RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violence

David Simon The Wire Treme RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violence

En 1988, David Simon, alors reporter au Baltimore Sun, retient cette phrase d’un flic croisé dans les bureaux de la brigade criminelle : “On voit de ces trucs… Si quelqu’un  écrivait juste ce qui se passe ici pendant un an, il aurait un putain de bouquin .” Il demande, et obtient, l’autorisation de suivre les enquêteurs, prend un congé exceptionnel et plonge dans le quotidien de la brigade des homicides qu’il suit pendant un an : le tableau (les affaires élucidées ou en cours), la drogue, les trafics, les meurtres, les enquêtes, les interrogatoires, les froides autopsies, les insupportables annonces aux familles.

Examiner ce niveau violence était effrayant ”

Baltimore David Simon 187x300 RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violenceDe cette immersion dans ce monde à part, David Simon tire un livre Homicide : A Year on the Killing Streets, chronique d’une année de vie de la brigade criminelle de la police de Baltimore. “Livre de bord tenu au jour le jour, entrelacs de banalités quotidiennes et d’atrocités bibliques” tout juste traduit en français sous le titre de Baltimore (aux éditions Sonatine). Une réaction “brusque et perspicace” à la négligence nationale vis-à-vis des problèmes urbains, que Richard Price, préfacier, définit comme “un récit de guerre”. Au cœur de Baltimore, là où “l’homicide est une simple broutille”,  “West Side, huit tours de délabrement et de désespoir qui tenaient lieu de supermarché de l’héroïne et de la cocaïne ouvert 24 heures sur 24”.  Deux cent quarante meurtres par an en moyenne (“soit deux homicides tous les trois jours ”) dont plus de la moitié liés à l’usage ou la vente de narcotiques et moins de 40 % de probabilité d’être arrêté et condamné pour avoir pris une vie, faute de témoin, de mobile, de suspect. “A Baltimore, le signalement d’un corps dans une ruelle est voué à être accueilli par des grognements et autres sons gutturaux”, un monde où il y a plus de meurtres que d’inspecteurs, pas assez de temps pour boucler les enquêtes. “Il n’y a pas de limite au nombre d’assassinats. Il y a seulement une limite au temps qu’on peut passer à enquêter dessus”.

Les Etats-Unis, “un pays armé jusqu’aux dents, enclin à la violence, qui trouve parfaitement raisonnable de munir ses forces de l’ordre d’armes et de l’autorité d’en faire usage”. Baltimore “vallée de larmes, ayant plus que son comptant de violence, de saleté et de désespoir”. Une des villes les plus sous-éduquées des Etats-Unis, au taux de chômage vertigineux. “Une grande partie de la population est exclue de l’éducation, de l’économie, surtout dans notre société de service. Les emplois industriels peu qualifiés ont disparu, pas la population qui les occupait. Le trafic de la drogue reste alors la seule usine” qui tourne en permanence”. Et cette violence meurtrière, le symptôme d’un malaise social dans la chaîne des misères humaines.

Il n’y avait rien à gagner à être flic

the corner couverture 185x300 RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violenceLes flics, mal payés, qui se font tirer dessus comme des chiens (sans que personne ne lève le petit doigt), la merde qui suit le pente (“La gravité fécale, définition parfaite de la hiérarchie”), le jeu des statistiques, devenu une science aux Etats-Unis, comme si le fait de rendre présentables de mauvais chiffres était l’enjeu”, les mensonges (“Tout le monde ment.”), les deals, les arnaques, la vie violente du corner, la misère, le ghetto, les taudis, “les habitants désespérés, aux abois, d’une cité déshéritée”.

Alors, avant de démissionner de son journal en 1995, David Simon repart effectuer une longue enquête sur le terrain, avec Ed Burns (un ancien flic devenu enseignant). De l’autre côté de la barrière cette fois-ci. Au milieu du corner de la drogue, du côté des voyous. Et un autre livre The Corner : A Year in the Life of an Inner City Neighborhood (1997), traduit chez Florent Massot en 2010, étrangement amputé de la moitié. Le récit écrit “avec la voix de ceux que la police traquait”, l’accès à un monde caché, voire volontairement ignoré par “tout ce journalisme dépassionné” (lui cite James Agee dans Louons les grands hommes, parle de journalisme impliqué – “Je l’admets j’aime ces types”). Lire la suite

Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers Dessinés

Tous rebelles Martial Leiter 223x300 Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers DessinésDepuis plus de trente ans, les dessins de Martial Leiter sont régulièrement publiés dans les colonnes du Monde, du Temps, du Zeit et de bien d’autres quotidiens à travers l’Europe. Pourtant, comme le montre la sélection d’une centaine de planches réunie ici, le Suisse reste en décalage avec ce que l’on considère généralement comme le dessin de presse. Aucun homme politique connu, aucune référence à l’actualité ; pas de nom, pas de lieu, pas de date. La démarche de celui qui se sent plus proche de William Hogarth que d’Honoré Daumier n’est jamais journalistique, mais prend soin de faire toujours un pas de côté, pour avoir sur la situation un recul salvateur qui donne à ses images une pertinence intemporelle. Leiter préfère forcer son lecteur à passer plus de temps sur chaque dessin, pour en percer le sens, et saisir toutes ses implications. Du coup, sur des sujets très classiques, souvent hérités des années 1970 (l’antimilitarisme, les médias, l’entreprise, la mondialisation, la culture…), il parvient à ne jamais être ni redondant, ni dépassé. Au contraire, la persistance de tels thèmes montre avec virulence à quel point, depuis des décennies, le monde n’a cessé de tourner en rond.

Tous rebelles Leiter 65 235x300 Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers Dessinés

La pureté de l’esthétique noir et blanc – souvent muette, tout au plus accompagnée d’un titre plein d’ironie – va également dans le sens de cette intemporalité. Avec, toujours, immanquablement, ces lignes rampantes, ces trames qui cousent le papier, s’entrecroisent et creusent leurs sillons, imprimant leur monotonie ou leur hargne. “Mes dessins sont faits de fils plus ou moins serrés qui forment une toile, un filet où je saisis, emprisonne et arrête les choses, les observations”, explique l’auteur dans l’interview qui ouvre ce volume. Comme en écho aux gravures de Goya, il déroule son univers sombre, où l’humain semble toujours passer après, soumis aux courbes de la bourse, à l’opium enivrant servi par les médias, à l’exploitation sournoise des grands patrons. Là où certains cherchent le rire à tout prix, Martial Leiter, lui, a choisi de frapper la conscience de celui qui prendra le temps de s’enfoncer dans les canevas de son encre noire.

Mars 2012, 160 pages, 19 euros.

Blue Angel Motel et Sous les néons, de Matthew O’Brien – éd. Inculte

Blue Angel Motel OBrien 246x300 Blue Angel Motel et Sous les néons, de Matthew OBrien – éd. InculteLes néons. Ils illuminent le Strip, où le nom des casinos flamboie pour faire oublier la nuit aux milliers de visiteurs qui grouillent. Au milieu du désert de Mojave, Las Vegas brille comme un phare, attirant les hommes comme une ampoule aimante les insectes les soirs d’été. Matthew O’Brien, lui, a choisi de s’écarter du halo des néons multicolores. D’explorer les entrailles de la Mecque du sexe, du jeu, de la mafia, des touristes ébahis, des magiciens peroxydés, des jeunes mariés alcoolisés et de l’argent qui coule à flot. “Dans une ville constamment représentée dans les films, les émissions de télévision, les livres et les journaux, nous avions trébuché sur un territoire vierge – un monde souterrain (…) négligé au profit des salles de poker et des seins des meneuses de revue.”

Héritier de William Vollmann ou de Hunter Thompson (son modèle, dont il suit d’ailleurs la piste, trente ans après Las Vegas Parano, dans les hôtels de la ville), O’Brien sonde les marges de la cité du vice, se faufile dans les endroits que tout le monde évite. Comme son mentor, il fait de l’immersion son principal outil pour visiter les recoins devenus invisibles aux yeux du plus grand nombre. “On a le sentiment d’arpenter un cimetière illuminé par des néons faiblards.” O’Brien se lance sur les traces d’une jeune fille disparue. Rencontre le fondateur du premier club de strip-tease de Vegas qui a décidé de créer son église. Suit l’impossible réinsertion d’un meurtrier qui a purgé sa peine, ou passe une semaine dans un motel au lustre passé devenu le Q.G. des paumés du coin. Tentant de lutter contre ses propres préjugés, il sait tirer le meilleur de ses interlocuteurs et observer les tréfonds du rêve américain avec un regard neuf, curieux. En bon journaliste gonzo, il se met en scène afin d’apporter une distance à son récit, une pointe d’humour aussi, mais surtout pour privilégier l’humanité plutôt que la frigidité d’un journalisme purement factuel. Et donner la parole à ceux que la société a jetés aux oubliettes.

Sous les neons Matthew OBrien 247x300 Blue Angel Motel et Sous les néons, de Matthew OBrien – éd. InculteAu fil de la dizaine de reportages réunis dans Blue Angel Motel, O’Brien trouve sa voie : les souterrains. Les égouts. Les canalisations labyrinthiques qui innervent sous le bitume. Sous les néons raconte cette plongée dans les intestins de Las Vegas, ersatz des catacombes de l’Antiquité. Dans cet inframonde glauque et angoissant toujours sur le point de basculer vers le fantastique quand les trolls s’immiscent dans ces tuyaux ténébreux, le journaliste rencontre toute une frange oubliée de la population d’une ville aveuglée par la nostalgie de sa grandeur d’autrefois. Trop pauvres pour avoir un toit, contaminés par les addictions locales (en premier lieu le jeu et la drogue), hantés par leur passé (et cette guerre du Vietnam qui semble décidément avoir broyé toute une génération d’Américains), ils ont décidé de vivre sous terre, parmi les araignées et les écrevisses géantes. “L’inconvénient, quand tu habites ici, c’est que tout le monde pense que tu prends du crack et que tu tapines. C’est pas le cas.” La plupart du temps, il n’y a que des types normaux. Des vies ordinaires qui, parfois simplement à cause d’un divorce, d’un boulot perdu, d’un problème de santé, ont basculé, jusqu’à couler, lentement, sous la surface. Un portrait lucide et étonnamment poétique des interstices désabusés de notre civilisation moderne.

Blue Angel Motel, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérôme Schmidt, 224 pages, 19,90 euros.
Sous les néons, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Caroline Dumoucel, 300 pages, 20 euros.

Les Morues, de Titiou Lecoq – éd. Au Diable Vauvert

Les Morues Titiou Lecoq 197x300 Les Morues, de Titiou Lecoq – éd. Au Diable VauvertUn titre de fille. Une couverture de fille. Une maquette de fille, dentelée rose rose rose, de celles qui ne renforcent pas votre virilité quand vous l’exhibez dans le métro. Et ce résumé menaçant qui promet des “trentenaires féministes pris dans leurs turpitudes amoureuses et professionnelles”… Bref, Les Morues a tout l’air d’un bonbon joliment emballé, calibré pour séduire une catégorie bien précise de lecteurs, chouchoutée par les rois du marketing : les lectrices. Et pourtant, Titiou Lecoq fait mentir nos préjugés les plus tenaces sur le rose.

Lorsque Charlotte se tire une balle dans la tête, Ema, abasourdie par la nouvelle, tente de comprendre le geste tragique de sa meilleure amie de lycée. De fil en aiguille, elle commence à soupçonner que ce suicide improbable dissimule en fait un meurtre : Charlotte travaillait visiblement sur un sujet mettant en cause les plus hautes sphères de l’Etat… S’appuyant sur cette trame policière qui entretient le tempo du livre jusqu’à la dernière page, Titiou Lecoq peut laisser libre cours à son ton pétulant : l’écriture est drôle, vivifiante, parfaitement tenue, et lorsqu’elle évoque les sujets que l’on redoutait (les fluctuations amoureuses, la sexualité, les bottines, les doutes de trentenaire, Internet…), elle le fait avec beaucoup de second degré.

Adroitement mené, ce premier roman arrive à être léger sans sombrer dans la futilité, à être bavard sans jamais être fatigant, à multiplier les clins d’oeil à la génération 90 (la seule capable d’enchaîner sans broncher Ace of Base, Public Enemy et Nirvana) sans perdre de son universalité. Sans avoir l’air d’y toucher, Les Morues réfléchit sur le féminisme, la difficulté du monde du travail, la privatisation de la culture ou la solitude moderne avec une sagacité et une franchise étonnantes. Si bien que le rose de la maquette finit par se fissurer, peinant à contenir le pessimisme d’une génération désemparée. “Et on fait quoi maintenant ? Dans ce monde de merde ? On fait semblant ?”

> Pour télécharger un extrait du livre Les Morues : cliquez ici.

Août 2011, 450 pages, 22 euros.

Dans l’Etat le plus libre du monde, de B. Traven – éd. L’Insomniaque

Etat le plus libre du monde Traven  174x300 Dans lEtat le plus libre du monde, de B. Traven – éd. LInsomniaqueFormidable romancier, B. Traven a toujours fait preuve, dans ses récits, d’un engagement virulent. La Révolte des pendus, narrant le soulèvement d’ouvriers indiens à l’aube de la révolution mexicaine, en est le meilleur exemple : avec une hargne partisane, ce roman dénonce l’inhumaine exploitation des travailleurs, torturés, spoliés, otages d’un système de dettes qui les oblige à se soumettre à des tâches inhumaines. Or, avant de devenir l’un des auteurs le plus célèbres du XXe siècle, Traven fut un des agitateurs politiques les plus en verve dans l’Allemagne de la fin de la Grande Guerre, puis sous la République de Weimar. A l’époque, ce personnage insaisissable était connu sous le nom de Ret Marut.

A la tête du journal Der Ziegelbrenner (“le fondeur de briques”), dont il est d’ailleurs à peu près le seul contributeur, Marut-Traven fait de chacun de ses articles un brûlot véhément contre le pouvoir en place. Alors que la Bavière passe sous un joug de plus en plus autoritaire, qui n’hésite pas à exécuter ses opposants politiques, il enchaîne les articles durs, cinglants, acides. La presse ? En l’état, il faut l’anéantir, ou redonner aux journalistes leur indépendance perdue depuis que la publicité a fait son entrée dans les pages des périodiques. Une deuxième guerre mondiale ? C’est pour bientôt, si l’on ne combat pas les va-t-en-guerre, déjà prêts, en 1919, à en découdre une nouvelle fois. La bourgeoisie ? Elle mérite d’être passée au fil de l’épée vu son comportement sanguinaire et tyrannique.

On l’aura compris, Ret Marut n’est pas du genre à faire dans la demi-mesure. “Le gouvernement peut me tuer. Je n’y perds rien. Mais le gouvernement perd un homme, qu’il comptait gouverner. Et qu’est un gouvernement sans homme à gouverner ?” Revendiquant son indépendance, Marut prône l’insoumission, humilie le gouvernement, incendie la justice. Malgré leur militantisme corrosif, ses textes ne perdent pas leur perspicacité, l’analyse socio-politique qu’ils développent n’en apparaît que plus pertinente. Et parfois, derrière l’insolence et le combat, il laisse entrevoir, comme dans le récit de sa capture, l’écrivain qui est en lui, le B. Traven encore en germe.

Réédition, traduit de l’allemand et préfacé par Adèle Zwicker, avril 2011, 100 pages, 8 euros.

Hell’s Angels, de Hunter Thompson – éd. Folio

hell angels hunter thompson 180x300 Hells Angels, de Hunter Thompson – éd. FolioParu en 1965, Hell’s Angels assoit la célébrité d’un journalisme nouveau, dit “Gonzo”. Hunter S. Thompson réinvente le reportage, collant son sujet au plus près et s’appuyant sur la fiction pour approcher au mieux la réalité. Il passe ainsi une année à côtoyer les fameux barbus en Harley Davidson, à les suivre dans leurs périples, à batailler pour défendre sa ration de bière, gagnant peu à peu leur confiance. Comme toujours avec Thompson, la subjectivité revendiquée de son travail finit par déboucher, à force de nuances et de contradictions, sur un portrait d’une qualité remarquable. Alors que la plupart de ses confrères, et même les plus sérieux (New York Times et compagnie), s’embarquent en 1965 dans une paranoïa délirante, considérant les anges du bitume comme des tueurs patentés, des hordes de Barbares motorisés toujours prêts à mettre à feu et à sang des villages d’innocents citoyens américains, Thompson choisit un angle discordant. Au lieu de se contenter des dépêches officielles et des rapports d’une police qui, visiblement, raconte n’importe quoi pour dissimuler son ignorance, le futur auteur de Las Vegas Parano prend le taureau par les cornes, et signe un livre aussi riche qu’excitant.

sonny barger hells angels 239x300 Hells Angels, de Hunter Thompson – éd. FolioA cause d’une poignée de faits divers sordides pour lesquels ils sont souvent tenus responsables à tort, les Hell’s Angels deviennent la nouvelle terreur des routes américaines, victimes d’une campagne de presse alarmiste décuplée par un sensationnalisme malsain. Alors qu’en mars 1965, les motards en noir sont si peu nombreux qu’ils sont sur le point de disparaître, cette pub inattendue leur redonne un coup de fouet, si bien qu’ils deviennent en quelques semaines, renversement de situation, les nouveaux rebelles de l’Amérique alternative. Idoles des étudiants de Berkeley, plus populaires que les Beatles, ils partagent des soirées avec Allen Ginsberg ou Ken Kesey, troquant même leur sacro-sainte bière contre du LSD, beaucoup plus tendance.

Plus qu’une enquête sur le gang des Angels, qui s’avèrent rapidement crétins, brutaux, voire pathétiques, Hunter Thompson transcende son sujet pour montrer comment ces sauvages deviennent l’un des catalyseurs de la société changeante des années 1960 – bien malgré eux d’ailleurs. Fabriqués par le cinéma et les médias, les Hell’s Angels se font dépasser par l’image de Robins des bois qu’on leur affuble. Ils tentent tant bien que mal de s’y conformer, avant de sombrer bien vite, comme lorsqu’ils se retrouvent à tabasser des étudiants dont ils étaient les idoles aux côtés des forces de l’ordre qu’ils exècrent pourtant.

Hunter Thompson carte presse 300x300 Hells Angels, de Hunter Thompson – éd. Folio

Avec son style enlevé, son ironie grinçante et un sens inné de l’image cartoonesque, Hunter Thompson déconstruit un mythe de l’Amérique moderne. Il tente de comprendre comment les Etats-Unis arrivent à se fabriquer des héros cathartiques, fascinant cette “nation de débiles et de trouillards, souffrant d’une regrettable pénurie de révoltés”. Et c’est sans doute là le seul mérite de ces bikers errants, qui seront parvenus à dynamiter une société sclérosée, “en vrais anars, avec leur loyauté suicidaire, leurs rituels, leurs noms de guerre et leur conviction d’être en guerre contre un monde injuste”. Pas mal, pour une bande de perdants fanas de mécanique. Comme le dit l’un des leurs : “Ouais, j’suis peut-être un perdant… Mais t’as devant toi un perdant qui va foutre une sacrée merde avant de quitter cette terre.”

Edition de poche, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Durastanti, mai 2011, 390 pages, 7,30 euros.

A LIRE > Notre article sur Hunter Thompson et le journalisme Gonzo.

RENCONTRE AVEC DAVID GRANN / Une vérité qui dérange

David Grann RENCONTRE AVEC DAVID GRANN / Une vérité qui dérangeQu’il raconte l’histoire de l’imposteur Frédéric Bourdin (Le Caméléon), refasse l’enquête sur la condamnation à mort de Todd Willingham (Trial by Fire), ou s’embarque sur les traces des explorateurs de l’Eldorado (La Cité perdue de Z), David Grann sidère par l’immense qualité littéraire de ses reportages, palpitants comme des polars mais tenus par une grande rigueur journalistique. Sous la plume de ce reporter du New Yorker, le fait divers devient un prétexte pour fouiller les maux de notre société, suivre les traces de personnages extraordinaires, avec toujours, en toile de fond, une réflexion sur la vérité et sa propension maligne à se dissimuler derrière des couches et des couches de mensonges. Héritier de Truman Capote, de Hunter Thompson ou même de Fritz Lang, l’Américain possède cette sagacité, cette intelligence et cette ingéniosité narrative qui rendent ses textes si percutants.

Comment choisissez-vous les faits divers sur lesquels vous travaillez ?

Choisir la bonne histoire ­est probablement l’étape la plus difficile. Si la matière première n’a pas de pertinence, j’aurais beau faire tous les efforts du monde, il ne me restera pas beaucoup de marge de manoeuvre. Ce qui va me captiver dans un fait divers, c’est un détail curieux, une énigme. Par exemple, pour La Cité perdue de Z, je me demandais ce qui avait bien pu inciter tant de gens à sacrifier leurs vies pour retrouver une civilisation légendaire, enfouie au cœur la forêt amazonienne. L’Eldorado a-t-il vraiment pu exister au cœur de cette jungle hostile ? Et si oui, quel en serait l’impact sur notre perception de l’Amérique précolombienne ? Cela m’intriguait. J’ai aussi écrit Le Caméleon, sur l’imposteur français Frédéric Bourdin qui a fait croire à une mère du Texas qu’il était son fils disparu. Comment était-ce possible qu’une mère puisse penser qu’un Français qui parlait anglais avec un accent marqué et qui avait des yeux d’une autre couleur que ceux de son fils était son enfant ? Voilà le genre de questions qui m’interpelle.

Qu’est-ce qui fait la différence entre un fait divers banal et un fait divers intéressant ?

Le Cameleon David Grann 192x300 RENCONTRE AVEC DAVID GRANN / Une vérité qui dérangeUn bon fait divers comporte plusieurs éléments essentiels : un personnage atypique, une histoire qui a une certaine emprise sur le lecteur et prend des virages inattendus, un sujet qui s’ouvre sur un monde insoupçonné. Et puis, enfin, il faut y trouver une dimension intellectuelle, un sens plus profond. Si je suis attiré par des personnages comme l’explorateur victorien Percy Fawcett et Bourdin le mystificateur, c’est parce qu’ils sont aussi complexes et riches que n’importe quel personnage de fiction. Non seulement ils font des choses intéressantes, mais ils vivent aussi des vies intérieures captivantes.

Ce qui vous intéresse dans les faits divers, c’est leur capacité à refléter certains comportements de notre société.

Il existe une quantité infinie de faits divers, mais mon souhait est de toujours dégoter ceux qui sont susceptibles de jeter la lumière sur quelque chose de plus grand, à propos de nous-mêmes ou de notre société. Ainsi, mon enquête sur l’exécution de Todd Willingham tente de comprendre si un homme innocent a été exécuté et soulève donc, par ricochet, la question de la peine de mort aux Etats-Unis. Lire la suite

L’Empire d’un homme, de Ramón Sender – éd. Attila

empire un homme sender 204x300 LEmpire dun homme, de Ramón Sender – éd. AttilaAlors que les précédentes rééditions de Ramón Sender chez Attila, l’allégorique Le Roi et la reine et le magnifique Requiem pour un paysan espagnol, sondaient la douloureuse Guerre d’Espagne qui enleva à l’auteur sa femme et son frère, L’Empire d’un homme se concentre sur l’avant-1936. Ce texte écrit en 1939 s’appuie sur un fait divers curieux, survenu sous la dictature de Primo de Rivera (1923-1930) : un beau matin arrive dans son village natal Sabino, un pauvre hère disparu depuis quinze ans et que tout le monde croyait mort. L’enquête avait même conclu à son assassinat, punissant pour ce crime fantôme deux paysans qui, depuis lors, moisissaient en prison. Journaliste au moment des faits, Sender avait couvert les événements pour le journal El Sol avec un zèle tel qu’il s’impliqua personnellement dans la réhabilitation des condamnés. Dans son roman, ce retour d’entre les morts lui permet de mettre à mal la quiétude de façade d’un petit village aragonais. L’écrivain espagnol cisèle un texte à la lisière du fantastique, de l’enquête journalistique, du pamphlet politique et de la parabole, se servant de ce foisonnement de tonalités pour composer le portrait psychologique du village et donc, par extension, de l’Espagne des années 1920, avec une finesse et une acuité extraordinaires.

Débutant sur une rencontre féerique avec la sorcière locale, et narrant ensuite une chasse au monstre qui s’achève avec la capture de Sabino, L’Empire d’un homme instaure tout de suite cette atmosphère irréelle qu’affectionne Sender, faisant de la magie, du hasard ou d’un certain animisme la toile de fond d’une intrigue pourtant extrêmement réaliste. La prolifération des rumeurs, des fantasmes, des superstitions pose encore un voile trouble sur cette affaire. Car même lorsque survient le récit du procès des deux paysans injustement accusés de ce crime imaginaire, que Sender décrit les sévices corporels et la torture morale dont sont victimes les deux innocents, il conserve toujours cette aura poétique, incarnée par ces animaux étranges, vautours à clochettes, cochons possédés ou ours menaçants, qui se promènent parmi ces pages. Ce qui n’empêche pas l’Espagnol d’attaquer frontalement les institutions dont l’incompétence n’a d’égal que la cruauté, à l’image du sergent de la garde civile « d’une stupidité parfaitement sereine ». Quant à l’enquête, elle repose sur des preuves ridicules, ou sur l’orientation à gauche des suspects qui, « démoralisés par les théories libérales, avaient donné la mort à Sabino pour le détrousser ».

Rageur sans jamais perdre sa subtilité, Ramón Sender se moque des potentats locaux qui, sciemment, abusent de la confiance des paysans pour imposer leur poigne, et exploitent ce fait divers tragique à des fins politiques. En montrant comment la fragile harmonie du village, perturbée par le retour de Sabino et l’injustice des condamnations, se disloque, il pointe du doigt la tension sociale sous-jacente qui aboutit, quelques années plus tard, au déchirement de la nation. Les articles qu’il écrivit sur cette affaire emblématique, reproduits en fin d’ouvrage, illustrent à quel point Sender y voyait la parabole d’un peuple tout entier : « Les sentences de la “justice historique” ne font jamais couler d’autre sang que le sang populaire. Le peuple aussi, à l’image de León Sanchez et de Gregorio Valero, a purgé des assassinats qu’il n’a jamais commis. Autrement dit il a payé d’avance sa capacité et son droit à l’homicide. Souhaitons que tout soit possible sans qu’il faille exercer ce droit. » Un roman gracieux, peu à peu contaminé par la noirceur d’une Espagne au bord du gouffre.

Réédition. Illustrations d’Anne Careil, postface de Claro. Traduit de l’espagnol par Claude Bleton, février 2010, 250 pages, 18 Euros.

The Corner, volume 1, de David Simon & Ed Burns – éd. Florent Massot

the corner couverture 185x300 The Corner, volume 1, de David Simon & Ed Burns – éd. Florent MassotOuvert sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Aussi facile d’accès qu’un fast-food, aussi bien installé dans le décor qu’une boulangerie. Bienvenue au corner, ce coin de rue qui, dans certains quartiers de Baltimore, mais aussi de New York ou de Philadelphie, se présente comme « un marché de la drogue à ciel ouvert », fournissant cocaïne, héroïne, cachets et cocktails divers. David Simon, ancien journaliste au Baltimore Sun City Desk, et Ed Burns, ex-inspecteur de police puis enseignant dans la cité portuaire du Maryland, ont passé un an à l’angle des avenues Monroe et Fayette, au cœur de Baltimore ouest. En résulte un récit saison par saison de l’année 1993, paru aux Etats-Unis en 1997 et dont l’éditeur français publie aujourd’hui le premier volume (hiver-printemps). Un essai brillamment mené, base de l’époustouflante série que signeront ensuite Burns et Simon : The Wire (Sur écoute en français).

Dans un décor de fin du monde dominé par des bâtisses en ruine reconverties en salles de shoot, policiers, dealers, braqueurs, « zombies » défoncés jusqu’à l’os, enfants des rues et habitants désespérés cohabitent, les pas crissant sur les centaines de seringues abandonnées sur le bitume. Au milieu de ce chaos, entre balles perdues et violence quotidienne, végètent Gary et son ex-femme Fran, détruits par la toxicomanie, ainsi que leur fils DeAndre, qui, à quinze ans, se comporte déjà comme un caïd cruel tout en donnant l’impression de vouloir s’échapper de cet enfer. Un peu plus loin vit Ella, responsable d’un centre associatif, qui tente tant bien que mal de sauver quelques gamins, Fat Curt, l’ancêtre du corner au corps déformé par la drogue, ou Tyreeka, enceinte à 13 ans de DeAndre et bien décidée à garder le bébé.

the wire 227x300 The Corner, volume 1, de David Simon & Ed Burns – éd. Florent Massot1993 marque le basculement du corner dans une nouvelle ère. Finis les anciens codes, les règles tacites empreintes d’un honneur désuet. Finies également les guerres des gangs pour faire main basse sur un coin de rue et éjecter son concurrent. Désormais, la guerre est devenue concurrentielle. Elle repose sur la qualité du produit ou les stratégies marketing (!) des dealers, qui ne reculent devant rien (échantillons gratuits, offres promotionnelles, noms aguicheurs…) pour vendre plus que leurs collègues. Cette excroissance vénéneuse du libéralisme a poussé tellement loin sa logique que plus rien n’a de valeur. On tue pour une dose, avec une seule idée en tête : survivre un jour de plus.

Au milieu de ces ruines lugubres, le plus déconcertant reste sans doute la résignation accablant tous ces dealers de plus en plus jeunes, qui s’enrichissent pour ne rien faire de leur argent, persuadés qu’à vingt ans, ils seront entre les quatre murs d’une prison ou entre les quatre planches d’un cercueil. Le corner déteint sur ses habitants, happe ses victimes, les mâche avant de les recracher, anéanties, sur le trottoir. Ici, même les miracles ne peuvent qu’être tragiques, comme lorsque le prêtre fait l’oraison funèbre d’un jeune homme du quartier devenu soldat, mort d’une électrocution accidentelle et « non pas à cause d’une seringue ou d’un revolver. Et ça, à Baltimore, ça ressemble à ce qu’on peut appeler une victoire. »trans The Corner, volume 1, de David Simon & Ed Burns – éd. Florent Massot Lire la suite

Les dossiers de L’Accoudoir / Hunter S. Thompson journaliste

GONZO, adj. anglais américain : particulier, bizarre, barge.

Aujourd’hui, notamment à cause du succès jamais démenti de son stupéfiant roman Las Vegas Parano, entretenu par l’adaptation cinématographique de Terry Gilliam (1998), le terme “Gonzo” reste surtout associé à la drogue. Certes, la description des substances que Hunter S. Thompson ne cesse d’ingérer et des effets produits sur son organisme traverse tous ses écrits (cf. l’extravagante Grande Chasse au requin, 1974). Mais il n’est que l’aspect le plus exubérant d’une œuvre journalistique d’une exceptionnelle qualité.

parano dans le bunker 195x300 Les dossiers de LAccoudoir / Hunter S. Thompson journalisteLa lecture des deux premiers volumes des Gonzo Papers souligne combien Thompson fut un reporter brillant. Lorsque tout le monde regardait devant, lui regardait derrière. Dans Le Derby du Kentucky, censé couvrir une fameuse compétition hippique, il ne dit pas un mot de la course. Par contre, il passe trente pages mémorables à détailler le public aviné et décadent de l’Etat rural qui l’a vu naître. Ses textes regorgent de descriptions hallucinées, de passages fantaisistes, d’anecdotes pas toujours en rapport avec le sujet qu’on lui avait demandé de traiter. Ils n’en sont pas moins journalistiques : c’est justement ce mélange de fiction, d’autofiction et de reportage qui permet au collaborateur star du magazine Rolling Stone de raconter la réalité avec une telle clairvoyance. Le style Gonzo est d’ailleurs, malgré les apparences, le fruit d’une démarche très calculée : “C’est un style de “reportage” fondé sur l’idée de Faulkner que la meilleure fiction est beaucoup plus vraie que n’importe quelle forme de journalisme – et les meilleurs journalistes l’ont toujours su. Ce qui ne veut pas dire que le roman soit nécessairement “plus vrai” que le Journalisme – ou vice versa – mais que “roman” et “journalisme” sont tous deux des catégories artificielles ; et que ces deux formes, au meilleur niveau, ne sont que deux moyens différents pour les deux mêmes fins.” Derrière leur provocation insatiable et leur ton enlevé, ses récits regorgent de faits précis, brillent par leur réflexion poussée, à contre-courant de l’habituelle tiédeur consensuelle des médias.

Aux yeux de ce passionné de sport, la prétendue objectivité du journaliste l’empêche de mener à bien sa mission, tout comme son besoin d’entretenir des bonnes relations avec ses sources l’oblige à ne pas malmener ses sujets. Alors, quand il se met à couvrir l’élection présidentielle de 1972, Hunter Stockton Thompson fait tout l’inverse de ce qu’un bon journaliste ferait : il prend ouvertement parti pour un outsider, le sénateur démocrate George McGovern, et redouble d’efforts pour imaginer de nouvelles insanités à balancer à la face de son ennemi juré, Richard Nixon. Son but ? “1) en apprendre le plus possible sur les mécanismes et les réalités d’une campagne présidentielle, et 2) raconter ça de la même manière que n’importe quoi d’autre – en grattant l’os aussi près que possible, et merde pour les conséquences.”trans Les dossiers de LAccoudoir / Hunter S. Thompson journaliste Lire la suite

Trial by Fire, de David Grann – éd. Allia

david grann trial by fire 195x300 Trial by Fire, de David Grann   éd. AlliaAprès son enquête sur le paradis amazonien d’Eldorado (La Cité perdue de Z), après son reportage sur le manipulateur Frédéric Bourdin (Le Caméléon), après sa nouvelle qui se jouait des frontières entre réalité et fiction (Un crime parfait), le journaliste David Grann était déjà en passe de devenir notre héros. Trial by Fire, le nouveau volume de la minuscule collection Allia à 3 euros, achève de le faire définitivement entrer dans le club de ceux dont on attend le nouveau livre avec une douloureuse impatience. Magistrale enquête parue en septembre 2009 dans le magazine New Yorker, Trial by Fire se penche sur la tragique destinée de Todd Willingham, accusé d’avoir assassiné ses trois enfants en mettant le feu à sa maison. Texas oblige, il est rapidement condamné à mort bien qu’ayant toujours hurlé son innocence, et attend des années durant le dénouement de sa peine dans la sombre cellule de sa prison. Sans jamais s’enliser dans le sensationnalisme, Grann décortique, analyse, interroge, et signe un récit qui, une nouvelle fois, sidère par sa haute tenue littéraire, son sens du rythme digne des meilleurs polars et son ingéniosité narrative. Il fouille ses personnages, dépèce son sujet avec application et précision. Et si Willingham n’avait rien fait ? Et si ce père de famille démoniaque était en fait le premier cas avéré d’un innocent exécuté par l’aveugle justice américaine ?

Loin du pamphlet véhément contre la peine de mort, David Grann s’acharne à toujours garder la tête froide. Même lorsqu’il raconte douze ans d’une inhumaine incarcération dans le couloir de la mort, il opte pour des mots simples, des citations aussi fortes que limpides – “Ici, nous ne vivons pas, nous ne faisons qu’exister.” Contre l’implacable logique de la peine de mort ou les effrayantes conditions de sa mise en oeuvre (procès bâclé, personnel judiciaire incompétent, cour d’appel de facto inexistante …), il préfère la démonstration nourrie de faits. Ou plutôt de non-faits, d’aberrations et d’incertitudes qui, lorsque l’on parle de la vie d’un homme, pèsent un poids terrible. Impossible à refermer avant la dernière page, et impossible à oublier ensuite, Trial by Fire est forgé dans cet alliage de force, d’humanité et d’intelligence qui fait les grands textes.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marianne Reiner, septembre 2010, 125 pages, 3 euros.