No Silence, de Kyle Gann – éd. Allia

No Silence 4'33'' John Cage Kyle Gann Allia« Le pianiste David Tudor s’assit au piano sur la petite scène de bois, rabattit le couvercle du clavier sur les touches et regarda son chronomètre. Il souleva et rabattit le couvercle deux fois durant les quatre minutes suivantes, en prenant soin de ne faire aucun bruit audible tout en tournant les pages de la partition, dépourvue de notes. (…) Il venait de jouer pour la première fois l’une des œuvres musicales parmi les plus controversées, les plus inspirantes, les plus surprenantes, les plus infamantes, les plus déroutantes et les plus influentes depuis Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky. »

C’était lors de la soirée du 29 août 1952, dans une petite salle de concert au sud de Woodstock, perdue au milieu des arbres. John Cage présentait pour la première fois 4’33” (soit quatre minutes et trente-trois secondes), une pièce en trois mouvements complètement silencieuse, durant laquelle le pianiste ne joua pas une note. Perçu comme une mauvaise blague par certains, comme le tournant de la musique du XXe siècle pour d’autres, 4’33” est une œuvre qui demande à être décryptée. C’est ce que s’attelle humblement à faire Kyle Gann, en s’appliquant à rester simple et, surtout, à ne pas enfermer 4’33” dans une perspective trop réduite. Au contraire : il fournit au lecteur les armes qui lui permettront de se faire son propre avis sur ces quatre minutes et demi (faussement) silencieuses.

Kyle Gann détaille les influences de John Cage, et explique sa démarche jusqu’à ce fameux soir de 1952. En élargissant le spectre de son analyse à l’art (à Dada, à la performance, à la peinture de Rauschenberg…) ou à la philosophie (et notamment à la pensée zen), le musicologue nous amène à comprendre à quel point de son cheminement intellectuel était Cage lorsqu’il a décidé de recouvrir une partition de silences. Comme Marcel Duchamp avec son urinoir, 4’33” nous amène à reconsidérer ce qui est « art » et ce qui ne l’est pas : mis en scène et encadré par le compositeur américain, le silence révèle ce que l’on n’écoutait plus. Et soudain, les bruits de l’environnement et la nature deviennent musique.


No Such Thing as Silence. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérôme Orsoni, octobre 2014, 190 pages, 15 euros.

 

☛ DECOUVRIR UN EXTRAIT > de No Silence : cliquer ici.

Gog, de Giovanni Papini, illustré par Rémi – éd. Attila

Esprit brillant mais fou à lier. Fasciné par la mort et le meurtre. Misanthrope au point d’imaginer l’extermination de la race humaine. Crevant tellement d’ennui qu’il recherche, jour après jour, dans toutes les villes du monde, quelque chose qui saura enfin le distraire. Nihiliste violent. Collectionneur cinglé qui apprécie les cœurs frais encore battant. Contradictoire, paradoxal, excessif, outrancier, Gog est un personnage-livre, un de ces monstres littéraires qui marquent de leur empreinte le lecteur et qui, au fil des pages, contaminent son esprit au point de prendre vie sous ses yeux. Construit comme un enchaînement de courts textes, extraits d’un journal dans lesquels Gog raconte ses périples, ses lubies ou ses rencontres, ce roman cyclopéen fait défiler sous nos yeux ahuris une nuée de déséquilibrés, excentriques, charlatans, princes, génies, magiciens, inventeurs ou célébrités (Lénine, Ford, Einstein, Freud, Gandhi, Wells…), comme autant de représentants de la société neuve qui s’affirme au sortir de la Première Guerre mondiale. Roman de la modernité, mettant en scène un monde dans lequel les distances se réduisent, la religion s’éreinte, la science progresse sans cesse et, surtout, où tout se lit désormais sous l’angle de l’industrialisation, Gog, originellement paru en 1931, est du même coup une attaque implacable contre cette modernité creuse. Dans notre monde écrasé par l’argent-roi, rien ne semble plus avoir de valeur autre que marchande : Giovanni Papini n’a de cesse de démontrer l’absurdité de la civilisation contemporaine, poussant à l’extrême, avec beaucoup de justesse et d’humour noir, le raisonnement capitaliste et l’idée de progrès, des grandes théories qui le fondent au plus petit détail de notre quotidien.

Sans faire dans la demi-mesure, Gog détruit tout romantisme à l’univers qui l’entoure, observant d’un œil froid les témoins farfelus de ce monde nouveau, démontant les dernières utopies, levant le voile sur les derniers recoins féeriques de nos vies. Mais paradoxalement, le roman peut aussi se lire comme un assemblage des textes fantaisistes, proches des contes fantastiques de l’écrivain italien qui faisaient l’admiration de Borges : Gog le visionnaire collectionne les géants, nage dans une piscine d’or comme l’oncle Picsou, imagine des cités qui préfigurent les Villes invisibles de Calvino, écoute de la musique silencieuse vingt ans avant que John Cage ne la joue sur scène. Au point que derrière l’implacable cynisme de Gog, pointe l’univers onirique et biscornu de Papini l’avant-gardiste, dont on se plaît à espérer qu’il sera un jour, à nouveau, intégralement disponible en France.

> Déjà réédité il y a trois ans par les éditions Attila (couverture bleue illustrée), Gog est re-réédité aujourd’hui par les mêmes Attila, dans une maquette totalement nouvelle (couverture blanche immaculée).

Réédition, illustré par Rémi et traduit de l’italien par René Patris & Marc Voline, novembre 2010, 296 pages, 20 euros.