Deux livres sur Topor dessinateur

Topor dessinateur de presse – éd. Les Cahiers dessinés

Topor dessinateur de presse Les Cahiers dessines« La pure imagination n’existe pas. Si je devais définir l’imagination, je dirais qu’il s’agit plutôt de souvenirs mélangés. C’est une faculté qui, comme le rêve, permet de déplacer cette hiérarchie des valeurs qui dominent la vie courante. » C’est avec son ton inhabituel, qui pervertit le simple comique pour s’aventurer dans les contrées de l’étrange, du saugrenu, du cruel, que Topor se fait rapidement remarquer dès ses premiers dessins – et notamment avec cette une de la revue Bizarre en 1958, à tout juste vingt ans. On est loin de la caricature politique qui semble être devenue la seule forme de dessin tolérée dans la presse. D’ailleurs, Topor, l’actualité l’« emmerde ». A part De Gaulle, il est incapable de dessiner le moindre homme politique. Même lorsque ses dessins sont réalisés à chaud, il fait un pas de côté, livrant une vision plus décalée, plus atemporelle, plus poétique des événements qu’il couvre.

Roland Topor couverture magazine Bizarre juillet 1958

Ce recul, Topor le conserve même dans ses habitudes de travail : il ne s’intègre jamais vraiment aux rédactions avec lesquelles il collabore, gardant toujours la même ligne, reconnaissable, quel que soit celui qui commande ses dessins. Parce qu’il préserve jalousement sa liberté (et qu’il préfère travailler dans son lit), où qu’il soit publié, il fait toujours du Topor. C’est-à-dire du noir, souvent en relation avec le corps – un corps mutilé, profané, déformé, expulsant de sécrétions répugnantes.

La quantité de dessins réunis dans ce somptueux ouvrage, publiés à travers le monde dans des journaux aussi variés que Elle ou Le Fou parle, permet d’apprécier l’incroyable vitalité de celui qui grandit clandestinement, enfant juif dans une France occupée. De cet épisode terrifiant découle la peur viscérale, agressive et menaçante, qui pèse sur chacun des traits de Topor. Et qui libère, forcément, un rire salutaire.

Octobre 2014, 368 pages, 35 euros. Préface de Jacques Vallet. Texte d’Alexandre Devaux. Interviews de Willem, Picha et Poussin.

 

Strips panique, de Roland Topor – éd. Wombat

Strips panique Roland Topor WombatEcrivain, cinéaste, scénariste, dessinateur, peintre, oui, on savait, mais auteur de bande dessinée, ça, c’est moins connu. Il est vrai qu’en bon collaborateur de Hara-Kiri ou de Charlie Mensuel, Roland Topor a eu plusieurs fois l’occasion d’appréhender un médium dont il n’était pourtant pas un grand amateur. Instinctivement, la répétition des dessins et l’aspect besogneux du travail de dessinateur de BD l’ennuie au plus haut point. Mais c’est peut-être cette réticence à y passer trop de temps rend ses histoires dessinées encore plus intéressantes. Car s’il s’appuie souvent sur des compositions assez archaïques, « pas si éloignées de ce que Töpffer entendait par histoires en estampes » (Christian Rosset, dans la postface), Topor cache, derrière son minimalisme, une grande science de la mise en scène – il suffit d’admirer ses strips typographiques pour en être convaincu.

De toute façon, pour mettre en image ses histoires sombres, rien ne vaut son petit trait noir, un peu gratté, un peu rachitique, discret mais hargneux. Entre ce type qui ne veut pas mourir (et qui se met tous ses concitoyens à dos), ce bébé qui se réveille avec sur la tempe un pistolet tenu par sa mère ou ce fils d’ivrogne qui cherche à se débarrasser de son père brutal, la mort et la violence sont partout, jusqu’à éclabousser la page de rouge sang (Erik). Maître de l’humour noir, pourfendeur de la connerie humaine, roi du gag cathartique (qui atteint son paroxysme avec le sadique La Vérité sur Max Lampin, personnage agoni d’insultes scandaleuses comme des graffitis rageurs dans les toilettes publiques), Topor signe ici des petits bijoux empoisonnés qui n’ont rien perdu de leur subversion.

Septembre 2014, 160 pages, 15 euros. Postface de Christian Rosset.

Portrait photo roland topor

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le roman Mémoires d’un vieux con et le recueil de nouvelles Vaches noires, de Roland Topor : cliquer ici.

L’homme qui a vu l’homme, de Marin Ledun – éd. Ombres Noires

Par Clémentine Thiebault

L homme qui a vu l homme Marin Ledun Ombres NoiresJanvier 2009, tempête sur le pays basque nord. Klaus, « l’événement météorologique de l’année » nettoie la façade atlantique. La région s’envole et la presse régionale s’agite, relayant le drame avec émoi et proximité, comme elle sait le faire. Le quotidien basque Lurrama comme les autres. Au désespoir d’Iban Urtiz, journaliste, que la soufflerie relayée par son rédacteur en chef contraint à abandonner ses recherches sur une affaire de déchets radioactifs que tous veulent enterrer. Il ira donc lui aussi mouiller sa chemise à recueillir les témoignages de pompiers, d’élus locaux en appelant aux assurances et de particuliers angoissés implorant la clémence des cieux.

Jusqu’à ce qu’enfle dans le sillage du gros grain, la rumeur persistante d’une disparition. De Jokin Sasco, militant ETA dont on est alors sans nouvelle depuis 24 jours. Sa famille, inquiète, organise une conférence de presse à laquelle assiste Iban. La piste de l’enlèvement politique n’étant pas à exclure, elle annonce avoir déposé plainte et interpelle les autorités françaises annonçant que « le peuple basque restera vigilant jusqu’à ce que la lumière soit faite sur cette affaire ». En passe de devenir une affaire d’Etat. Faisant remonter à la surface les tristement célèbres GAL (groupes anti-terroristes de libération), la guerre sale, les enlèvements, le cortège des disparitions, les martyrs, les bourreaux, l’éclat des bombes, l’échos des attentats volontairement noyé sous le flot maîtrisé de la désinformation, de la manipulation, de la dissimulation et du mensonge généralisé.

Les faits, les conséquences. Perquisitions, arrestations, pressions, menaces, guet-apens, magouilles, propagande, conflits d’intérêts. Chaos. « Fais ton boulot de journaliste Iban Urtiz. Réunis les preuves nécessaires », que l’on sache. Et choisis ton camp. A tout prix.

Avec L’homme qui a vu l’homme, Marin Ledun s’empare de l’Histoire. Mais nous rappelle, en s’inspirant de l’affaire Jon Anza, que c’est encore de l’actualité (c’était en 2009). Un roman noir tenu de bout en bout, qui dit avec l’efficacité d’un thriller cette violence des combats basques dont on ne saisit le plus souvent qu’une lointaine résonance, le franchissement des lignes, le quotidien des familles, « les interrogatoires et les gardes à vue [qui] rendent les filles silencieuses et dures », l’engagement et la force des courants.

Janvier 2014, 466 pages, 18 euros.

Arrestations célèbres, de Emmanuel Bove – éd. Cent Pages

Arrestations celebres Emmanuel Bove Cent PagesDans un cahier grand format très chic, plein de fac-similés et de pages à déplier, les éditions Cent Pages ont réuni des articles de presse de celui qui fut l’un des écrivains français les plus remarquables – et les plus mésestimés aussi – du siècle dernier.

Lorsqu’il débute au Quotidien, en 1924, Emmanuel Bove peut enfin arrêter d’écrire les vaudevilles vaguement érotiques qu’il signait sous pseudo, et se concentrer sur sa carrière littéraire. Le journalisme ne sera jamais pour lui une vocation, mais un moyen de gagner sa vie, sporadiquement. En 1928, quand se monte l’hebdomadaire Détective qui proclame son envie d’explorer “l’envers du décor social”, Bove rejoint la cohorte d’écrivains qui participe à cet hebdomadaire consacré aux faits divers (Kessel, Roubaud, Simenon, Mac Orlan, etc.), carton de la presse populaire des années 1930, avec ses unes accrocheuses du genre “La vie secrète des femmes nues”.

De l’ouverture des jeux olympiques de 1924 à sa série des “Arrestations célèbres” réalisée pour Détective, en passant par l’invention de l’avion-bicyclette pour le concours Lépine ou le spiritisme, Emmanuel Bove aborde tous les sujets. Chez lui, ce n’est pas l’information qui est primordiale, mais la description, l’ambiance. Comme dans ses romans, il creuse dans le banal pour trouver l’universel, trouve le détail qui rend chaque scène palpable. Il suffit de regarder avec quelle minutie il décrit la météo, et notamment la pluie (la “pluie fine qu’on efface de la main sur les vêtements” ou celle qui entraîne “l’obscurité triste d’une fin d’après-midi d’automne”), pour comprendre comment Bove réussit à rendre chaque histoire unique, rien qu’en affinant le décor. Comme dans ses romans Mes Amis ou Le Pressentiment, il arrive à teinter ses articles de cette nostalgie douce-amère, ciselant des phrases qui, longtemps après les avoir lues, résonnent encore.

“A présent, le jour se lève. Le ciel est gris sans que l’on voie un seul nuage. Le sol est humide. Déjà, au loin, des cheminées fument. Quelques lumières brillent encore dans ce brouillard qui s’éclaire.
Indifférent à la tristesse de cette aube, le dur labeur de la nuit s’achève.”

Septembre 2013, 48 pages, 26 euros. Préface de Jean-Luc Bitton.

A Berlin, de Joseph Roth – éd. Les Belles Lettres

A Berlin Joseph Roth Les Belles LettresC’est après la Première Guerre mondiale que Joseph Roth, juif de langue allemande né en Galicie, devient chroniqueur à succès à Vienne et à Berlin. Ce “promeneur” excelle dans les descriptions détaillées pleines de lucidité, d’ironie ou de nostalgie, qui font de lui le témoin de ce XXe siècle déroutant. “Seuls, les petits rien de la vie sont importants” : à coup de courts portraits, de reportages de quelques pages ou de traits d’humeur, il saisit les contradictions d’une ville en pleine mutation au cours des années 1920. Entre la cacophonie des grandes rues et les déambulations poétiques à l’écart du tumulte (par exemple au parc Schiller), la capitale est “jeune, malheureuse, mais c’est vraisemblablement une ville de l’avenir.”

Comme dans l’histoire de ce vieil homme qui, après avoir passé cinquante ans en prison pour meurtre, tombe des nues en découvrant un nouveau Berlin méconnaissable, Joseph Roth arpente la capitale bruyante, bouillante, mécanisée et décadente de la République de Weimar. Exit les chevaux, les petits quartiers, les traditions. Voici venue l’ère des feux rouges, des gratte-ciel, des salles à manger qui ressemblent à des salles de gym – ce qui n’est pas toujours pour plaire à l’auteur, souvent enthousiaste sur les innovations technologiques, beaucoup moins sur les mœurs modernes et la“gaieté industrialisée” de la nuit berlinoise.

Otto Dix Salon I 1921Le style de Joseph Roth, pétri d’images marquantes, éclaire d’une lumière blafarde les recoins de Berlin. Les prostituées édentées aux seins bouffis semblent échappées d’une toile d’Otto Dix ou d’Ernst Kirchner, l’armée de sans-logis qui survivent dans les ruelles sombres rappellent le décor du Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin – comme ces bars sombres d’ailleurs, dans lesquels les policiers s’assoient à la même table que les bandits. Quant à ce jeune homme qui vient imposer ses opinions nationalistes chez le coiffeur, il semble esquissé avec le trait griffu de George Grosz : “Ses mots pétaradent, crépitent, éclatent. Des tirs de batterie, des coups de fusil, des feux roulants sortent de son gosier. Des guerres mondiales ronflent dans sa poitrine.”

On le voit, Joseph Roth pressent le danger du nationalisme, des croix gammées qui fleurissent sur les murs, et se moque de ces femmes hommasses qui portent l’uniforme et braillent des slogans. Sa description de la campagne électorale, ses visites au Reichstag et à la maison du ministre Rathenau assassiné en 1922 se teintent d’une intuition amère, lorsqu’il souligne l’incapacité de la République de Weimar à rassembler ses citoyens. Le basculement n’est pas loin, et dans le dernier texte du recueil, écrit en 1933, c’est déjà l’heure des autodafés. “L’Europe spirituelle capitule. Elle capitule par faiblesse, par paresse, par indifférence, par inconscience (ce sera la tâche de l’avenir de préciser les raisons de cette capitulation honteuse).”

George-Grosz-1922-23-Strasse-in-BerlinTraduit de l’allemand par Pierre Gallissaires, août 2013, 224 pages, 13,50 euros.


☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin.

RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violence

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En 1988, David Simon, alors reporter au Baltimore Sun, retient cette phrase d’un flic croisé dans les bureaux de la brigade criminelle : “On voit de ces trucs… Si quelqu’un  écrivait juste ce qui se passe ici pendant un an, il aurait un putain de bouquin .” Il demande, et obtient, l’autorisation de suivre les enquêteurs, prend un congé exceptionnel et plonge dans le quotidien de la brigade des homicides qu’il suit pendant un an : le tableau (les affaires élucidées ou en cours), la drogue, les trafics, les meurtres, les enquêtes, les interrogatoires, les froides autopsies, les insupportables annonces aux familles.

Examiner ce niveau violence était effrayant ”

Baltimore David Simon The Wire Homicide SonatineDe cette immersion dans ce monde à part, David Simon tire un livre Homicide : A Year on the Killing Streets, chronique d’une année de vie de la brigade criminelle de la police de Baltimore. “Livre de bord tenu au jour le jour, entrelacs de banalités quotidiennes et d’atrocités bibliques” tout juste traduit en français sous le titre de Baltimore (aux éditions Sonatine). Une réaction “brusque et perspicace” à la négligence nationale vis-à-vis des problèmes urbains, que Richard Price, préfacier, définit comme “un récit de guerre”. Au cœur de Baltimore, là où “l’homicide est une simple broutille”,  “West Side, huit tours de délabrement et de désespoir qui tenaient lieu de supermarché de l’héroïne et de la cocaïne ouvert 24 heures sur 24”.  Deux cent quarante meurtres par an en moyenne (“soit deux homicides tous les trois jours ”) dont plus de la moitié liés à l’usage ou la vente de narcotiques et moins de 40 % de probabilité d’être arrêté et condamné pour avoir pris une vie, faute de témoin, de mobile, de suspect. “A Baltimore, le signalement d’un corps dans une ruelle est voué à être accueilli par des grognements et autres sons gutturaux”, un monde où il y a plus de meurtres que d’inspecteurs, pas assez de temps pour boucler les enquêtes. “Il n’y a pas de limite au nombre d’assassinats. Il y a seulement une limite au temps qu’on peut passer à enquêter dessus”.

Les Etats-Unis, “un pays armé jusqu’aux dents, enclin à la violence, qui trouve parfaitement raisonnable de munir ses forces de l’ordre d’armes et de l’autorité d’en faire usage”. Baltimore “vallée de larmes, ayant plus que son comptant de violence, de saleté et de désespoir”. Une des villes les plus sous-éduquées des Etats-Unis, au taux de chômage vertigineux. “Une grande partie de la population est exclue de l’éducation, de l’économie, surtout dans notre société de service. Les emplois industriels peu qualifiés ont disparu, pas la population qui les occupait. Le trafic de la drogue reste alors la seule usine” qui tourne en permanence”. Et cette violence meurtrière, le symptôme d’un malaise social dans la chaîne des misères humaines.

Il n’y avait rien à gagner à être flic

The Corner volume 1 David Simon Ed BurnsLes flics, mal payés, qui se font tirer dessus comme des chiens (sans que personne ne lève le petit doigt), la merde qui suit le pente (“La gravité fécale, définition parfaite de la hiérarchie”), le jeu des statistiques, devenu une science aux Etats-Unis, comme si le fait de rendre présentables de mauvais chiffres était l’enjeu”, les mensonges (“Tout le monde ment.”), les deals, les arnaques, la vie violente du corner, la misère, le ghetto, les taudis, “les habitants désespérés, aux abois, d’une cité déshéritée”.

Alors, avant de démissionner de son journal en 1995, David Simon repart effectuer une longue enquête sur le terrain, avec Ed Burns (un ancien flic devenu enseignant). De l’autre côté de la barrière cette fois-ci. Au milieu du corner de la drogue, du côté des voyous. Et un autre livre The Corner : A Year in the Life of an Inner City Neighborhood (1997), traduit chez Florent Massot en 2010, étrangement amputé de la moitié. Le récit écrit “avec la voix de ceux que la police traquait”, l’accès à un monde caché, voire volontairement ignoré par “tout ce journalisme dépassionné” (lui cite James Agee dans Louons les grands hommes, parle de journalisme impliqué – “Je l’admets j’aime ces types”). Lire la suite

Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers Dessinés

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessinés couvertureDepuis plus de trente ans, les dessins de Martial Leiter sont régulièrement publiés dans les colonnes du Monde, du Temps, du Zeit et de bien d’autres quotidiens à travers l’Europe. Pourtant, comme le montre la sélection d’une centaine de planches réunie ici, le Suisse reste en décalage avec ce que l’on considère généralement comme le dessin de presse. Aucun homme politique connu, aucune référence à l’actualité ; pas de nom, pas de lieu, pas de date. La démarche de celui qui se sent plus proche de William Hogarth que d’Honoré Daumier n’est jamais journalistique, mais prend soin de faire toujours un pas de côté, pour avoir sur la situation un recul salvateur qui donne à ses images une pertinence intemporelle. Leiter préfère forcer son lecteur à passer plus de temps sur chaque dessin, pour en percer le sens, et saisir toutes ses implications. Du coup, sur des sujets très classiques, souvent hérités des années 1970 (l’antimilitarisme, les médias, l’entreprise, la mondialisation, la culture…), il parvient à ne jamais être ni redondant, ni dépassé. Au contraire, la persistance de tels thèmes montre avec virulence à quel point, depuis des décennies, le monde n’a cessé de tourner en rond.

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessines extrait

La pureté de l’esthétique noir et blanc – souvent muette, tout au plus accompagnée d’un titre plein d’ironie – va également dans le sens de cette intemporalité. Avec, toujours, immanquablement, ces lignes rampantes, ces trames qui cousent le papier, s’entrecroisent et creusent leurs sillons, imprimant leur monotonie ou leur hargne. “Mes dessins sont faits de fils plus ou moins serrés qui forment une toile, un filet où je saisis, emprisonne et arrête les choses, les observations”, explique l’auteur dans l’interview qui ouvre ce volume. Comme en écho aux gravures de Goya, il déroule son univers sombre, où l’humain semble toujours passer après, soumis aux courbes de la bourse, à l’opium enivrant servi par les médias, à l’exploitation sournoise des grands patrons. Là où certains cherchent le rire à tout prix, Martial Leiter, lui, a choisi de frapper la conscience de celui qui prendra le temps de s’enfoncer dans les canevas de son encre noire.

Mars 2012, 160 pages, 19 euros.

Blue Angel Motel et Sous les néons, de Matthew O’Brien – éd. Inculte

Blue Angel Motel Matthew O Brien Inculte couvertureLes néons. Ils illuminent le Strip, où le nom des casinos flamboie pour faire oublier la nuit aux milliers de visiteurs qui grouillent. Au milieu du désert de Mojave, Las Vegas brille comme un phare, attirant les hommes comme une ampoule aimante les insectes les soirs d’été. Matthew O’Brien, lui, a choisi de s’écarter du halo des néons multicolores. D’explorer les entrailles de la Mecque du sexe, du jeu, de la mafia, des touristes ébahis, des magiciens peroxydés, des jeunes mariés alcoolisés et de l’argent qui coule à flot. “Dans une ville constamment représentée dans les films, les émissions de télévision, les livres et les journaux, nous avions trébuché sur un territoire vierge – un monde souterrain (…) négligé au profit des salles de poker et des seins des meneuses de revue.”

Héritier de William Vollmann ou de Hunter Thompson (son modèle, dont il suit d’ailleurs la piste, trente ans après Las Vegas Parano, dans les hôtels de la ville), O’Brien sonde les marges de la cité du vice, se faufile dans les endroits que tout le monde évite. Comme son mentor, il fait de l’immersion son principal outil pour visiter les recoins devenus invisibles aux yeux du plus grand nombre. “On a le sentiment d’arpenter un cimetière illuminé par des néons faiblards.” O’Brien se lance sur les traces d’une jeune fille disparue. Rencontre le fondateur du premier club de strip-tease de Vegas qui a décidé de créer son église. Suit l’impossible réinsertion d’un meurtrier qui a purgé sa peine, ou passe une semaine dans un motel au lustre passé devenu le Q.G. des paumés du coin. Tentant de lutter contre ses propres préjugés, il sait tirer le meilleur de ses interlocuteurs et observer les tréfonds du rêve américain avec un regard neuf, curieux. En bon journaliste gonzo, il se met en scène afin d’apporter une distance à son récit, une pointe d’humour aussi, mais surtout pour privilégier l’humanité plutôt que la frigidité d’un journalisme purement factuel. Et donner la parole à ceux que la société a jetés aux oubliettes.

Sous-les-neons-Matthew-OBrien-Inculte-couvertureAu fil de la dizaine de reportages réunis dans Blue Angel Motel, O’Brien trouve sa voie : les souterrains. Les égouts. Les canalisations labyrinthiques qui innervent sous le bitume. Sous les néons raconte cette plongée dans les intestins de Las Vegas, ersatz des catacombes de l’Antiquité. Dans cet inframonde glauque et angoissant toujours sur le point de basculer vers le fantastique quand les trolls s’immiscent dans ces tuyaux ténébreux, le journaliste rencontre toute une frange oubliée de la population d’une ville aveuglée par la nostalgie de sa grandeur d’autrefois. Trop pauvres pour avoir un toit, contaminés par les addictions locales (en premier lieu le jeu et la drogue), hantés par leur passé (et cette guerre du Vietnam qui semble décidément avoir broyé toute une génération d’Américains), ils ont décidé de vivre sous terre, parmi les araignées et les écrevisses géantes. “L’inconvénient, quand tu habites ici, c’est que tout le monde pense que tu prends du crack et que tu tapines. C’est pas le cas.” La plupart du temps, il n’y a que des types normaux. Des vies ordinaires qui, parfois simplement à cause d’un divorce, d’un boulot perdu, d’un problème de santé, ont basculé, jusqu’à couler, lentement, sous la surface. Un portrait lucide et étonnamment poétique des interstices désabusés de notre civilisation moderne.

Blue Angel Motel, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérôme Schmidt, 224 pages, 19,90 euros.
Sous les néons, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Caroline Dumoucel, 300 pages, 20 euros.

Les Morues, de Titiou Lecoq – éd. Au Diable Vauvert

Les Morues Titiou Lecoq Au Diable Vauvert couverture girls and geekUn titre de fille. Une couverture de fille. Une maquette de fille, dentelée rose rose rose, de celles qui ne renforcent pas votre virilité quand vous l’exhibez dans le métro. Et ce résumé menaçant qui promet des “trentenaires féministes pris dans leurs turpitudes amoureuses et professionnelles”… Bref, Les Morues a tout l’air d’un bonbon joliment emballé, calibré pour séduire une catégorie bien précise de lecteurs, chouchoutée par les rois du marketing : les lectrices. Et pourtant, Titiou Lecoq fait mentir nos préjugés les plus tenaces sur le rose.

Lorsque Charlotte se tire une balle dans la tête, Ema, abasourdie par la nouvelle, tente de comprendre le geste tragique de sa meilleure amie de lycée. De fil en aiguille, elle commence à soupçonner que ce suicide improbable dissimule en fait un meurtre : Charlotte travaillait visiblement sur un sujet mettant en cause les plus hautes sphères de l’Etat… S’appuyant sur cette trame policière qui entretient le tempo du livre jusqu’à la dernière page, Titiou Lecoq peut laisser libre cours à son ton pétulant : l’écriture est drôle, vivifiante, parfaitement tenue, et lorsqu’elle évoque les sujets que l’on redoutait (les fluctuations amoureuses, la sexualité, les bottines, les doutes de trentenaire, Internet…), elle le fait avec beaucoup de second degré.

Adroitement mené, ce premier roman arrive à être léger sans sombrer dans la futilité, à être bavard sans jamais être fatigant, à multiplier les clins d’oeil à la génération 90 (la seule capable d’enchaîner sans broncher Ace of Base, Public Enemy et Nirvana) sans perdre de son universalité. Sans avoir l’air d’y toucher, Les Morues réfléchit sur le féminisme, la difficulté du monde du travail, la privatisation de la culture ou la solitude moderne avec une sagacité et une franchise étonnantes. Si bien que le rose de la maquette finit par se fissurer, peinant à contenir le pessimisme d’une génération désemparée. “Et on fait quoi maintenant ? Dans ce monde de merde ? On fait semblant ?”

> Pour télécharger un extrait du livre Les Morues : cliquez ici.

Août 2011, 450 pages, 22 euros.

Dans l’Etat le plus libre du monde, de B. Traven – éd. L’Insomniaque

dans l etat le plus libre du monde b traven ret marut insomniaque couvertureFormidable romancier, B. Traven a toujours fait preuve, dans ses récits, d’un engagement virulent. La Révolte des pendus, narrant le soulèvement d’ouvriers indiens à l’aube de la révolution mexicaine, en est le meilleur exemple : avec une hargne partisane, ce roman dénonce l’inhumaine exploitation des travailleurs, torturés, spoliés, otages d’un système de dettes qui les oblige à se soumettre à des tâches inhumaines. Or, avant de devenir l’un des auteurs le plus célèbres du XXe siècle, Traven fut un des agitateurs politiques les plus en verve dans l’Allemagne de la fin de la Grande Guerre, puis sous la République de Weimar. A l’époque, ce personnage insaisissable était connu sous le nom de Ret Marut.

A la tête du journal Der Ziegelbrenner (“le fondeur de briques”), dont il est d’ailleurs à peu près le seul contributeur, Marut-Traven fait de chacun de ses articles un brûlot véhément contre le pouvoir en place. Alors que la Bavière passe sous un joug de plus en plus autoritaire, qui n’hésite pas à exécuter ses opposants politiques, il enchaîne les articles durs, cinglants, acides. La presse ? En l’état, il faut l’anéantir, ou redonner aux journalistes leur indépendance perdue depuis que la publicité a fait son entrée dans les pages des périodiques. Une deuxième guerre mondiale ? C’est pour bientôt, si l’on ne combat pas les va-t-en-guerre, déjà prêts, en 1919, à en découdre une nouvelle fois. La bourgeoisie ? Elle mérite d’être passée au fil de l’épée vu son comportement sanguinaire et tyrannique.

On l’aura compris, Ret Marut n’est pas du genre à faire dans la demi-mesure. “Le gouvernement peut me tuer. Je n’y perds rien. Mais le gouvernement perd un homme, qu’il comptait gouverner. Et qu’est un gouvernement sans homme à gouverner ?” Revendiquant son indépendance, Marut prône l’insoumission, humilie le gouvernement, incendie la justice. Malgré leur militantisme corrosif, ses textes ne perdent pas leur perspicacité, l’analyse socio-politique qu’ils développent n’en apparaît que plus pertinente. Et parfois, derrière l’insolence et le combat, il laisse entrevoir, comme dans le récit de sa capture, l’écrivain qui est en lui, le B. Traven encore en germe.

Réédition, traduit de l’allemand et préfacé par Adèle Zwicker, avril 2011, 100 pages, 8 euros.

Hell’s Angels, de Hunter Thompson – éd. Folio

hells angels hunter thompson poche folio couverture harley davidsonParu en 1965, Hell’s Angels assoit la célébrité d’un journalisme nouveau, dit “Gonzo”. Hunter S. Thompson réinvente le reportage, collant son sujet au plus près et s’appuyant sur la fiction pour approcher au mieux la réalité. Il passe ainsi une année à côtoyer les fameux barbus en Harley Davidson, à les suivre dans leurs périples, à batailler pour défendre sa ration de bière, gagnant peu à peu leur confiance. Comme toujours avec Thompson, la subjectivité revendiquée de son travail finit par déboucher, à force de nuances et de contradictions, sur un portrait d’une qualité remarquable. Alors que la plupart de ses confrères, et même les plus sérieux (New York Times et compagnie), s’embarquent en 1965 dans une paranoïa délirante, considérant les anges du bitume comme des tueurs patentés, des hordes de Barbares motorisés toujours prêts à mettre à feu et à sang des villages d’innocents citoyens américains, Thompson choisit un angle discordant. Au lieu de se contenter des dépêches officielles et des rapports d’une police qui, visiblement, raconte n’importe quoi pour dissimuler son ignorance, le futur auteur de Las Vegas Parano prend le taureau par les cornes, et signe un livre aussi riche qu’excitant.

hells angels hunter thompson sonny barger harley davidsonA cause d’une poignée de faits divers sordides pour lesquels ils sont souvent tenus responsables à tort, les Hell’s Angels deviennent la nouvelle terreur des routes américaines, victimes d’une campagne de presse alarmiste décuplée par un sensationnalisme malsain. Alors qu’en mars 1965, les motards en noir sont si peu nombreux qu’ils sont sur le point de disparaître, cette pub inattendue leur redonne un coup de fouet, si bien qu’ils deviennent en quelques semaines, renversement de situation, les nouveaux rebelles de l’Amérique alternative. Idoles des étudiants de Berkeley, plus populaires que les Beatles, ils partagent des soirées avec Allen Ginsberg ou Ken Kesey, troquant même leur sacro-sainte bière contre du LSD, beaucoup plus tendance.

Plus qu’une enquête sur le gang des Angels, qui s’avèrent rapidement crétins, brutaux, voire pathétiques, Hunter Thompson transcende son sujet pour montrer comment ces sauvages deviennent l’un des catalyseurs de la société changeante des années 1960 – bien malgré eux d’ailleurs. Fabriqués par le cinéma et les médias, les Hell’s Angels se font dépasser par l’image de Robins des bois qu’on leur affuble. Ils tentent tant bien que mal de s’y conformer, avant de sombrer bien vite, comme lorsqu’ils se retrouvent à tabasser des étudiants dont ils étaient les idoles aux côtés des forces de l’ordre qu’ils exècrent pourtant.

Hunter S Thompson carte de presse presscard journaliste gonzo

Avec son style enlevé, son ironie grinçante et un sens inné de l’image cartoonesque, Hunter Thompson déconstruit un mythe de l’Amérique moderne. Il tente de comprendre comment les Etats-Unis arrivent à se fabriquer des héros cathartiques, fascinant cette “nation de débiles et de trouillards, souffrant d’une regrettable pénurie de révoltés”. Et c’est sans doute là le seul mérite de ces bikers errants, qui seront parvenus à dynamiter une société sclérosée, “en vrais anars, avec leur loyauté suicidaire, leurs rituels, leurs noms de guerre et leur conviction d’être en guerre contre un monde injuste”. Pas mal, pour une bande de perdants fanas de mécanique. Comme le dit l’un des leurs : “Ouais, j’suis peut-être un perdant… Mais t’as devant toi un perdant qui va foutre une sacrée merde avant de quitter cette terre.”

Edition de poche, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Durastanti, mai 2011, 390 pages, 7,30 euros.

A LIRE > Notre article sur Hunter Thompson et le journalisme Gonzo.

RENCONTRE AVEC DAVID GRANN / Une vérité qui dérange

Qu’il raconte l’histoire de l’imposteur Frédéric Bourdin (Le Caméléon), refasse l’enquête sur la condamnation à mort de Todd Willingham (Trial by Fire), ou s’embarque sur les traces des explorateurs de l’Eldorado (La Cité perdue de Z), David Grann sidère par l’immense qualité littéraire de ses reportages, palpitants comme des polars mais tenus par une grande rigueur journalistique. Sous la plume de ce reporter du New Yorker, le fait divers devient un prétexte pour fouiller les maux de notre société, suivre les traces de personnages extraordinaires, avec toujours, en toile de fond, une réflexion sur la vérité et sa propension maligne à se dissimuler derrière des couches et des couches de mensonges. Héritier de Truman Capote, de Hunter Thompson ou même de Fritz Lang, l’Américain possède cette sagacité, cette intelligence et cette ingéniosité narrative qui rendent ses textes si percutants.

Comment choisissez-vous les faits divers sur lesquels vous travaillez ?

Choisir la bonne histoire ­est probablement l’étape la plus difficile. Si la matière première n’a pas de pertinence, j’aurais beau faire tous les efforts du monde, il ne me restera pas beaucoup de marge de manoeuvre. Ce qui va me captiver dans un fait divers, c’est un détail curieux, une énigme. Par exemple, pour La Cité perdue de Z, je me demandais ce qui avait bien pu inciter tant de gens à sacrifier leurs vies pour retrouver une civilisation légendaire, enfouie au cœur la forêt amazonienne. L’Eldorado a-t-il vraiment pu exister au cœur de cette jungle hostile ? Et si oui, quel en serait l’impact sur notre perception de l’Amérique précolombienne ? Cela m’intriguait. J’ai aussi écrit Le Caméleon, sur l’imposteur français Frédéric Bourdin qui a fait croire à une mère du Texas qu’il était son fils disparu. Comment était-ce possible qu’une mère puisse penser qu’un Français qui parlait anglais avec un accent marqué et qui avait des yeux d’une autre couleur que ceux de son fils était son enfant ? Voilà le genre de questions qui m’interpelle.

Qu’est-ce qui fait la différence entre un fait divers banal et un fait divers intéressant ?

Un bon fait divers comporte plusieurs éléments essentiels : un personnage atypique, une histoire qui a une certaine emprise sur le lecteur et prend des virages inattendus, un sujet qui s’ouvre sur un monde insoupçonné. Et puis, enfin, il faut y trouver une dimension intellectuelle, un sens plus profond. Si je suis attiré par des personnages comme l’explorateur victorien Percy Fawcett et Bourdin le mystificateur, c’est parce qu’ils sont aussi complexes et riches que n’importe quel personnage de fiction. Non seulement ils font des choses intéressantes, mais ils vivent aussi des vies intérieures captivantes.

Ce qui vous intéresse dans les faits divers, c’est leur capacité à refléter certains comportements de notre société.

Il existe une quantité infinie de faits divers, mais mon souhait est de toujours dégoter ceux qui sont susceptibles de jeter la lumière sur quelque chose de plus grand, à propos de nous-mêmes ou de notre société. Ainsi, mon enquête sur l’exécution de Todd Willingham tente de comprendre si un homme innocent a été exécuté et soulève donc, par ricochet, la question de la peine de mort aux Etats-Unis. Lire la suite

L’Empire d’un homme, de Ramón Sender – éd. Attila

Alors que les précédentes rééditions de Ramón Sender chez Attila, l’allégorique Le Roi et la reine et le magnifique Requiem pour un paysan espagnol, sondaient la douloureuse Guerre d’Espagne qui enleva à l’auteur sa femme et son frère, L’Empire d’un homme se concentre sur l’avant-1936. Ce texte écrit en 1939 s’appuie sur un fait divers curieux, survenu sous la dictature de Primo de Rivera (1923-1930) : un beau matin arrive dans son village natal Sabino, un pauvre hère disparu depuis quinze ans et que tout le monde croyait mort. L’enquête avait même conclu à son assassinat, punissant pour ce crime fantôme deux paysans qui, depuis lors, moisissaient en prison. Journaliste au moment des faits, Sender avait couvert les événements pour le journal El Sol avec un zèle tel qu’il s’impliqua personnellement dans la réhabilitation des condamnés. Dans son roman, ce retour d’entre les morts lui permet de mettre à mal la quiétude de façade d’un petit village aragonais. L’écrivain espagnol cisèle un texte à la lisière du fantastique, de l’enquête journalistique, du pamphlet politique et de la parabole, se servant de ce foisonnement de tonalités pour composer le portrait psychologique du village et donc, par extension, de l’Espagne des années 1920, avec une finesse et une acuité extraordinaires.

Débutant sur une rencontre féerique avec la sorcière locale, et narrant ensuite une chasse au monstre qui s’achève avec la capture de Sabino, L’Empire d’un homme instaure tout de suite cette atmosphère irréelle qu’affectionne Sender, faisant de la magie, du hasard ou d’un certain animisme la toile de fond d’une intrigue pourtant extrêmement réaliste. La prolifération des rumeurs, des fantasmes, des superstitions pose encore un voile trouble sur cette affaire. Car même lorsque survient le récit du procès des deux paysans injustement accusés de ce crime imaginaire, que Sender décrit les sévices corporels et la torture morale dont sont victimes les deux innocents, il conserve toujours cette aura poétique, incarnée par ces animaux étranges, vautours à clochettes, cochons possédés ou ours menaçants, qui se promènent parmi ces pages. Ce qui n’empêche pas l’Espagnol d’attaquer frontalement les institutions dont l’incompétence n’a d’égal que la cruauté, à l’image du sergent de la garde civile « d’une stupidité parfaitement sereine ». Quant à l’enquête, elle repose sur des preuves ridicules, ou sur l’orientation à gauche des suspects qui, « démoralisés par les théories libérales, avaient donné la mort à Sabino pour le détrousser ».

Rageur sans jamais perdre sa subtilité, Ramón Sender se moque des potentats locaux qui, sciemment, abusent de la confiance des paysans pour imposer leur poigne, et exploitent ce fait divers tragique à des fins politiques. En montrant comment la fragile harmonie du village, perturbée par le retour de Sabino et l’injustice des condamnations, se disloque, il pointe du doigt la tension sociale sous-jacente qui aboutit, quelques années plus tard, au déchirement de la nation. Les articles qu’il écrivit sur cette affaire emblématique, reproduits en fin d’ouvrage, illustrent à quel point Sender y voyait la parabole d’un peuple tout entier : « Les sentences de la “justice historique” ne font jamais couler d’autre sang que le sang populaire. Le peuple aussi, à l’image de León Sanchez et de Gregorio Valero, a purgé des assassinats qu’il n’a jamais commis. Autrement dit il a payé d’avance sa capacité et son droit à l’homicide. Souhaitons que tout soit possible sans qu’il faille exercer ce droit. » Un roman gracieux, peu à peu contaminé par la noirceur d’une Espagne au bord du gouffre.

Réédition. Illustrations d’Anne Careil, postface de Claro. Traduit de l’espagnol par Claude Bleton, février 2010, 250 pages, 18 Euros.

The Corner, volume 1, de David Simon & Ed Burns – éd. Florent Massot

Ouvert sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Aussi facile d’accès qu’un fast-food, aussi bien installé dans le décor qu’une boulangerie. Bienvenue au corner, ce coin de rue qui, dans certains quartiers de Baltimore, mais aussi de New York ou de Philadelphie, se présente comme « un marché de la drogue à ciel ouvert », fournissant cocaïne, héroïne, cachets et cocktails divers. David Simon, ancien journaliste au Baltimore Sun City Desk, et Ed Burns, ex-inspecteur de police puis enseignant dans la cité portuaire du Maryland, ont passé un an à l’angle des avenues Monroe et Fayette, au cœur de Baltimore ouest. En résulte un récit saison par saison de l’année 1993, paru aux Etats-Unis en 1997 et dont l’éditeur français publie aujourd’hui le premier volume (hiver-printemps). Un essai brillamment mené, base de l’époustouflante série que signeront ensuite Burns et Simon : The Wire (Sur écoute en français).

Dans un décor de fin du monde dominé par des bâtisses en ruine reconverties en salles de shoot, policiers, dealers, braqueurs, « zombies » défoncés jusqu’à l’os, enfants des rues et habitants désespérés cohabitent, les pas crissant sur les centaines de seringues abandonnées sur le bitume. Au milieu de ce chaos, entre balles perdues et violence quotidienne, végètent Gary et son ex-femme Fran, détruits par la toxicomanie, ainsi que leur fils DeAndre, qui, à quinze ans, se comporte déjà comme un caïd cruel tout en donnant l’impression de vouloir s’échapper de cet enfer. Un peu plus loin vit Ella, responsable d’un centre associatif, qui tente tant bien que mal de sauver quelques gamins, Fat Curt, l’ancêtre du corner au corps déformé par la drogue, ou Tyreeka, enceinte à 13 ans de DeAndre et bien décidée à garder le bébé.

1993 marque le basculement du corner dans une nouvelle ère. Finis les anciens codes, les règles tacites empreintes d’un honneur désuet. Finies également les guerres des gangs pour faire main basse sur un coin de rue et éjecter son concurrent. Désormais, la guerre est devenue concurrentielle. Elle repose sur la qualité du produit ou les stratégies marketing (!) des dealers, qui ne reculent devant rien (échantillons gratuits, offres promotionnelles, noms aguicheurs…) pour vendre plus que leurs collègues. Cette excroissance vénéneuse du libéralisme a poussé tellement loin sa logique que plus rien n’a de valeur. On tue pour une dose, avec une seule idée en tête : survivre un jour de plus.

Au milieu de ces ruines lugubres, le plus déconcertant reste sans doute la résignation accablant tous ces dealers de plus en plus jeunes, qui s’enrichissent pour ne rien faire de leur argent, persuadés qu’à vingt ans, ils seront entre les quatre murs d’une prison ou entre les quatre planches d’un cercueil. Le corner déteint sur ses habitants, happe ses victimes, les mâche avant de les recracher, anéanties, sur le trottoir. Ici, même les miracles ne peuvent qu’être tragiques, comme lorsque le prêtre fait l’oraison funèbre d’un jeune homme du quartier devenu soldat, mort d’une électrocution accidentelle et « non pas à cause d’une seringue ou d’un revolver. Et ça, à Baltimore, ça ressemble à ce qu’on peut appeler une victoire. » Lire la suite

Les dossiers de L’Accoudoir / Hunter S. Thompson journaliste

GONZO, adj. anglais américain : particulier, bizarre, barge.

Aujourd’hui, notamment à cause du succès jamais démenti de son stupéfiant roman Las Vegas Parano, entretenu par l’adaptation cinématographique de Terry Gilliam (1998), le terme “Gonzo” reste surtout associé à la drogue. Certes, la description des substances que Hunter S. Thompson ne cesse d’ingérer et des effets produits sur son organisme traverse tous ses écrits (cf. l’extravagante Grande Chasse au requin, 1974). Mais il n’est que l’aspect le plus exubérant d’une œuvre journalistique d’une exceptionnelle qualité.

La lecture des deux premiers volumes des Gonzo Papers souligne combien Thompson fut un reporter brillant. Lorsque tout le monde regardait devant, lui regardait derrière. Dans Le Derby du Kentucky, censé couvrir une fameuse compétition hippique, il ne dit pas un mot de la course. Par contre, il passe trente pages mémorables à détailler le public aviné et décadent de l’Etat rural qui l’a vu naître. Ses textes regorgent de descriptions hallucinées, de passages fantaisistes, d’anecdotes pas toujours en rapport avec le sujet qu’on lui avait demandé de traiter. Ils n’en sont pas moins journalistiques : c’est justement ce mélange de fiction, d’autofiction et de reportage qui permet au collaborateur star du magazine Rolling Stone de raconter la réalité avec une telle clairvoyance. Le style Gonzo est d’ailleurs, malgré les apparences, le fruit d’une démarche très calculée : “C’est un style de “reportage” fondé sur l’idée de Faulkner que la meilleure fiction est beaucoup plus vraie que n’importe quelle forme de journalisme – et les meilleurs journalistes l’ont toujours su. Ce qui ne veut pas dire que le roman soit nécessairement “plus vrai” que le Journalisme – ou vice versa – mais que “roman” et “journalisme” sont tous deux des catégories artificielles ; et que ces deux formes, au meilleur niveau, ne sont que deux moyens différents pour les deux mêmes fins.” Derrière leur provocation insatiable et leur ton enlevé, ses récits regorgent de faits précis, brillent par leur réflexion poussée, à contre-courant de l’habituelle tiédeur consensuelle des médias.

Aux yeux de ce passionné de sport, la prétendue objectivité du journaliste l’empêche de mener à bien sa mission, tout comme son besoin d’entretenir des bonnes relations avec ses sources l’oblige à ne pas malmener ses sujets. Alors, quand il se met à couvrir l’élection présidentielle de 1972, Hunter Stockton Thompson fait tout l’inverse de ce qu’un bon journaliste ferait : il prend ouvertement parti pour un outsider, le sénateur démocrate George McGovern, et redouble d’efforts pour imaginer de nouvelles insanités à balancer à la face de son ennemi juré, Richard Nixon. Son but ? “1) en apprendre le plus possible sur les mécanismes et les réalités d’une campagne présidentielle, et 2) raconter ça de la même manière que n’importe quoi d’autre – en grattant l’os aussi près que possible, et merde pour les conséquences.” Lire la suite

Trial by Fire, de David Grann – éd. Allia

Après son enquête sur le paradis amazonien d’Eldorado (La Cité perdue de Z), après son reportage sur le manipulateur Frédéric Bourdin (Le Caméléon), après sa nouvelle qui se jouait des frontières entre réalité et fiction (Un crime parfait), le journaliste David Grann était déjà en passe de devenir notre héros. Trial by Fire, le nouveau volume de la minuscule collection Allia à 3 euros, achève de le faire définitivement entrer dans le club de ceux dont on attend le nouveau livre avec une douloureuse impatience. Magistrale enquête parue en septembre 2009 dans le magazine New Yorker, Trial by Fire se penche sur la tragique destinée de Todd Willingham, accusé d’avoir assassiné ses trois enfants en mettant le feu à sa maison. Texas oblige, il est rapidement condamné à mort bien qu’ayant toujours hurlé son innocence, et attend des années durant le dénouement de sa peine dans la sombre cellule de sa prison. Sans jamais s’enliser dans le sensationnalisme, Grann décortique, analyse, interroge, et signe un récit qui, une nouvelle fois, sidère par sa haute tenue littéraire, son sens du rythme digne des meilleurs polars et son ingéniosité narrative. Il fouille ses personnages, dépèce son sujet avec application et précision. Et si Willingham n’avait rien fait ? Et si ce père de famille démoniaque était en fait le premier cas avéré d’un innocent exécuté par l’aveugle justice américaine ?

Loin du pamphlet véhément contre la peine de mort, David Grann s’acharne à toujours garder la tête froide. Même lorsqu’il raconte douze ans d’une inhumaine incarcération dans le couloir de la mort, il opte pour des mots simples, des citations aussi fortes que limpides – “Ici, nous ne vivons pas, nous ne faisons qu’exister.” Contre l’implacable logique de la peine de mort ou les effrayantes conditions de sa mise en oeuvre (procès bâclé, personnel judiciaire incompétent, cour d’appel de facto inexistante …), il préfère la démonstration nourrie de faits. Ou plutôt de non-faits, d’aberrations et d’incertitudes qui, lorsque l’on parle de la vie d’un homme, pèsent un poids terrible. Impossible à refermer avant la dernière page, et impossible à oublier ensuite, Trial by Fire est forgé dans cet alliage de force, d’humanité et d’intelligence qui fait les grands textes.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marianne Reiner, septembre 2010, 125 pages, 3 euros.