Reportages, de Joe Sacco – éd. Futuropolis

Reportages Joe Sacco Futuropolis BD couvertureIrak, ex-Yougoslavie, Inde, Tchétchénie, Palestine, Malte… Dans ce recueil de reportages réalisés entre 2001 et 2011, Joe Sacco esquisse une sorte de tour du monde des laissés-pour-compte du jeune XXIe siècle. Guidé par le souci de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais, il tente de conférer à chacun de ses sujets une épaisseur humaine, à aller au-delà des chiffres ou des discours officiels pour partir à la rencontre des premiers concernés. Etonnamment d’ailleurs, le regroupement de toutes ces histoires en un seul volume crée, malgré la distance et les particularismes de chaque cas, des connexions inattendues. “Si cette guerre ne se termine pas, où irons-nous ? Ce monde immense est devenu un dé à coudre pour nous.” Cette plainte prononcée par une femme tchétchène aurait tout aussi bien pu se placer dans la bouche d’un jeune Irakien pris entre deux feux, d’un côté les Moudjahiddins, de l’autre les Américains. Voire dans celle d’un immigré africain de Malte, coincé sur cette minuscule île méditerranéenne, ou d’un paysan indien du Kushinagar, dépossédé de sa terre. Certaines images semblent même se répondre inconsciemment : la représentation des soldats russes bastonnant les Tchétchènes ressemble de manière troublante à un autre dessin, celui des soldats américains frappant des Irakiens.

En allant au plus près des histoires individuelles, Joe Sacco montre finalement que le problème de la terre reste une question centrale qui lie tragiquement les exilés africains, les populations que la guerre a déportées et les Indiens contraint de voler aux rats leur nourriture. Ce faisant, il montre à quel point la souplesse de la bande dessinée s’avère idéale pour servir un journalisme rigoureux, humain et plein de nuances, encore plus ici où chaque récit s’achève sur une courte postface de Sacco. Dans ses meilleurs reportages, l’Américain se met en scène, trouvant dans une sorte de “subjectivité objective” le parfait moyen d’aborder des situations complexes, et d’en extraire l’essentiel : “Mon intention (…) est de signaler au lecteur que le journalisme est un processus pratiqué par un être humain, avec toutes les imperfections que cela implique. Ce n’est pas une expérience figée, effectuée par un robot derrière du Plexiglas”, explique cet admirateur de Robert Crumb et Hunter Thompson en préface. La complémentarité du texte et des images, la fluidité des allers-retours entre passé et présent lors des mises au point historiques ou le dessin, à la fois précis et expressif, font le reste : en plus de sa qualité journalistique, l’œuvre de Joe Sacco exploite merveilleusement la richesse de la bande dessinée, qui devient entre ses mains un formidable outil de transmission.

Traduit de l’américain par Sidonie Van den Dries et Olivier Ragasol, novembre 2011, 200 pages, 25 euros.

Blood Song, de Eric Drooker – éd. Tanibis

Dans sa préface, Joe Sacco n’y va pas de main morte en évoquant Frans Masereel, un des maîtres de la gravure sur bois qui marqua l’expressionnisme des années 1920, pour parler de l’art d’Eric Drooker. Difficile de lui donner tort, tant Drooker signe ici une œuvre riche et aboutie. La force de Blood Song réside dans la limpidité extraordinaire du récit, qui pourrait passer, au premier abord, pour de la naïveté. Or, si les images sont simples, si les symboles sont explicites au point de dégager une aura quasi mythologique, c’est parce qu’on ne croise pas le moindre mot en 300 pages – le récit est si prenant que pour un peu, on oublierait presque qu’il est muet. Drooker mène sa narration avec une maîtrise époustouflante. La fausse monotonie du découpage surprend quand elle s’enraye, les couleurs chaudes étonnent lorsqu’elles parviennent à s’imposer au milieu des couleurs froides des planches, les dessins semblent sortir de la page quand ils débordent de leur cadre sans prévenir : l’Américain sait gérer ses effets à la perfection pour bousculer le lecteur et l’obliger à ne jamais relâcher son attention. Rien n’est laissé au hasard ; Drooker nous emmène là où il veut. D’abord dans une paisible contrée (le Vietnam ?) ravagée par des soldats qui brûlent, tuent et pillent, obligeant l’héroïne à fuir seule avec son chien, dans une barque perdue dans l’immensité de l’océan. Puis au cœur d’une mégalopole qui rappelle évidemment New York, ville native de l’auteur qui ne cesse de hanter ses œuvres, livre après livre. Politique, poétique, métaphorique, Blood Song résume à lui seul le foisonnement du travail d’Eric Drooker, combattant insatiable contre l’indifférence et la violence. L’absence de mots s’inscrit alors parfaitement dans sa démarche universelle. Une fois encore, on repense à l’ancêtre belge : “Ce qu’il y a de merveilleux avec l’art de Masereel, disait Thomas Mann, c’est qu’en dépit de toute sa nouveauté il est si éminemment démocratique qu’il crée vraiment de “bonnes images”, dans le sens que Tolstoï exige des “bons livres”, à savoir que chacun puisse les comprendre, la servante comme l’artiste, l’étudiant comme le professeur. Les dessins de Masereel (…) appartiennent à une démocratie imaginaire.” Il ne fait aucun doute que Mann aurait trouvé chez Eric Drooker un membre essentiel de cette démocratie-là.

(La citation de Thomas Mann est issue de l’introduction à La Ville de Frans Masereel, parue aux éditions 100 Pages).
Novembre 2010, 300 pages, 24 euros.