Viva Patamach !, de Capron & Killoffer – éd. Cornélius

Viva Patamach Capron Killoffer Cornelius“Car ne l’oubliez pas, les enfants ! Avant de mastiquer de la gomme, vos ancêtres se nourrissaient de ce qui traînait dans la nature ! Ils mangeaient des plantes qui poussent dans la TERRE ! Et ils mangeaient des ANIMAUX ! Ils mâchaient jusqu’à ce que leur bouche ne contienne plus qu’une bouillie indicible… qu’ils AVALAIENT !” Heureusement, cette ère répugnante est bien dépassée. Désormais, grâce à la pâte révolutionnaire inventée par Monsieur Rosemou, il suffit de mâcher pour se nourrir. Mieux, son génial chewing-gum permet aussi de fabriquer des vêtements, des outils, des pneus et même des armes pour garder à distance les Hygiénistes, qui menacent l’idyllique contrée autarcique depuis des décennies. Bref, à Roseville, tout est rose bonbon (même le golem), tout est chimique, et tout le monde idolâtre Rosemou le dictateur à la gomme.

Paru initialement en 2001, Viva Patamach ! a été revu par ses auteurs, et bénéficie notamment d’une recolorisation somptueuse. Turbulent, caricatural, puissant et drôle à la fois, le trait de Killoffer colle à merveille avec le ton de ce conte fuchsia qui stigmatise le conformisme, le pouvoir et l’hypocrisie. Fantasque et enjoué, le récit s’amuse avec la mécanique élastique des romans-feuilletons comme un enfant avec son Malabar, ruminant la paranoïa d’Orwell, la satire de Swift et l’exubérance enfantine (mais inquiétante) de Roald Dahl, dont le Willy Wonka doit avoir une lointaine parenté avec le fieffé Rosemou. Un album pétillant, qui mériterait d’être recommandé par l’Union française pour la santé bucco-dentaire.

Viva Patamach Capron Killoffer CorneliusRéédition. Octobre 2013, 160 pages, 22,50 euros.

Les Incrustacés, de Rita Mercedes – éd. L’Association

Les Incrustacés Rita Mercedes L'AssociationLes Incrustacés est un voyage qui commence par des vacances à la mer comme tant d’autres : parasols, famille, plage et tout le toutim. Mais une étrangeté flotte dans l’air. Les gens ont un comportement d’une logique bancale, comme si la vie était devenue une pièce de théâtre costumée dirigée par un metteur en scène fantaisiste. Deux amis (le sont-ils vraiment ?), las de la compagnie des touristes et de l’agitation ambiante, décident alors de prendre le large – au sens propre. Embarqués sur une mer menaçante, les voilà partis vers l’inconnu, pour seuls bagages à bord des caisses de vêtements de femmes. “Une croisière, c’est l’imprévu ! Et justement, le naufrage est le signe d’une croisière réussie ! Son apothéose !”

Les Incrustacés Rita Mercedes L'Association extraitQuelque part entre L’Odyssée d’Homère, les territoires merveilleux de Jonathan Swift ou la douce folie de Franz Kafka, Les Incrustacés se mue en un périple où l’on croise des sirènes, de peuplades étonnantes, de monstres marins, d’une grosse femme nommée Médor et de rêves qui semblent parfois prendre le pas sur la réalité. Le dessin à la plume de Rita Mercedes, d’une finesse incroyable, souligne encore plus la dualité de ce livre poétique et sensuel, mais aussi très angoissant.

Proche du texte illustré, l’esthétique ocre de l’auteur, rappelant parfois des cartes postales légendées, devient vite magnétique. Lumineux et très sec, son trait se fait peu à peu sombre et visqueux. Le style un brin désuet, rappelant notamment le travail de Cardon ou de Francis Masse à la fin des années 1970, donne à l’album un parfum atemporel. Si l’on ajoute à cela le raffinement de l’écriture et des leitmotivs obsédants, comme ces jeux sonores qui rythment la lecture, on se retrouve face à un livre qui semble se déployer avec une fascinante lenteur. L’une des bandes dessinées les plus intrigantes de l’année.

Les Incrustaces Rita Mercedes L'Association extraitAoût 2013, 168 pages, 29 euros.

Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil – éd. Attila

Le Voyage imaginaire Leo Cassil Attila couverture Julien Couty“Les cinq parties du monde appartenaient aux grandes personnes. Elles disposaient de l’histoire, galopaient à cheval, chassaient, commandaient des navires, fumaient, construisaient pour de vrai, faisaient la guerre, aimaient, sauvaient, enlevaient, jouaient aux échecs. Et les enfants, on les mettait au coin.” Afin de combattre cette crasse injustice, le jeune Lolia et son petit frère Osska imaginent le pays de leurs rêves : la Schwambranie. Ils inventent une géographie, une faune, des dynasties belliqueuses et un panthéon de personnages farfelus à cette île en forme de molaire perdue au milieu de l’océan. Dans ce Neverland manichéen où les méchants ont des noms de médicaments (empruntés aux ordonnances de papa), et où Don Quichotte, Sherlock Holmes et Robinson Crusoe sont toujours là pour donner un coup de main en cas de besoin, Lolia et Osska s’évadent. Mais nous sommes en Russie, en 1917, et la révolution éclate brutalement. Les guerres chimériques sont rattrapées par les vrais combats : “La réputation de la guerre est fortement entamée par la présence du sang”, constate tristement Lolia. Le tsar est renversé, l’idyllique Schwambranie bouleversée.

Chef-d’œuvre d’imbrication, Le Voyage imaginaire, originellement paru en France en 1937, est une poupée russe qui mêle autobiographie, roman initiatique, récit historique, conte et éloge de la révolution. A l’image des mots-valises qui parsèment le langage fantaisiste de Léo Cassil, le réel et l’imaginaire s’emboîtent, s’enchevêtrent, s’influencent. Alors que la mutation brutale imposée par les révolutions de 1917 font de la Schwambranie un endroit rétrograde, le monde réel, sens dessus dessous, gonflé par un vent de liberté, paraît bien plus romanesque. Les repères deviennent flous, le temps semble se dissoudre. Vu à travers les yeux d’un enfant, Russie et Schwambranie se font écho, comme si tout cela n’était qu’un jeu.

Le Voyage imaginaire Leo Cassil Julien Couty AttilaIndéniablement partisan, Léo Cassil a trouvé dans la révolution un espoir infini. S’il élude certains aspects autoritaires du nouveau régime, il ne nie pas la faim, le froid, la pauvreté, la misère sanitaire, ou l’antisémitisme lancinant. Lorsqu’il enjolive le nouvel ordre, l’écrivain russe n’oublie jamais de verser dans une ironie qui n’épargne personne, pas même les nouveaux venus, comme ce commissaire à l’éducation passablement idiot qui n’a visiblement jamais entendu parler de Gogol. Alors, même si “les contes ne finissent bien que dans les livres”, Léo Cassil tente de croire jusqu’au bout à son utopie, espérant que l’insouciance triomphera… Document fascinant sur une époque de basculement (et rendu plus intéressant encore par l’appareil critique de l’éditeur et la matérialisation des coupes de la censure opérées en 1955), Le Voyage imaginaire est avant tout une œuvre pleine d’esprit. Une ode à la liberté, à ranger aux côtés de Peter Pan, Don Quichotte, Alice au pays des merveilles et Les Voyages de Gulliver.

Réédition, traduit du russe par Véra Ravikovitch et Henriette Nizan, mars 2012, 260 pages, 18 euros. Illustrations de Julien Couty. Postfaces de Vladimir Tchernine et Benoît Virot.