Peau de lapin, de Gauthier – éd. Misma

Peau de lapin Gauthier MismaAvec sa couverture toute douce, son joli titre fluo et son petit format carré, Peau de lapin instaure tout de suite un lien intime avec son lecteur. Le tendre trait de crayon à papier forme un dessin accueillant ; la monotonie du découpage est propice à une lecture ronronnante. Il est question d’enfance, de gamins qui se déguisent en lapin, d’après-midis au soleil, de jeux insouciants. Tout du moins, c’est comme ça que tout commence. Car ensuite, le malaise s’installe, et avant qu’on ait pu s’en rendre compte, la légèreté s’est muée en gravité. L’innocence du dessin a fait volte-face : la fragilité du crayon dégage soudain une force étonnante, et souligne l’embourbement d’une vie d’enfant.

Violence domestique, divorce, solitude, ennui, rejet : le bambin planqué sous sa cagoule aux grandes oreilles perd peu à peu le contact avec la réalité, et essaie tant bien que mal de reprendre en main sa destinée. Délicatement, Gauthier réutilise les ressorts de la bande dessinée classique que son personnage aime tant lire : des histoires courtes, des décors connus (l’école, la piscine…), des situations habituelles (la concurrence entre gamins) et des personnages familiers (le prof, l’animal de compagnie). Sauf qu’au lieu de s’achever sur un gag, chaque court récit dégringole un peu plus vers la noirceur, comme un Petit Nicolas qui s’enfoncerait dans l’ombre, paniqué par la dureté du monde qui l’entoure. Sorti en 2009, ce premier livre de Gauthier méritait une réédition : rares sont les albums qui ont su raconter les angoisses de l’enfance avec une telle acuité.

Peau de lapin Gauthier MismaPeau de lapin Gauthier Misma

Réédition. Avril 2013, 106 pages, 16 euros.

Comment attirer le wombat, de Will Cuppy – éd. Wombat

Comment attirer le wombat Will Cuppy Wombat“Le lapin, ou Jeannot Lapin, est parfaitement adorable. Il s’assied sur la pelouse, fronce son museau et remue ses oreilles, avec un air si innocent qu’il vous fait fondre et éveille en vous des sentiments protecteurs. C’est exactement ce que le lapin veut vous faire ressentir.” Et la note de bas de page de préciser : “Les lapins grignotent de biais pour avoir l’air mignon.” On l’aura compris, Will Cuppy est un vrai scientifique, de ceux dont les livres sont le fruit de recherches poussées, menées minutieusement des années durant. De cette expérience féconde, l’Américain a tiré des conclusions révolutionnaires, comme le rappelle par exemple sa classification du monde animal, qui regroupe les “mammifères problématiques”, les “oiseaux qui ne peuvent même pas voler” ou encore les “insectes optionnels” et les “pieuvres et ce genre de bestioles”.

Sa méthode, c’est l’observation. Une observation si précise, si patiente, qu’elle lui permet de s’insinuer dans la psychologie de l’escargot, de pouvoir affirmer si oui ou non un animal est raté ou de rassurer nos petits cœurs écologistes : non, ce ne serait pas vraiment un drame si le disgracieux tapir disparaissait. Derrière le désopilant bestiaire que Will Cuppy compose en 1949, affleure rapidement un anthropomorphisme sarcastique. L’humour fin et sophistiqué du New-Yorkais d’adoption révèle une profonde critique du genre humain, dissimulée derrière chaque huître, chaque autruche, chaque wombat. Pour Cuppy le misanthrope, la nature devient un exutoire, mais aussi le refuge dans lequel il semble fuir la fatuité de ses semblables.

How to Attract the Wombat. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frédéric Brument, octobre 2012, 210 pages, 18 euros. IllustrationS de Honoré.

Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. Dupuis

Le Dernier Homme Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieAprès Les Poils, dont nous avions déjà parlé ici, et C’est comment qu’on freine ?, Le Dernier Homme clôt la trilogie initiée par Grégory Mardon il y a maintenant un an. Comme les précédents albums, celui-ci commence lors d’une soirée costumée, où l’on suit Jean-Pierre, lapin timide (enfin il n’est pas vraiment un lapin, il est juste déguisé en lapin) qui rêve de rencontrer des femmes. Seulement voilà : il n’ose pas les aborder. Pire, ce beau jeune homme se révèle assez obtus pour rater les énormes occasions qui se présentent à lui (par exemple sous la forme d’une Batgirl un brin dénudée). Sur les conseils de son ami Cyril le pirate (qui n’est pas non plus pirate, vous suivez), il va tenter de résoudre son problème. Survient alors l’idée géniale : glisser dans le sac à main des jolies filles qu’il croise une petite carte ornée d’un mot flatteur et de son numéro de téléphone. Un peu lâche et efficace – parfait pour lui. Ne lui reste plus qu’à choisir entre les candidates… Trilogie oblige, les personnages des deux précédents albums se recroisent ici, et éclairent tout le triptyque sous un jour nouveau en baignant la fin de cet album d’un suspense inédit.

C est comment qu on freine Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieUne fois encore, Grégory Mardon arrive à traiter de l’amour, du mariage, du sexe et de la solitude de la vie parisienne avec beaucoup de charme et de sagacité. Son dessin n’a jamais semblé aussi délié, aussi voluptueux, aussi léger, et cette fluidité rejaillit sur toute l’histoire. Dès les premières pages, lors de la fameuse fête costumée, la mise en scène est parfaite, et le rythme imprimé par des dialogues pleins d’humour emporte immédiatement l’intrigue. Des couleurs au découpage, Mardon semble avoir franchi un cap, dégageant une facilité qui rend ses livres encore meilleurs. En s’attachant à saisir l’essence même de ses personnages, il arrive toujours à toucher son lecteur, comme lors de ces moments de silence qui deviennent les instants les plus sensibles du récit. Entrelaçant habilement rêves, fantasmes et réalité, Grégory Mardon se saisit de sentiments et de situations somme toute classiques pour les traiter avec un exquis mélange de drôlerie, de grotesque et d’émotion, où le moindre ingrédient est dosé à merveille.

Avril 2012, 72 pages, 18 euros.

Le Dernier Homme Gregory Mardon Dupuis trilogie extrait dessin

☛ POURSUIVRE AVEC > l’interview de Grégory Mardon : cliquer ici.

A LIRE AUSSI > Notre article sur le premier volume de la trilogie : Les Poils.

Jeanine, de Matthias Picard – éd. L’Association

1964. Jeanine, 22 ans, est placeuse dans un grand cinéma de Lausanne. Un soir qu’elle rentre tard du travail, une voiture s’arrête à sa hauteur. Le conducteur baisse sa vitre et lui demande : “C’est combien ?” Et voilà comment Jeanine le garçon manqué, Jeanine l’ancienne planche à pain devenue désirable, met un pied dans un monde qu’elle ne quittera plus : celui de la prostitution. Quarante ans plus tard, connue sous le sobriquet d’Isa la Suédoise, celle qui fut “la plus grande prostituée de Strasbourg” continue de faire le tapin malgré son âge.

Pour son premier album, que l’on avait en partie découvert dans la revue Lapin, Matthias Picard a indéniablement trouvé le bon sujet en choisissant de raconter la vie haut en couleur de sa voisine. Joueuse, gouailleuse mais toujours emprunte d’une innocence naïve, Jeanine a traversé sa folle existence sans vraiment se poser de questions. Fille d’un Italien qui veille sur elle comme Harpagon sur son trésor, elle grandit en Algérie jusqu’à ce que la violence contamine le pays, et qu’elle se retrouve blessée par balle au milieu d’une manifestation. C’est le début de ses pérégrinations rocambolesques, qui la mènent en Suisse, mais aussi en Allemagne, où elle est emprisonnée pendant Mai 68 pour avoir défendu son amoureux face à un policier, ou à Nice, Saint-Trop’, Strasbourg. Avec, au passage, des déconvenues et des drames : la blessure qui l’empêche de devenir une championne de natation, la fausse couche qui la condamne à ne jamais avoir d’enfant, la souffrance que lui infligent les hommes – “Pour les oublier, je me suis lancée à 150% dans la prostitution”.

L’album aurait pu tenir juste sur cette personnalité hors du commun. Mais l’auteur fait beaucoup mieux : il opte pour une approche vivante, préférant à un récit rigoureusement chronologique une narration éclatée où s’entrecoupent l’histoire de son héroïne et la relation qui naît entre elle et lui. L’intrigue est sans cesse tiraillée entre la réalité de la vie de Jeanine et l’image qu’elle en garde après le passage du temps, de l’oubli ou des fantasmes ; entre la manière dont Matthias Picard interprète ses mots et la manière dont elle veut qu’il écrive sa biographie. Sans parler de toutes les émotions qui transpirent de ce dessin délicat, au noir et blanc particulièrement expressif. Plutôt que de coller au plus près de la vérité, Matthias Picard s’appuie sur ces multiples niveaux de lectures, ces approximations et ces parenthèses pour capter l’essence même de sa muse atypique. La distance qu’il crée avec son sujet lui permet en plus, adroitement, de ne pas sombrer dans le sordide ou le tragique. Au contraire, l’album exhale une allégresse et une poésie qui en feront “un best-seller” : obligé, c’est la voyante de Jeanine qui l’a dit.

Avril 2011, 150 pages, 18 euros.

 

☛ A LIRE > Notre article sur l’album en 3D de Matthias Picard : Jim Curious.

Intérieur, de Gabriella Giandelli – éd. Actes Sud BD

Gabriella Giandelli fait partie de ces auteurs qui arrivent à composer une atmosphère si pénétrante que la lecture devient un moment à part, presque magique. La faute à son trait arrondi et tendre bien sûr ; aux couleurs timides du pastel, aussi. Mais surtout à cette manière étrange qu’a l’Italienne de mettre en scène son récit. Sur les pas d’un lapin blanc invisible qui nous place d’emblée du côté du conte, Gabriella Giandelli met en scène la population d’un HLM monotone. Au service du “Grand Sombre”, matrice des songes nocturnes des habitants, l’étrange lapin passe-muraille surprend les doutes, révèle les colères, les regrets et les mensonges, dévoile les états d’âme, s’immisçant d’un appartement à l’autre par un subtil jeu d’ellipses. Par petites touches, Gabriella Giandelli déchire peu à peu le voile éthéré qui semble protéger ses personnages, profitant du ton fantastique de son intrigue pour saisir avec une grande justesse les espoirs de la petite communauté. La pureté esthétique de ses dessins s’avère en parfaite symbiose avec le ton vaporeux de l’album, d’une émouvante simplicité, à la fois très enfantin et profondément adulte. Plus les pages se tournent et plus Intérieur dégage une fragilité cristalline. On se surprend alors à craindre que l’histoire ne se dissolve avant que l’on ait eu le temps de la lire jusqu’au bout, comme ces rêves moelleux dont on est brutalement tirés trop tôt, juste avant qu’ils ne s’achèvent.

Traduit de l’italien par Charlotte Lataillade, octobre 2010, 140 pages, 25 euros. Préface de Dominique A.