Les dossiers de L’Accoudoir / Grisélidis Réal : écrivain, peintre, prostituée

griselidis real“Grisélidis a voulu qu’on inscrive sur sa tombe : Ecrivain, peintre, prostituée. Un seul cri lie tous ces mots. C’est donc qu’il faut les lire ensemble.” Jean-Luc Hennig livre sans doute ici une des clés pour mieux comprendre l’insaisissable “catin révolutionnaire” qui se fit connaître du public en devenant, au milieu des années 1970, l’une des figures du mouvement de revendication des prostituées. Mais elle fut aussi l’auteur de livres prodigieux, comme Le noir est une couleur, roman viscéral où sa vie sert de matériau à son récit. Aujourd’hui, en même temps que la réédition des entretiens de Grisélidis Réal avec le journaliste et écrivain Jean-Luc Hennig, les éditions Verticales publient Mémoires de l’inachevé, (1954-1993), un volume de correspondances bouillonnant complété par quelques textes courts.

memoires de l inacheve griselidis real verticales correspondance lettre couvertureLa pauvreté, la maladie, les hommes qui la maltraitent, les beaux-parents qui récupèrent la garde de ses enfants. Puis l’Allemagne, avec un ancien GI à moitié fou. A travers ses lettres, Grisélidis Réal raconte une vie torturée, où, même avant de se prostituer, la Suissesse est attirée par la marginalité. Le besoin d’argent se faisant de plus en plus pressant, elle devient Solange, “courtisane”, comme elle se définit elle-même. Un métier qu’elle revendique, sans honte. Une “torture, la démolition de l’âme et du corps”, “sensation d’humiliation et d’horreur” : épuisée, soutenue financièrement par quelques amis et éditeurs, elle arrête de vendre son corps en 1969. Le noir est une couleur paraît. Pourtant, en 1977, alors que rien ne l’y oblige, elle redevient une putain, comme par défi. Avec, paradoxalement pour cette farouche adversaire des “suppôts de Calvin” et des “larves religieuse frigorifiées”, un besoin presque christique d’apaiser la douleur des hommes : “Ils sont horriblement seuls. Personne les veut (…), ils n’ont rien du tout, ils en ont marre de se branler toute l’année.”

“Je passe ma vie à écrire des lettres, c’est un vice. La plupart du temps c’est un luxe qui paraît inutile… Mais peut-être pas tout à fait, allez savoir… elles font leur petit boulot, comme des rats qui rongent dans l’ombre, et un jour il y aura des trous dans les murs.”


Comme le suggère le titre, ces Mémoires de l’inachevé dévoilent une personnalité fluctuante, polymorphe, instable même. Un ensemble de contradictions qui forme un tout passionné, radical. Grisélidis Réal, c’est une matière brute qui se sculpte elle-même, s’appuie tantôt sur l’art, tantôt sur le sexe, tantôt sur l’amour, tantôt sur l’amitié ou la famille pour s’extirper du trou où la société l’a reléguée. Elle est une mère capable de tout faire pour ses enfants, et de les confier ensuite à d’autres pendant des mois. Une femme qui n’apprend jamais de ses erreurs, et qui, naïve, inconséquente et forte à la fois, se lance toujours tête baissée dans des aventures perdues d’avance. Elle est un martyr capable de tout sacrifier pour un amant qui la bat pendant des années, une combattante infatigable des droits des putains ou des taulards.

le noir est une couleur griselidis real couverture balland 1974 romanProstituée ? “Peut-être le seul métier au monde où vous êtes totalement libre.” Cette soif inextinguible de liberté, la Tzigane va chercher à l’apaiser par tous les moyens. La peinture d’abord ; l’écriture surtout. Dès le milieu des années 1950, soit vingt ans avant la parution de son premier roman, ses lettres révèlent déjà un talent littéraire qui ne cesse de s’affiner, de se renforcer, de se décupler au fil de ces échanges épistolaires. Avec ses interlocuteurs prestigieux (l’écrivain suisse Maurice Chappaz, la photographe Suzi Pilet, le peintre Henri Noverraz, les éditeurs Bertil Galland et André Balland…), elle se prend au jeu de l’écriture et cisèle de véritable petits récits, dans lesquels elle met en scène son quotidien. Elle n’écrit jamais pour elle-même, dans l’optique de créer une œuvre littéraire, mais toujours dans un rapport de séduction : écrire naît avec l’autre, pour l’autre, dans un étrange jeu de désir. Mais plus encore que l’envie, c’est le besoin d’écriture qui transpire ici à chaque ligne. Lire la suite

L’Art de choisir sa maîtresse, de Benjamin Franklin – éd. Finitude

L Art de choisir sa maitresse Benjamin Franklin Finitude couvertureBenjamin Franklin était tout de même un sacré rigolo. Quand il n’était pas occupé à inventer le paratonnerre ou à participer à la rédaction de la toute nouvelle Constitution américaine, il écrivait des lettres. Beaucoup de lettres. A ses amis d’abord, par exemple pour leur conseiller de choisir une maîtresse vieille, en détaillant, dans une brillante argumentation en sept points, pourquoi une femme âgée est infiniment plus enviable qu’une beauté fraîche. Mais il aimait aussi à écrire aux journaux, s’insinuant dans le courrier des lecteurs avec ses missives signées de pseudonymes absurdes, allant même jusqu’à se glisser secrètement dans les colonnes de sa propre publication, La Gazette de Pennsylvanie. Recueil de ses lettres, mais aussi de divers écrits courts, éditoriaux ou articles restés inédits en français, L’Art de choisir sa maîtresse et autres conseils indispensables dévoile un aspect méconnu de l’effigie des billets de cent dollars.

Si certaines de ces pochades n’ont pas d’autre but que celui d’amuser la galerie, la plupart du temps, Benjamin Franklin fait de l’humour un outil précieux pour faire passer ses idées. Afin d’agrémenter ses almanachs de textes instructifs, l’humour se fait ludique, participant à l’éducation des masses, l’aidant à partager avec le peuple son amour des sciences et du progrès en cet âge préindustriel. Plus souvent, l’humour bascule dans le sarcasme, lorsqu’il raille les notables, présentés comme des menteurs ou des coureurs de jupons, ou stigmatise certaines absurdités de la société de l’époque. Indubitablement, ses meilleurs textes sont ceux dans lesquels il pousse l’ironie à son paroxysme : il propose ainsi de remercier les Anglais d’expédier leurs prisonniers dans le Nouveau Monde en leur envoyant en retour des crotales, ou suggère de castrer les colons américains pour éviter leur soulèvement. Autant de piques nationalistes révélatrices de l’atmosphère tendue vis-à-vis de la couronne britannique qui débouchera, quelques mois plus tard, sur la création des Etats-Unis d’Amérique.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) et préfacé par Marie Dupin, août 2011, 112 pages, 13,5 euros.