Le Dernier Stade de la soif, de Frederick Exley – éd. Monsieur Toussaint Louverture

« Mes dernières années de beuveries avaient eu pour but la quête de l’insensibilité. Je ne cherchais plus la joie, ni le plaisir. Je buvais, comme l’a dit Exley, “juste pour atténuer les lumières”. Le livre de Frederick Exley, A Fan’s Notes, est une lecture quasi essentielle pour tout ivrogne. »

Voilà comment on entendait parler du Dernier Stade de la soif depuis des années, voire des décennies : à travers la bouche de personnages imbibés, souvent issus du roman noir, comme ici le détective Jack Taylor créé par l’Irlandais Ken Bruen (la citation est tirée de En ce sanctuaire). Quarante-trois ans après sa parution en 1968 aux Etats-Unis, les éditions Monsieur Toussaint Louverture exhument enfin ce texte hors norme de Frederick Exley (servi, au passage, par une maquette sublime), admiré dans le monde anglo-saxon et pourtant jamais adapté en langue française.

Autobiographie d’un inadapté social déguisée en roman, Le Dernier Stade de la soif attaque de front l’addiction à l’alcool, Exley se dénudant sans détour ni nuance, dans toute sa déchéance, dans toute sa folie. Son irrépressible addiction l’enferme dans un processus d’autodestruction effarant, qui l’amène à hurler des insultes racistes et homophobes à des inconnus, sans les penser le moins du monde, juste pour se (faire) battre, se défouler, se flageller. Auscultant le « long malaise » que fut sa vie, il ne nous épargne rien, ni ses affres sexuelles, ni ses pulsions enragées, ni son égocentrisme ridicule. Seulement, ce qui fait toute la magie de ces mémoires, c’est justement cette manière qu’a l’Américain d’éviter de sombrer dans un auto-apitoiement redondant, une longue complainte nombriliste qui prendrait le lecteur en otage. La construction complexe de la narration, multipliant les allers-retours dans le passé, est émaillée de digressions hilarantes, d’anecdotes cocasses et de rencontres avec des personnages saugrenus. Ainsi, les instants pathétiques sont toujours relevés par un humour ravageur, le sordide se frottant à la légèreté. Ce constant balancement permet au Dernier Stade de la soif de conserver de bout en bout une désinvolture entêtante. Le mal-être d’Exley est palpable, comme son incapacité à vivre sa vie, rongé par ses rêves et ses fantasmes de gloire, de femmes et de reconnaissance, paralysé par « l’inventivité fantastique de la vie, qui devenait terrifiante lorsqu’elle permettait de réaliser les rêves les plus inouïs. Franchement, à quoi servent les rêves s’ils deviennent réalité ? »

Fan de football américain au point de vivre par procuration la vie de Frank Gifford, joueur star des Giants de New York qu’il a vaguement croisé une fois lorsqu’il était étudiant, Exley refuse sciemment d’entrer dans l’âge adulte et, plus largement, d’intégrer la société américaine. Le Dernier Stade de la soif se lit aussi comme le portrait acide d’une Amérique vide de sens, obnubilée par la jeunesse et la beauté, rejetant les pauvres, les moches et les Noirs, qu’il finit toujours par décrire en citant Orwell. Avec un cynisme implacable (et jubilatoire), l’écrivain marginal s’en prend au règne de la télévision, aux familles propres sur elles et bien pensantes, à ces adultes dont la réussite sociale cache mal un profond désarroi, faisant preuve d’une lucidité sans doute accessible par les seuls ivrognes. « Dans un pays où le mouvement est la plus grande des vertus, où le claquement rapide des talons sur le bitume est érigé en sainte valeur, rester allongé pendant six mois relève du geste grandiose, rebelle et édifiant. » Et, petit à petit, celui qui n’arrive pas à trouver sa place ni à assumer son existence sans gloire, frustré de n’être qu’un supporteur et non une idole, se forge une mentalité d’écrivain : en filigrane, on voit la souffrance et la haine se canaliser pour devenir le moteur de son livre à venir. Car finalement, Le Dernier Stade de la soif, c’est surtout l’histoire d’un écrivain qui s’assume et s’accomplit sous nos yeux, pour accoucher d’une œuvre poignante, confession désespérément drôle, d’un éclat littéraire digne des plus grands.

Préface de Nick Hornby. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Aronson & Jérôme Schmidt, février 2011, 448 pages, 23,50 euros.

En ce sanctuaire, de Ken Bruen – éd. Gallimard/Série noire

Alors que l’on craignait, depuis son précédent roman Chemins de croix, que Ken Bruen ne commence à user d’une recette répétitive, En ce sanctuaire nous rassure largement. Nouvel épisode des aventures du détective Jack Taylor, ancien alcoolique toujours sur le point de rechuter (à moins qu’il ne cède à la drogue…), ce roman se démarque déjà par sa pagination réduite et par sa forme de plus en plus poussée à l’extrême. Du roman noir, il ne reste plus qu’une intrigue dépecée, dans laquelle Taylor ne mène même plus l’enquête : il laisse les autres s’en charger sans vraiment s’en préoccuper. Ken Bruen s’est tellement fondu dans son personnage que désormais, il sait nous tenir en haleine simplement en racontant le combat quotidien d’un Jack Taylor coincé entre les démons qui le hantent et les tentations de rechute qui le guettent. Taylor peste contre le monde entier, Taylor se morfond, Taylor erre dans une Galway qui change à une vitesse folle, tandis que lui s’enfonce dans une abyssale mélancolie. Autant dire que le tueur qui le menace et s’applique à exécuter nonnes, juges, policiers et enfants passe rapidement au second plan. Et si Ken Bruen se répète parfois – ceux qui auront lu les précédents volumes retrouveront ici l’atmosphère hantée et désespérée qui les habitait -, En ce sanctuaire possède une fois encore cette chaleur et ce magnétisme irrésistible qui rend la lecture si envoûtante, et a fait de cet Irlandais perdu, si pathétique et si drôle à la fois, l’un des personnages les plus attachants de la littérature contemporaine.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Pierre Bondil, octobre 2010, 200 pages, 14,50 euros.

A LIRE > Un autre roman noir irlandais : Coup de sang, de Declan Hughes.

Coup de sang, de Declan Hughes – éd. Gallimard/Série noire

Declan Hughes part avec un sérieux handicap : le polar irlandais possède déjà avec Ken Bruen une voix singulière, une plume pénétrante et mélancolique qui nous a offert certains des plus beaux romans noirs de ces dernières années. Pour ne rien arranger, le héros détective de Coup de sang, de retour en Irlande pour enterrer sa mère après avoir passé vingt ans aux Etats-Unis, se retrouve dans une situation similaire à un autre héros : celui de l’écrivain américain d’origine irlandaise Adrian McKinty, qui rentrait en Irlande dans Retour de flammes, paru il y a tout juste un an, également à la Série Noire.
Declan Hughes, auteur et metteur en scène de théâtre qui sort ici son premier roman, parvient pourtant à tirer son épingle du jeu. Réutilisant  les clichés du roman noir avec beaucoup d’aisance, il prouve qu’il sait les surmonter pour affirmer son style, particulièrement agréable à la lecture. Avec élégance, sans jamais laisser retomber la tension, il réussit non seulement à créer des personnages attachants, mais aussi à dresser le portrait de cette Irlande en pleine mutation que l’on avait déjà explorée avec la Galway désenchantée de Bruen ou la Belfast carnivore de McKinty. Declan Hughes s’applique lui à parcourir les arrières cours d’une Dublin fière de son boom immobilier, de son dynamisme économique et de son opulence de façade. Car derrière l’argent et la modernité, se planquent toujours les mêmes démons : drogue, alcool et corruption qui forment l’immuable trinité de cette nouvelle Irlande, sur laquelle Hughes porte un regard tantôt sévère, tantôt amoureux. Sans être révolutionnaire, Declan Hughes signe donc un polar léché et captivant, servi par une intrigue astucieuse, dont aurait tort de se priver.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Aurélie Tronchet, 370 pages, 22,50 euros.

A LIRE > Un autre roman noir irlandais : En ce sanctuaire, de Ken Bruen.