Le Von Mopp illustré, Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononçables de la langue française – éd. Baleine/Après la lune

Par Clémentine Thiebault

Le Von Mopp illustre Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononcables de la langue française Baleine Apres la luneL’improbable Sigismond Von Mopp eût été digne d’inventer les filets de hareng marinés enroulés autour d’un oignon s’il avait choisi de se laisser guider par la pétillance toute germanique de son patronyme. N’en faisant qu’à sa tête (comme en témoigne son apocryphe biographie) le bougre, doté d’une prodigieuse mémoire lui permettant d’acquérir une connaissance encyclopédique, décide de faire un dictionnaire. Des mots difficiles et imprononçables évidemment. Subjectif qui plus est. Il fera ainsi l’impasse sur le “palimpseste” qui aurait pourtant pu trouver une place de choix dans son ouvrage ou “extraplophrysème“, à l’existence douteuse. Eliminera d’emblée les mots imbéciles de trois lettres “qui se prononcent sans ouvrir la bouche”. Pour aller fouiller dans les recoins abscons du lexique français, qui, il faut bien l’avouer, sait avec talent se compliquer la langue. Partant du principe salvateur que le lecteur distrait aurait pu oublier la stricte définition du “forficule”, de “impardigité” ou méconnaître les symptômes exactes de la “psittacose”, Sigismond en cent définitions, comble avec érudition et humour (décapant) les lacunes béantes d’un vocabulaire pourtant indispensable à maîtriser.

En feuilletant ledit dictionnaire, vite happé par les illustrations de Laurent Rivelaygue et l’impertinence générale du propos, nous (re)découvrirons la définition de la “limnologie, la contenance et l’utilité du “jéroboam, la forme de “l’ichtyoïde,  la fonction de “l’hygiaphone”, les conséquences russes de la “raspoutitsa”, la forme du “scramasaxe, la “séremdipité” des soeurs Tatin, qu’”ababouiné” qui n’a rien a voir avec le singe, de quoi de préoccupe la “tératologie,  ce que fait pousser la “cuniculiculture,  ce que regroupe la classe des “malacostracés, ce qu’idolâtre “l’ophiolâtre”, que ”nyctalope” n’est pas une insulte, qu’avant les antibiotiques il y avait la “mithridatisation” et bien sûr de quoi la “rhabdomancie” est l’art.

D’ajouter également que chaque définition est illustrée d’exemples édifiants (en plus du travail de Laurent Rivelaygue, dont on ne sait d’ailleurs toujours pas comment il a rencontré Sigismond) et de mises en situations éclairant nettement le propos. A “ignifugation, on apprend ainsi que Pégase Von Mopp (Sigismond a une famille nombreuses et polymorphe) proposa “aux Tibétains d’ignifuger leurs bonzes, mais se heurta au tout-puissant syndicat des journalistes, et abandonna l’idée. Il faut avouer qu’un bonze en flammes, ça fait quand même joli sur les photos.” Exemple : “L’ignifugation explique la disparition de l’extincteur.” A la lettre V, qu’un “véliplanchiste est une personne qui pratique la planche à voile. C’est une activité solitaire qui est tolérée par l’Eglise, la dimension sexuelle de ce hobby ayant jusque-là échappé au Pape” ou, pour terminer par le début, qu’un “anachorète est un religieux se retirant du monde, dans la solitude et sans télévision, pour pratiquer la prière, la flagellation et l’auto-érotisme”.

Un dictionnaire impertinent, drôle et iconoclaste qui n’est pas sans rappeler un certain Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des biens nantis de Pierre Desproges.

Le Von Mopp illustre Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononcables de la langue française Baleine Apres la luneOctobre 2012, 300 pages, 18 euros.

RENCONTRE AVEC FRANCESCO DE FILIPPO / Dans l’engrenage de la mafia

Francesco De Filippo Luciano del Castillo Offense MetailieEn 2007, Le Naufrageur scrutait sans faillir les souterrains glauques de l’Italie moderne, dans les pas du jeune Pjota, immigré albanais broyé par la violence et la prostitution. Avec L’Offense, dont nous avions parlé il y a quelques semaines, Francesco De Filippo nous entraîne cette fois dans les rangs de la Camorra, la mafia napolitaine qui régit des quartiers entiers de la ville, et à qui personne ne semble pouvoir résister. Un roman intense, dur et hypnotique, à l’image de l’insaisissable cité dominée par le Vésuve. De passage à Paris, Francesco De Filippo nous raconte sa ville natale.

A travers la vie de Gennaro, embringué malgré lui dans la Camorra, vous montrez que les victimes de la mafia napolitaine peuvent aussi être du “mauvais” côté. Pourquoi être parti de ce point de vue original ?

Je voulais montrer ce que c’était d’être un jeune homme normal et de vivre dans un quartier tenu par la Camorra. Personne ne peut être indépendant sur son territoire : même si tu veux tranquillement devenir mécanicien ou employé de banque, tu es forcé de devenir membre du clan. Gennaro n’est pas un homme violent, il est incapable de tuer, il n’a pas la cruauté pour le faire. Mais il peut tout de même faire d’autres choses…

Aux yeux de Gennaro, la Camorra est « une force contraire qui de toute façon était et serait toujours plus forte que [lui] ».

L Offense Francesco De Filippo Metailie couverture QuadruppaniJour après jour, ce jeune père de famille s’embourbe dans une vie qui ne lui appartient pas. Ca commence par des petits délits, des choses sans conséquences, comme lorsqu’il devient le prête-nom de sociétés qu’il ne connaît même pas. Mais peu à peu, il touche à la drogue, à la prostitution, et devient un bandit presque sans s’en rendre compte, en gardant une certaine forme d’innocence. Il y a peut-être un espoir pour lui, mais il faudrait qu’il échappe à Naples.

Normalement, l’homme a le choix de devenir bon ou mauvais. Or on a l’impression qu’à Naples, les dés sont pipés.

Dans L’Offense, je décris seulement un aspect de Naples : le pire. Mais le livre est dédié à tous les Napolitains honnêtes, d’autant que c’est très compliqué de le rester là-bas. Par exemple, à Paris, il y a des règles et des lois, donc il suffit de les suivre pour être honnête. A Naples c’est autre chose. Tu as besoin d’argent ? On t’en donne. Tu as besoin d’un travail, pour toi, ton fils, ta sœur ? On t’en trouve. Et sans t’en rendre compte, c’est déjà trop tard, te voilà  débiteur de la mafia. Quand quelqu’un vient chez toi pour t’obliger à payer le tribut, qu’il viole ta fille ou brûle ton magasin en cas de refus, c’est autrement plus difficile de dire non. C’est pour ça que quand tu croises des gens honnêtes à Naples, ils sont vraiment honnêtes, jusqu’au bout des ongles. Ce sont presque des fondamentalistes de l’honnêteté. Lire la suite

Chansons pour la fille du boucher, de Peter Manseau – éd. Christian Bourgois

L’histoire d’Itsik Malpesh est celle du XXe siècle. De la Moldavie tsariste aux lumières de New York, des rives d’Odessa au nouvel Israël, suivre les traces de ce juif trimballé par le destin, c’est plonger dans les tourments des pogroms de la Russie impériale, de la révolution rouge, de la Première Guerre mondiale ou du désenchantement des années 1930. Amoureux jusqu’à l’obsession d’une femme qu’il ne connaît même pas, la fameuse fille du boucher qui, d’après la légende familiale, lui a sauvé la vie à la naissance, Malpesh poursuit avec obstination ses rêves d’écriture. Au point de se proclamer “plus grand poète yiddish vivant” – parce qu’il a survécu à tous les autres. En façonnant cette autobiographie fictive rocambolesque qui épouse le tourbillon d’un siècle tourmenté, Peter Manseau signe un texte enivrant aux couleurs changeantes, une histoire d’amour romanesque habitée par des personnages inoubliables.

En même temps, ce livre épate par la facilité avec laquelle il élabore une réflexion profonde sur l’identité et la dissolution des racines. A travers l’histoire du yiddish, Chansons pour la fille du boucher explore les arcanes d’une langue, observe comment elle s’écrit, se déploie, se traduit, s’épanouit et migre. Et, parfois, agonise. Elle peut devenir un territoire, mais aussi un ghetto, un carcan. “Fais de ta langue ta patrie, Itsik. Fais en aussi ta maîtresse. Je te le promets, si tu agis de la sorte, tu ne seras jamais loin de ton foyer, tu n’auras jamais le cœur brisé. Tu te lèveras tous les matins en sachant que le monde t’appartient, peu importe le coin de la planète où tu te réveilles.” En entrecoupant l’histoire de son héros Malpesh avec celle de l’homme qui se charge de traduire son autobiographie en anglais, dans les années 1990, Manseau trouve le moyen de mettre en perspective deux manières de penser, deux générations, tout en apportant à son récit un second niveau de lecture. Doucement, le roman glisse alors vers un propos universel, le destin de la culture ashkénaze se faisant le miroir de la fin d’un monde, à l’heure de la globalisation. Chansons pour la fille du boucher doit autant à l’ambiance ensorcelante d’un Isaac Bashevis Singer, à l’érudition d’un Chaïm Potok, qu’à Dickens et Dostoïevski. Un de ces livres dont on ne voudrait jamais sortir.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Antoine Cazé, février 2011, 534 pages, 23 euros.