La Croisade des enfants et autres textes, de Marcel Schwob – éd. Marguerite Waknine

D’abord concentrées sur les artistes contemporains, les éditions Marguerite Waknine ont depuis étendu leurs activités à la littérature, notamment à travers la collection “Les cahiers de curiosité”. “Cahiers”, car plutôt que de faire des livres reliés, ils ont décidé de présenter leurs ouvrages sous la forme de feuilles pliées glissées dans un protège-cahier, redonnant à la lecture un goût d’enfance, sans solennité. Quant à la “curiosité”, c’est un clin d’œil aux cabinets de curiosité, évident pour une collection qui se propose de rééditer des textes actuels ou anciens, sélectionnés pour leur caractère et leur originalité.

La Croisade des enfants et autres textes Marcel Schwob Marguerite WaknineVient ainsi de paraître ce recueil de nouvelles du trop méconnu Marcel Schwob (1867-1905), écrivain français entre symbolisme, lyrisme et réalisme. La Croisade des enfants (1896), qui ouvre ce cahier, mérite à elle seule le détour, revenant sur un étrange épisode du XIIIe siècle. A l’époque, le conflit entre chrétiens et musulmans prend une tournure particulièrement insolite quand des milliers d’enfants décident de faire le voyage jusqu’en Orient pour reconquérir la Terre sainte. Pour nous raconter cette histoire très borgésienne, Schwob, que l’écrivain argentin admirait d’ailleurs, compose un récit à facettes, une succession de voix hétéroclites (un enfant, un lépreux, le pape ou un prêtre) nous offrant une multitude de points de vue sur cet événement dont Marcel Schwob parvient à rendre la grâce, l’absurdité, la beauté et l’horreur avec un talent hors pair.

La facilité avec laquelle l’auteur du Roi au masque d’or métamorphose son style se retrouve d’ailleurs dans les autres textes, très brefs, publiés à l’époque dans le journal L’Echo de Paris. Celui qui fut également traducteur d’Oscar Wilde (une nouvelle de l’Irlandais est d’ailleurs incluse ici) s’aventure aussi bien dans les bas-fonds d’un Paris gouailleur que dans l’Egypte antique ou dans le sillage de fieffés pirates. Si les couleurs dont use Marcel Schwob changent sans cesse, l’atmosphère mystique, exaltante et voluptueuse reste, elle, une constante. A la croisée des genres, l’écrivain révèle un penchant particulier pour les histoires nimbées de mystère et baignant dans une sensualité trouble, comme L’Epingle d’or, qui nous mène sur les traces d’un tueur de femmes.

De Monstris Fortunio Liceti Marguerite Waknine Signalons également dans la collection “Le cabinet de dessin”, qui a déjà publié des artistes aussi attrayants que Benjamin Monti ou Isabelle Boinot, la parution du De Monstris de Fortunio Liceti (1577-1657). Le savant génois, intéressé par la philosophie, l’astronomie ou la médecine, avait réalisé en 1616 un ensemble de portraits de monstres, galerie farfelue de personnages mi-fantasmés, mi-plausibles, mêlant siamois et hommes-loups. Encore un livre qui aurait beaucoup plu à un Jorge Luis Borges dont l’ombre semble décidément planer sur les éditions Marguerite Waknine.

La Croisade des enfants, de Marcel Schwob, 100 pages, 8 euros.
De Monstris, de Fortunio Liceti, 58 pages, 10 euros.

Demain vous entrez dans la conjuration, de Philippe Riviale – éd. Attila

Demain vous entrez dans la conjuration Philippe Riviale AttilaMais d’où sort ce roman ? Pour tromper l’ennui, trois cavaliers, Kuenlun, Moukden et Baïkal, s’échangent des histoires : le destin extraordinaire d’un homme qu’ils ont croisé jadis, une guerre insolite à laquelle ils se sont trouvés mêlés, une légende qui leur est arrivé aux oreilles. Dans ce Décaméron atemporel, les personnages s’affirment à travers les histoires qu’ils racontent et, s’ils ont d’abord l’air de simples narrateurs, ils prennent corps peu à peu. De leur guerre, on ne sait presque rien, de leur époque non plus. On comprend juste qu’il y a des Tartares, ce qui, ajouté au K qui poinçonne le prénom de chacun des acolytes, dégage comme un arrière-goût de Buzzatti.

On se croirait dans les romans à tiroirs du XVIIIe siècle, de ceux qu’utilisaient Diderot & co. pour distiller leur philosophie des Lumières, faisant de leurs récits des petites paraboles érudites sur l’humanité. Philippe Riviale agit de la même manière, profitant de chaque fable pour aborder des sujets essentiels : la liberté, l’égalité, l’amour, le temps. Mis à part un passage pontifiant sur la justice, l’auteur arrive à nous emporter en faisant passer la littérature et l’imagination avant tout. Il faut dire que le roman doit beaucoup à sa langue délicieusement surannée et son écriture serpentine, qui demande parfois que l’on s’arrête pour reprendre son souffle, surpris par cette l’élégance resurgie du passé.

La traque d’un assassin diabolique, la quête d’un trésor caché, l’épopée tragique d’une cité trahie par son armée, l’injustice née d’une machination perfide : Philippe Riviale cisèle des contes mystérieux, parfois gothiques, d’autres fois lyriques, qu’on dirait échappés d’un recueil de Borges. A moins que Demain vous entrez dans la conjuration ne se soit évadé de la bibliothèque de l’écrivain argentin, dans laquelle il aurait côtoyé G.K. Chesterton, Edgar Poe, Gustav Meyrink ou Villiers de L’Isle-Adam…

Octobre 2012, 256 pages, 18 euros.

Renégat, de Baladi – éd. The Hoochie Coochie

Renegat Alex Baladi The Hoochie CoochieCela faisait quelques années que le talentueux Baladi n’avait pas publié un pur récit de fiction. Ses travaux récents, à L’Association notamment, contenaient toujours une part d’expérimentation, par exemple sur l’abstraction (Petit trait, 2009), ou sur les rapports entre textes, dessin et langage (Baby, 2008). Cette fois, l’alléchante maquette de l’éditeur Hoochie Coochie ne laisse aucune place au doute : les explorations stylistiques de ces dernières années nourrissent un récit d’aventure, un vrai, avec des pirates, des combats impitoyables, des trésors enfouis et des monstres marins bizarrement foutus.

Tout commence lorsqu’un écrivain décide d’aller interroger le pirate sans nom qui croupit dans une prison humide pour recueillir son histoire et, pourquoi pas, en faire un livre. Le flibustier accepte, et explique comment lui, le simple mousse, s’est transformé en une terreur des mers. Comment il a rencontré son meilleur ami aussi, devenu depuis un fantôme qui lui rend visite quotidiennement… Et puis, peu à peu, contre une bouchée de nourriture et la possibilité de respirer à l’air libre pendant quelques heures, le pirate se met à inventer, à donner à l’écrivain ce qu’il attend, des aventures rocambolesques, des rebondissements extraordinaires, pour faire durer ses confessions. Trop content d’avoir une telle matière à portée de main, l’écrivain se laisse berner, jusqu’à ce que le pirate raconte l’histoire de trop.

renegat-baladi-alex-the-hoochie-coochie-extrait-1Renégat enchâsse différentes couches de récits sans jamais compliquer la lecture, tant le jeu de textures, la souplesse des formes, les compositions aérées ou le découpage elliptique rendent la progression de l’album fluide. Notamment inspiré par l’Histoire générale des plus fameux pyrates de Daniel Defoe, Alex Baladi redonne au drapeau noir sa dimension prolétaire, racontant le parcours de ces types normaux devenus hors-la-loi pour s’émanciper d’une vie inique passée à travailler dans des conditions misérables. Plutôt mourir libre, le couteau entre les dents, qu’exploité comme une bête sur le pont d’un navire marchand, méprisé et mal nourri, au beau milieu de l’océan.

renegat-baladi-alex-the-hoochie-coochie-extrait-2En laissant son pirate jouer les Shéhérazade, la conteuse des Milles et Une Nuits qui se doit d’inventer constamment des histoires pour rester en vie, Baladi réfléchit également à la contamination de la réalité par la fiction. Dans un chassé-croisé digne d’une nouvelle de Borges, il trouble le jugement de son lecteur en imbriquant plusieurs niveaux de lecture et parodie les clichés du genre (trésor, île déserte, etc.). Il façonne une mise en abyme ironique, illustrant le décalage, par exemple à propos de l’Islam, entre les préjugés de l’écrivain et la vérité du pirate, entre ce que l’on entend et ce que l’on veut entendre. Une fable humaniste et sarcastique, au dessin qui s’évapore comme se perdent les murmures d’un vieux pirate au fond de sa geôle sombre.

Août 2012, 176 pages, 25 euros.

 

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Gog, de Giovanni Papini, illustré par Rémi – éd. Attila

Esprit brillant mais fou à lier. Fasciné par la mort et le meurtre. Misanthrope au point d’imaginer l’extermination de la race humaine. Crevant tellement d’ennui qu’il recherche, jour après jour, dans toutes les villes du monde, quelque chose qui saura enfin le distraire. Nihiliste violent. Collectionneur cinglé qui apprécie les cœurs frais encore battant. Contradictoire, paradoxal, excessif, outrancier, Gog est un personnage-livre, un de ces monstres littéraires qui marquent de leur empreinte le lecteur et qui, au fil des pages, contaminent son esprit au point de prendre vie sous ses yeux. Construit comme un enchaînement de courts textes, extraits d’un journal dans lesquels Gog raconte ses périples, ses lubies ou ses rencontres, ce roman cyclopéen fait défiler sous nos yeux ahuris une nuée de déséquilibrés, excentriques, charlatans, princes, génies, magiciens, inventeurs ou célébrités (Lénine, Ford, Einstein, Freud, Gandhi, Wells…), comme autant de représentants de la société neuve qui s’affirme au sortir de la Première Guerre mondiale. Roman de la modernité, mettant en scène un monde dans lequel les distances se réduisent, la religion s’éreinte, la science progresse sans cesse et, surtout, où tout se lit désormais sous l’angle de l’industrialisation, Gog, originellement paru en 1931, est du même coup une attaque implacable contre cette modernité creuse. Dans notre monde écrasé par l’argent-roi, rien ne semble plus avoir de valeur autre que marchande : Giovanni Papini n’a de cesse de démontrer l’absurdité de la civilisation contemporaine, poussant à l’extrême, avec beaucoup de justesse et d’humour noir, le raisonnement capitaliste et l’idée de progrès, des grandes théories qui le fondent au plus petit détail de notre quotidien.

Sans faire dans la demi-mesure, Gog détruit tout romantisme à l’univers qui l’entoure, observant d’un œil froid les témoins farfelus de ce monde nouveau, démontant les dernières utopies, levant le voile sur les derniers recoins féeriques de nos vies. Mais paradoxalement, le roman peut aussi se lire comme un assemblage des textes fantaisistes, proches des contes fantastiques de l’écrivain italien qui faisaient l’admiration de Borges : Gog le visionnaire collectionne les géants, nage dans une piscine d’or comme l’oncle Picsou, imagine des cités qui préfigurent les Villes invisibles de Calvino, écoute de la musique silencieuse vingt ans avant que John Cage ne la joue sur scène. Au point que derrière l’implacable cynisme de Gog, pointe l’univers onirique et biscornu de Papini l’avant-gardiste, dont on se plaît à espérer qu’il sera un jour, à nouveau, intégralement disponible en France.

> Déjà réédité il y a trois ans par les éditions Attila (couverture bleue illustrée), Gog est re-réédité aujourd’hui par les mêmes Attila, dans une maquette totalement nouvelle (couverture blanche immaculée).

Réédition, illustré par Rémi et traduit de l’italien par René Patris & Marc Voline, novembre 2010, 296 pages, 20 euros.