Sur les nerfs, de Larry Fondation – éd. Fayard

Sur les nerfs Larry Fondation Fayard couvertureDepuis le temps que Los Angeles hante la littérature ou le cinéma, on croyait la connaître sous toutes les coutures. John Fante, Charles Bukowski, James Ellroy et beaucoup d’autres nous avaient déjà entraînés dans les recoins sombres ou les rues sordides à l’écart des lumières d’Hollywood. Pourtant, Larry Fondation nous montre que l’on n’avait jamais vraiment exploré la cité californienne. A un roman classique, ce médiateur de quartier qui officie depuis plus de vingt ans dans L.A. a préféré un récit minimaliste, nerveux, décousu, assemblage de vignettes, d’inventaires aberrants ou de nouvelles laconiques. Tel un photographe, Fondation parvient à saisir des instants fugitifs qui, résumés en quelques lignes, laissent transparaître la folie désespérée d’un monde à la dérive. Comme si, dans son sillage, on progressait dans les bas-fonds de la ville, lampe torche à la main pour couper la noirceur de la nuit, captant au vol une conversation, assistant à une scène terrifiante au détour d’une ruelle, avant de reprendre notre souffle dans un immeuble délabré, abandonné aux junkies et aux sans-abri.

“Pour certains, Los Angeles, c’est des bougainvilliers et des plantes tropicales luxuriantes dans le désert, tout ça soigneusement entretenu par des jardiniers. Un coin romantique. Les films. Un endroits où l’on peut tenter sa chance. Le cœur du rêve américain.
Ce n’est pas là qu’on est.”

Derrière la fugacité de ces flashes, Larry Fondation, mu par une colère contenue, raconte les blocks que plus personne n’approche depuis trop longtemps, choisissant de laisser toute latitude à notre imagination en n’appuyant que par à-coups, dévoilant seulement quelques éclats de la vie impitoyable qui se déroule ici. Une jeunesse résignée, des familles décomposées, un tissu social anéanti, un ennui accablant, l’alcool, la drogue, le sexe comme palliatifs. Ici plus rien n’a de valeur ; l’amitié et la dignité sont sacrifiées pour quelques dollars. La violence, gratuite, jaillit à chaque coin de rue, avec une désinvolture presque enfantine. On tue sans raison, comme on volerait des chapeaux, presque pour tuer le temps. Loin des palmiers et du soleil de la côte ouest, cette Los Angeles-là évoque la Baltimore brisée de David Simon, l’Oakland d’Eric Miles Williamson. Larry Fondation met la fiction au service d’une réalité implacable, et de ces marges délaissées, qui n’ont pas souvent droit de cité dans la littérature.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, janvier 2012, 120 pages, 14 euros.

POURSUIVRE AVEC > L’interview de Larry Fondation : cliquez ici.

Rien dans les poches, de Dan Fante – éd. 13e Note

Rien dans les poches Dan Fante 13e note couvertureEn général, les livres des “fils de” sont souvent à proscrire, violemment même. Heureusement, dans la lignée des exceptions qui confirment la règle, il y a Dan Fante, fils de John Fante, immense auteur de Demande à la poussière. Le problème, c’est que le fiston Dan, ou plutôt Bruno Dante son alter ego littéraire que l’on suit dans Rien dans les poches, a laissé tomber l’écriture depuis longtemps, trop occupé à fignoler sa déchéance. Son mariage est parti à vau-l’eau, sa vie professionnelle a viré au pathétique, et il picole tellement qu’il enchaîne désormais les séjours en cure pour décrocher – sans succès. Son addiction va jusqu’à provoquer des trous noirs pénibles, l’empêtrant dans des situations gênantes qui le font atterrir (au mieux) au poste de police ou (au pire) à l’hôpital lorsque ces moments d’absence débouchent sur une énième tentative de suicide – “Quand je bois plusieurs jours d’affilée, surtout du vin, je pense trop, ma tête a envie de me tuer.” Lorsqu’il apprend que son père qu’il n’a pas vu depuis sept ans se meurt de l’autre côté du continent, il quitte New York pour Los Angeles, poussé par sa future ex-femme à rendre une dernière visite à son géniteur.

Derrière ses airs provocateurs, Rien dans les poches est en réalité un texte d’une sensibilité et d’une sincérité rares. Sans aller jusqu’à dire que Dan Fante est aussi génial que John Fante, il partage indéniablement avec lui cette manière d’écrire comme on assouvit un besoin vital, de coucher des mots sur le papier avec une frénésie cathartique. Comme un défi à la face d’un monde qui le maltraite. La mort du père agit comme un déclic, Bruno Dante se noie un peu plus dans sa parodie d’existence. Il se fâche avec sa famille, multiplie les coups foireux, vole la voiture de son frère et se lance dans une errance éthylique à Los Angeles. Secondé par le chien agonisant de son défunt paternel, il s’embarque dans une fuite en avant tragicomique, ramasse une pute bégayante d’à peine seize ans, vide le compte de son épouse, postule pour des boulots minables et se retrouve à vendre des cassettes vidéos pour vieilles célibataires friquées en manque de chair fraîche. Dante se ment. Et il boit, boit, boit. “Pour moi, chevaucher le Mogen David [son vin favori], c’est comme sauter un gorille femelle de trois cents kilos. Ce n’est pas vous qui tenez les commandes. C’est le gorille qui dit quand c’est fini. Pareil avec le vin.” Bruno coule jusqu’à toucher le fond, pour pouvoir, enfin, remonter. Grâce à ce père désormais disparu pour lequel il ressent enfin de l’amour. Grâce à l’écriture, cette nécessité qui les lie tous les deux, et qui lui permettra de redonner un sens à sa vie.

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Léon Mercadet, octobre 2011, 240 pages, 19 euros. Postface de Jean-Claude Zylberstein.