages et les visages sur lesquels la souffrance a laissé tant de traces. L’espoir a déserté les rues poussiéreuses, et le jeune homme n’a plus pour lui qu’une poignée de souvenirs sur le point de se dissoudre. Dégradés par ce monde-ci, qui n’est plus qu’un mirage d’existence.

Tus ojos en una ciudad gris. Traduit de l’espagnol (Pérou) et préfacé par Antonia García Castro, janvier 2013, 190 pages, 16 euros.

 

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El Sexto, de José María Arguedas – éd. Métailié

El Sexto Jose Maria Arguedas metailie couverture perouEn 1937, José María Arguedas, alors étudiant, est arrêté lors d’une manifestation antifasciste. A cette époque, le Pérou vit sous le joug du général Benavides. Arguedas et ses compagnons sont enfermés dans le pénitencier de Lima, le lugubre El Sexto. Le futur écrivain y reste pendant huit mois. Ce n’est que vingt ans plus tard, à la fin des années 1950, qu’Arguedas en tire un roman. A travers les yeux de Gabriel, un étudiant idéaliste, rêveur et affilié à aucun parti, on parcourt l’étrange prison péruvienne, dont les locataires sont répartis selon des strates précises. Au rez-de-chaussée, les assassins et les clochards, la lie de Lima. Au premier étage, les criminels non récidivistes, violeurs, escrocs, voleurs. Au second, les prisonniers politiques. Tout ce petit monde s’observe, accoudé aux parapets, évitant soigneusement l’escalier central pour ne pas se mêler aux autres.

L’incarcération, arbitrairement ordonnée, devient une torture quotidienne : le médecin ignore ses patients, les dirigeants de la prison sont lâches et sadiques, les clochards ont si faim qu’ils lèchent le sang répandu sur le sol après une bagarre, et les assassins s’enrichissent en violant et prostituant les détenus les plus faibles. Pourtant, la prison apparaît aussi comme un lieu de formation, d’éveil, d’appréhension du monde.“Réfléchis, ami étudiant. La prison, ça sert à ça.” Petit à petit, sous la plume lancinante de José María Arguedas, les murs du pénitencier d’El Sexto s’estompent, devenant une sorte de métaphore universelle non seulement du pénitencier, mais de la société tout entière. Chaque personnage devient un symbole, comme ce caïd qui reproduit en détention l’oppression de l’extérieur, ou ce commissaire, emblème d’une tyrannie funeste.

Quant aux détenus politiques, du haut de leur deuxième étage, ils semblent peu préoccupés par la population qui tente de survivre en bas de l’échelle. Critique amère du dogmatisme politique, El Sexto met en scène le clivage entre les deux organes de la gauche péruvienne, l’APRA (Alianza Popular Revolucionaria Americana) et le parti communiste local, chacun accusant l’autre dans une cacophonie puérile, et privilégiant la rigueur idéologique à l’instinct d’humanité. “Pourquoi sommes-nous obligés de nous combattre ici aussi, en prison ? Ne sommes-nous pas enfermés pour la même cause ?” José María Arguedas touche ici du doigt le drame du XXe siècle, cette propension de la gauche à s’entredéchirer plutôt que de lutter contre le véritable ennemi fasciste. Pendant ce temps, les Indiens, les pauvres et les ouvriers continuent de souffrir, courbés sous le poids de l’exploitation des entreprises américaines, si puissantes en Amérique du Sud. Et les despotes en uniforme, eux, gardent la mainmise sur le pays. “Ils savent plus reconnaître un être humain ; et même eux, ils perdent la conscience qu’ils sont humains. L’uniforme, mon ami, c’est la sépulture qui sépare le galonné de nous.”

Traduit de l’espagnol (Pérou) et préfacé par Eve-Marie Fell, octobre 2011, 192 pages, 18 euros.