Filer droit, de Noémi Schipfer – éd. MeMo

L’un des (nombreux) intérêts des livres destinées à la jeunesse, c’est qu’on y trouve souvent des œuvres d’une inventivité graphique rare, des ouvrages d’une créativité autrement plus débridée que celle des livres « pour les grands ». Les éditions MeMo encouragent cette fécondité artistique en faisant confiance à de jeunes artistes, comme ici avec Noémi Schipfer, 22 ans.

Pour cette histoire qui n’est pas sans rappeler Le Vilain Petit Canard, la diplômée de l’Ecole Estienne choisit de s’appuyer sur un dessin minimaliste, entièrement composé de lignes verticales et horizontales. Au sein de ce cadre épuré, les formes qui se détachent semblent encore plus tendres, tout l’album fonctionnant comme une sorte d’illusion d’optique dans laquelle les personnages devraient lutter pour exister.

Et c’est là que réside toute l’intelligence de ce livre que toutes ces lignes finissent par rendre hypnotique : loin de n’être que le défi esthétique d’une graphiste ambitieuse, la forme est en parfaite adéquation avec le fond, narrant l’histoire du petit canard pas comme les autres. Eux sont constitués de lignes verticales, tandis que lui est fait de lignes horizontales. Les parties de cache-cache dans les bois deviennent un cauchemar : personne ne le trouve jamais puisque les arbres aussi sont composés de lignes horizontales. Idem pour les balades sur l’eau. Portés par les jeux de mots discrets et les tours de passe-passe que provoquent l’invisibilité du canard discordant, Filer droit se lit comme un joli conte sur la différence, assez subtil pour éviter la lourdeur des bons sentiments. Un vrai plaisir pour les yeux, qu’il serait criminel de réserver aux enfants.

Janvier 2011, 36 pages, 8 euros.