Noires sont les ailes de mon ange, de Elliott Chaze – éd. Rivages/Noir

Noires sont les ailes de mon ange Elliott Chaze Rivages noir couverture il gele en enferEcrit en 1953 et publié à la Série noire dans la foulée sous le titre Il gèle en enfer, Noires sont les ailes de mon ange bénéficie enfin, un demi-siècle plus tard, d’une retraduction digne de son rang. Fraîchement évadé de prison, Tim, vingt-sept ans à peine, croise le chemin de Virginia, une prostituée en fuite à cause du démantèlement d’un réseau de call-girl. Evidemment, la pulpeuse Virginia est d’une beauté à couper la souffle et, alors qu’il avait prévu de se “rassasier d’elle” et de l’abandonner “dans les toilettes d’une station-service quelconque entre Dallas et Denver”, Tim préfère finalement l’associer à son intrépide projet : l’escamotage d’un fourgon blindé.

Elliott Chaze s’appuie ainsi sur de nombreux archétypes du roman noir (la femme fatale, le couple en cavale, la peur constante de la trahison de l’autre…) pour signer un texte âpre, rugueux comme du papier de verre. A la fois misanthrope et envieux, frustré et fier de son indépendance, le braqueur raconte, à la première personne, ses allers-retours entre la marge et la bonne société. Lorsqu’il navigue dans les hautes sphères de La Nouvelle-Orléans, dilapidant l’argent de ses méfaits sans se poser de questions, la mentalité décadente du monde d’au-dessus le dégoûte très vite. Le luxe ne compense plus le sentiment d’inconfort : “Mes chaussures devinrent de plus en plus belles, jusqu’au jour où ce furent des chaussures faites sur mesure, à soixante dollars la paire, mais les chaussures cousues mains ne furent jamais aussi confortables que les chaussures meilleur marché.” Même dans la soie, le bonheur le fuit. La revanche sociale a un goût de résignation amère.

Contrepoids à cette brutalité latente, ou aux piques acides à l’encontre de la religion, des forces de polices sadiques ou des cottages cossus des banlieues blanches, la relation qui aimante la prostituée et son taulard nimbe ces pages d’une sensualité fragile, toujours sur le point de basculer dans la haine, dans la fourberie, voire dans la folie. Les monologues de Tim réservent d’ailleurs quelques passages magnifiques, des images inoubliables, comme lorsqu’il livre sa vision noire de la vie (“La majeure partie de l’existence se passe à manger, à dormir et à attendre que se produise quelque chose qui ne se produit jamais.”), ou qu’il décrit l’effroi causé par une sirène de police lorsque l’on est dans la peau d’un fuyard :

“Quand vous êtes assis dans votre salon et que vous entendez une sirène, c’est un petit bruit solitaire, et tout ce que ça signifie pour vous, c’est que vous êtes forcé de l’entendre jusqu’à ce qu’elle se soit éloignée. Mais si c’est après vous qu’elle en a, elle devient la texture même de l’univers. Vous l’entendrez jusqu’à votre dernier souffle. Elle vous déchire les tripes comme une perceuse contre un nerf, et elle se déplace en vous, et elle grandit en vous. Je suis content de savoir que je n’aurai plus jamais à entendre une sirène. Je suis content de savoir que j’en ai fini de courir et de les entendre me donner la chasse.” (page 189)

Une œuvre magnétique et ravageuse. Un classique du roman noir, de ceux qui bâtissent un genre.

Edition de poche, nouvelle traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Christophe Mercier, mars 2011, 250 pages, 8,50 euros.

La Nuit la plus longue, de James Lee Burke – éd. Rivages

la nuit la plus longue james lee burke rivages katrina couverture polarEté 2005, à La Nouvelle-Orléans. L’air de ces derniers jours d’août se charge d’électricité au point de devenir écrasant. Le ciel s’alourdit, la pluie tambourine sur les tôles des quartiers pauvres, de plus en plus puissante. L’ouragan Katrina approche, prêt à dévaster le sud de la Louisiane… Quelques heures après son passage, ne reste que la désolation. Des milliers d’oiseaux errent dans le ciel sans trouver d’endroit où se poser : les eaux boueuses, chargées de pétrole, d’animaux morts, d’arbres arrachés, de débris divers et de cadavres, ont tout recouvert. La ville est éventrée, rasée, inondée à 80%. Les hôpitaux sont devenus des mouroirs, les rues tombent aux mains des pillards. Une grande partie des forces de l’ordre de La Nouvelle-Orléans a déserté, abandonnant les habitants à leur sort. Les ventes d’armes montent en flèche : la peur de l’autre, l’instinct de survie et la panique ont pris le dessus. L’humanité et la solidarité semblent avoir été englouties avec le reste.

L’effort que coûte à James Lee Burke le récit de l’anéantissement de sa ville adorée transpire à chaque ligne. “La Nouvelle-Orléans, c’était une chanson, pas une ville. Comme San Francisco, elle n’appartenait pas à un Etat, elle appartenait à un peuple. (…) Chaque jour était une fête, tout le monde était invité, et l’entrée était gratuite.” Par le biais de l’enquête de Dave Robicheaux, dépêché dans une Nouvelle-Orléans submergée par l’océan, Burke cherche à affronter ses propres démons dans un exercice cathartique des plus douloureux, tentant de mettre des mots sur l’infinie souffrance qui le traverse. La Nuit la plus longue reflète cette colère sourde. Face à la catastrophe, la cupidité ne faiblit pas, Katrina marquant “un grand tournant dans l’histoire du cynisme politique américain”. Washington a coupé les subventions de l’entretien des digues qui auraient dû protéger la cité, George W. Bush a laissé tomber ses concitoyens. Les assurances refusent de dédommager les victimes, les compagnies pétrochimiques rongent le littoral jusqu’à le rendre vulnérable, les entreprises se mettent dans la poche une grande partie des fonds de reconstruction en sous-traitant à des travailleurs non syndiqués, exploités pour quelques dollars.

L’écriture de Burke, d’habitude si poétique, si pénétrante, se fait dure, âpre, nostalgique, incapable de réfréner sa fureur face à ces comportements amoraux. A travers le cataclysme, l’auteur de Dans la brume électrique rappelle combien le vernis de la civilisation est fragile. Le plus puissant pays du monde devient un enfer qui évoque à Robicheaux l’horreur du Vietnam. La Nouvelle-Orléans est “revenue au Moyen Âge”, et le déluge fait remonter à la surface les mauvais réflexes que l’on espérait noyés depuis longtemps : “La vieille Némésis sudiste – une haine absolue pour les plus pauvres des pauvres – était de retour, nue, crue, dégoulinante de peur.” Le racisme latent émerge, retour d’une époque où “casser du nègre le samedi soir était devenu un sport local”, sous le regard bienveillant de la police. L’un des romans les plus sombres James Lee Burke. Oraison funèbre d’une ville à jamais disparue, certes blessée par les éléments, mais lâchement achevée, à coups de bottes, par les hommes.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier, mai 2011, 480 pages, 22 euros.