La Disparition de Majorana, de Leonardo Sciascia – éd. Allia

La Disparition de Majorana Leonardo Sciascia Allia EttoreEttore Majorana était un génie. Un génie précoce même. De ceux pour qui la science est intuitive. De ceux qui trouvent, pendant que les autres cherchent. Au point que certaines de ses théories, imaginées au cours des années 1930, ne furent comprises qu’une vingtaine d’années plus tard. Beaucoup voyaient en lui le prodige de la physique du XXe siècle, à l’heure où l’on commençait à balbutier des hypothèses atomiques qui déboucheraient bientôt sur Nagasaki et Hiroshima. Admiré par les prix Nobel Werner Heisenberg et Enrico Fermi, avec lesquels il travailla, Ettore Majorana ne fut pourtant pas le messie annoncé. A la fin du mois de mars 1938, à 32 ans seulement, il disparaît. Son corps ne fut jamais retrouvé.

Dans ce court roman paru en 1975 (et que, pour l’anecdote, Pasolini avait sur lui le jour de sa mort), Leonardo Sciascia revient sur cette destinée tronquée. Malgré quelques témoignages troublants, la fainéante police de Mussolini conclut rapidement à un suicide. D’autres avancent des hypothèses plus osées : un enlèvement par une puissance étrangère, motivé par la course à l’armement des années 1930. Voire à une histoire de mafia – Sicile oblige – puisqu’à l’époque, l’organisation “se consacrait à la traite des physiciens comme à la traite des blanches”. En reconstruisant minutieusement la réalité, et avec l’aide de la fiction, l’écrivain sicilien bâtit un “roman policier philosophique”, fascinant et lumineux, pour déboucher sur une toute autre conclusion.

Fruit de recherches poussées, nourri de l’analyse précise des mots du physicien que Sciascia dissèque, triture, compare, La Disparition de Majorana parvient rapidement à faire de ce mystérieux fait divers une réflexion brillante sur une époque où le monde est sur le point de basculer. Avec son ironie mordante et une érudition rigoureuse, l’auteur du Jour de la chouette donne peu à peu à son texte des allures de pamphlet contre la science. Car à ses yeux, Ettore Majorana a volontairement disparu. Non parce qu’il était suicidaire ou asocial, mais parce que, esprit trop en avance sur son temps, il avait tout vu. Anticipé. Compris que, si la recherche continuait sur la voie de l’atome, dans le climat délétère de l’entre-deux guerres, cela ne pouvait déboucher que sur une catastrophe.

Comme l’explicite la réponse de Sciascia à ses détracteurs, que l’éditeur a eu la bonne idée d’inclure dans ce volume avec un article critique d’un collègue de Majorana, le XXe siècle a vu la science – et donc, une grande partie des scientifiques – sacrifier au progrès leur responsabilité morale. Majorana, lui, a choisi de se volatiliser. De “refuser la science”, en espérant, si ce n’est bloquer les recherches, au moins retarder l’échéance de la création d’une force terrifiante qui bouleversera l’humanité. Et que l’homme, à l’heure de Fukushima, n’est effectivement toujours pas capable de maîtriser.

Réédition, traduit de l’italien par Mario Fusco, 114 pages, 9 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > un autre ouvrage de Leonardo Sciascia : Les Oncles de Sicile.

Les Oncles de Sicile, de Leonardo Sciascia – éd. Denoël

“Tous les ouvriers agricoles et les mineurs de soufre, tous les pauvres qui vivaient d’espoir (…) appelaient oncle les hommes qui apportaient la justice et la vengeance, le héros et le chef de mafia, et l’idée de la justice brille toujours dans l’incantation des pensées de vengeance.” Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, Leonardo Sciascia ne s’attaque pas, cette fois, à la mafia sicilienne. En quatre longues nouvelles, presque des petits romans, il balaie l’Histoire moderne de la Sicile. De Quarante-huit, qui retrace l’évolution d’un bourg tenu par un baron et un évêque sournois jusqu’à l’unification italienne en 1860, à La Mort de Staline, un siècle plus tard, Leonardo Sciascia raconte une Sicile frustrée qui semble ne jamais parvenir, quelle que soit l’époque, à s’émanciper de la domination d’une élite tyrannique et réactionnaire.

Tantôt nanti de sa verve tragicomique, tantôt armé d’une ironie plus cinglante, lorsque le désenchantement l’emporte sur l’humour, l’auteur du Jour de la chouette brocarde l’hypocrisie, mal insidieux qui englue l’île dans un schéma archaïque. Hypocrisie des hommes d’Eglise qui “sentent d’où vient le vent et mettent les voiles” et des bigots étroits d’esprits, toujours prompts à soutenir le puissant face au faible. Hypocrisie de la bourgeoisie ou de la vieille noblesse, qui se comportent face à Garibaldi en 1860 comme face aux libérateurs américains en 1943 : avec un excès de zèle fallacieux qui dissimule mal leur soutien à l’ordre et à l’autorité. Hypocrisie des idéologies enfin qui, lors de la Guerre d’Espagne, envoient les soldats italiens combattre leurs frères espagnols, ouvriers opprimés et mineurs exploités, tout comme eux.

Le génie de Sciascia réside dans sa faculté à emboîter les perspectives. La situation locale est mise en regard avec celle de l’Italie tout entière (Quarante-huit), avec l’Espagne en pleine guerre civile (L’Antimoine), avec les Etats-Unis et les exilés siciliens qui y vivent (La Tante d’Amérique), ou même avec la situation politique internationale (La Mort de Staline). Loin de se limiter au territoire insulaire, chacun de ces récits écrits entre 1958 et 1960 trouve immanquablement une résonance forte avec toutes les luttes sociales et politiques du XXe siècle – voire du XXIe. L’élégance de l’écriture et l’épaisseur des personnages parent la colère qui nourrit ce recueil d’une force littéraire peu commune. A l’image de L’Antimoine, plongée dans l’horreur absurde du conflit espagnol à travers les yeux d’un mineur sicilien devenu soldat fasciste, ces quatre nouvelles marquent autant par la richesse de leur réflexion que par leur densité romanesque, vibrante.

Réédition, traduit de l’italien par Mario Fusco, février 2011, 324 pages, 20 euros.

POURSUIVRE AVEC > un autre ouvrage de Leonardo Sciascia : La Disparition de Majorana.