Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers Dessinés

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessinés couvertureDepuis plus de trente ans, les dessins de Martial Leiter sont régulièrement publiés dans les colonnes du Monde, du Temps, du Zeit et de bien d’autres quotidiens à travers l’Europe. Pourtant, comme le montre la sélection d’une centaine de planches réunie ici, le Suisse reste en décalage avec ce que l’on considère généralement comme le dessin de presse. Aucun homme politique connu, aucune référence à l’actualité ; pas de nom, pas de lieu, pas de date. La démarche de celui qui se sent plus proche de William Hogarth que d’Honoré Daumier n’est jamais journalistique, mais prend soin de faire toujours un pas de côté, pour avoir sur la situation un recul salvateur qui donne à ses images une pertinence intemporelle. Leiter préfère forcer son lecteur à passer plus de temps sur chaque dessin, pour en percer le sens, et saisir toutes ses implications. Du coup, sur des sujets très classiques, souvent hérités des années 1970 (l’antimilitarisme, les médias, l’entreprise, la mondialisation, la culture…), il parvient à ne jamais être ni redondant, ni dépassé. Au contraire, la persistance de tels thèmes montre avec virulence à quel point, depuis des décennies, le monde n’a cessé de tourner en rond.

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessines extrait

La pureté de l’esthétique noir et blanc – souvent muette, tout au plus accompagnée d’un titre plein d’ironie – va également dans le sens de cette intemporalité. Avec, toujours, immanquablement, ces lignes rampantes, ces trames qui cousent le papier, s’entrecroisent et creusent leurs sillons, imprimant leur monotonie ou leur hargne. “Mes dessins sont faits de fils plus ou moins serrés qui forment une toile, un filet où je saisis, emprisonne et arrête les choses, les observations”, explique l’auteur dans l’interview qui ouvre ce volume. Comme en écho aux gravures de Goya, il déroule son univers sombre, où l’humain semble toujours passer après, soumis aux courbes de la bourse, à l’opium enivrant servi par les médias, à l’exploitation sournoise des grands patrons. Là où certains cherchent le rire à tout prix, Martial Leiter, lui, a choisi de frapper la conscience de celui qui prendra le temps de s’enfoncer dans les canevas de son encre noire.

Mars 2012, 160 pages, 19 euros.

Pourquoi il faut penser à nettoyer son aquarium, de Amandine Ciosi – éd. Ion

Pourquoi il faut penser a nettoyer son aquarium Amandine Ciosi Ion couvertureOui, il faut penser à nettoyer son aquarium. Pourquoi ? Pas tant à cause des moisissures, de la vitre qui s’assombrit ou des bactéries diverses qui s’accumulent, non. Si l’on ne lave pas régulièrement son aquarium, c’est à des intrusions beaucoup plus surprenantes que l’on va avoir affaire. Flamants roses en apnée, sauterelles petit tuba au bec : ils sont nombreux à s’incruster parmi les poissons multicolores et les algues frémissantes. Et puis, ça empire. Bientôt, un crabe à moustache fait des combats de boxe avec un chimpanzé, des saltimbanques en robe léopard font des acrobaties avec des pieuvres en haut de forme, tandis que des danseuses en tutu dressent des hippocampes. La faune et la flore de l’aquarium entament un ballet gracieux avec les personnages d’un cirque fantaisiste.

Pourquoi il faut penser a nettoyer son aquarium Amandine Ciosi Ion extrait dessin

Amandine Ciosi, illustratrice pour la jeunesse et pour la presse (Le Monde, XXI, Le Magazine littéraire…), donne vie à un univers sous-marin complètement barré, glissant petit à petit vers des situations aberrantes pétries de détails farfelus, aux compositions surréalistes. Son trait ondoyant, ses couleurs resplendissantes, ses agencements débridés éclaboussent les pages comme autant de fragments d’un rêve enchanteur et versatile – ou d’un vieux Disney sous LSD. Avec en plus, cette propension qu’a la dessinatrice à enfouir dans ses planches une bizarrerie, une sensualité, une excentricité qui laissent penser que ce livre splendide n’est pas seulement destiné aux enfants, et qu’il cache bien des choses derrière son exubérance bariolée. En tout cas, c’est sûr : les divagations d’Amandine Ciosi nous donnent envie d’acheter un aquarium, juste pour voir ce qui se passe quand on ne le lave pas…

Pourquoi il faut penser a nettoyer son aquarium Amandine Ciosi Ion extrait dessin

Novembre 2011, 40 pages, 9 euros.

POURSUIVRE AVEC > L’interview de l’éditeur de Ion : Benoît Preteseille.