Une fille bien, de Holly Goddard Jones – éd. Albin Michel

Une fille bien Holly Goddard Jones Albin Michel nouvellesRoma, Kentucky. “Une de ces villes tellement petites et insignifiantes que ses adolescents devaient inventer de fausses rivalités juste pour avoir quelque chose à faire.” Une petite bourgade où la vie s’écoule, léthargique et frustrante, même si un fait divers peut toujours éclater au grand jour et révéler la facette lugubre de cette petite communauté. Amitié, adolescence, trahison, amour, sexe : la jeune écrivain se poste à la bifurcation qui va faire dévier ses personnages loin du chemin qu’ils pensaient suivre.

“Les filles de la ville étaient les pires du monde quand il s’agissait de tomber enceintes accidentellement, et elles affublaient leurs gamins de prénoms tels que Kennedy, Madison ou Jefferson, comme si ces bébés étaient destinés à vivre dans une maison luxueuse de Dellview et non pas dans un logement social ou dans un de ces immeubles locatifs décrépits construits près de l’usine de confection.”

Sur un rythme faussement paisible qui cache une grande acuité, l’écriture simple, comme habitée par une sagesse millénaire, se penche sur les affres de la famille, pointant le moment où la vie normale se mue en une tragédie shakespearienne ; où les relations père-mère-enfant se détraquent, inversant les rapports de force ; où il faut choisir entre rester une “fille bien”, ou s’affranchir du regard des autres. Lorsque Holly Goddard Jones parle de la vieillesse, des rêves d’évasion qui ont tourné court, de l’adolescence ou de la découverte du sexe (“un mot synonyme de secret : la vie secrète des adultes”), elle excelle pour recréer le goût et retranscrire l’émotion de ces expériences initiatiques, souvent déguisées en instants banals, teintées de peur et d’excitation, trop neuves pour qu’on les décrive simplement avec des mots. Fouillant méticuleusement les tréfonds de chacun de ses personnages magistralement campés, Holly Goddard Jones réussit à faire de ses huit nouvelles autant de petits romans, intenses et douloureux.

Girl Trouble. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Fournier, avril 2013, 390 pages, 22,50 euros.

Pike, de Benjamin Whitmer – éd. Gallmeister

Pike Benjamin Whitmer GallmeisterQuand sa fille Sarah, qu’il connaissait à peine, meurt d’overdose, Douglas Pike se retrouve avec sa petite-fille de 12 ans sur les bras. L’ancien bandit redouté espérait s’être définitivement rangé, mais les questions qui planent sur la mort de Sarah et le policier qui rôde autour de la fillette abandonnée l’entraînent dans un nouveau déferlement de violence. A la frontière de l’Ohio et du Kentucky, dans la Cincinnati du milieu des années 1980, Pike et son ami Rory s’engouffrent dans un long tunnel peuplé de junkies, de prostituées, de loques sans espoir, de rescapés du Vietnam ou de Noirs brimés. Face à eux, un flic corrompu, psychopathe féroce qu’on jurerait sorti d’un roman de Jim Thompson, s’applique à aller toujours plus loin dans la folie. Ni le bien, ni le mal, ni l’espoir ou la rédemption n’ont pu trouver leur place ici. Ne reste que des hommes qui s’affrontent, implacables.

Même si l’intrigue aurait pu être un peu plus épurée pour gagner en force et en clarté, Benjamin Whitmer saisit à bras le corps le genre noir, signant un premier roman dur, brutal, transi par le froid hivernal des Appalaches désolées. Le tout sur fond de Bruce Springsteen, visiblement le seul disque disponible dans tout le comté. Cette hargne contamine même l’écriture, rongée par des images inquiétantes ou des comparaisons grimaçantes, au point que l’on a parfois presque l’impression que Benjamin Whitmer en fait un peu trop. Les personnages rugueux, qui semblent n’avoir aucun autre horizon que la cigarette qu’ils sont sur le point d’allumer, possèdent au fond d’eux une sauvagerie au bord de l’explosion. Comme s’ils ne pouvaient qu’alimenter cette violence, incapables de faire un pas de côté pour oser, un instant, s’écarter du fleuve sanglant qui les emporte.

Pike. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, septembre 2012, 270 pages, 22,90 euros.

 

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