Sale temps pour les braves, de Don Carpenter – éd. Cambourakis

Sale temps pour les braves Don Carpenter Cambourakis couvertureVenu au monde pendant la crise de 1929, abandonné par ses parents, Jack Leavitt apprend rapidement à se débrouiller seul pour survivre. Avec son regard noir et ses muscles imposants comme seuls atouts, il rêve de jolies filles et d’argent facile, fait les 400 coups avec ses jeunes compagnons qui traînent dans les salles de billard et essaient de gratter un dollar par-ci, une bière par-là. Quelques embrouilles, rien de bien méchant, et c’est la maison de correction. Suite logique du carcan rigide de l’orphelinat, et avant-goût de la prison du comté, puis de la prison d’Etat, qui l’attendent de pied ferme. “S’ils semblaient trop bruyants, trop turbulents, trop rebelles, peut-être était-ce un peu par désespoir, parce que s’étendaient devant eux des années interminables d’une existence morne, de boulots merdiques, d’épouses sans charme, et de marmots sans plus d’avenir qu’eux-mêmes.”

A travers le destin de Leavitt, voué dès sa naissance à n’avoir aucune chance de son côté, Sale temps pour les braves ausculte la face tristement ordinaire d’une Amérique qui n’a rien et rêve de tout avoir, mais qui n’aura droit qu’aux miettes. “Tout finit par vieillir quand on en rêve trop longtemps.” Face à l’implacable logique d’une justice aveugle toujours prompte à enfermer les démunis, face à la vacuité d’une existence où les fantasmes adolescents se sont évaporés pour laisser place à un désenchantement résigné, que reste-t-il ? Des espoirs de rédemption sciemment sabotés par la promesse d’un avenir stérile. Une rage meurtrière, tapie, prête à éclater. L’envie, à force de souffrance, de ne plus retourner en prison, mais pour faire quoi ? Se marier, travailler, et s’enfermer, encore une fois, dans un quotidien pas si éloigné de celui d’Alcatraz. Survivre, en attendant la fin, “enterré dans sa propre peau, ses os, ses nerfs”.

“Il faut qu’on ait des enfants. Ou alors c’est que rien n’a de sens.
- Eh bien peut-être qu’effectivement rien n’a de sens.”

Paru en 1966 et célébré par des auteurs comme Richard Price ou George Pelecanos, ce premier roman de Don Carpenter (1931-1995) fait preuve d’un fatalisme sourd et d’une lucidité acharnée, contrebalancés par la tendresse sans borne avec laquelle l’écrivain américain couve ses personnages. L’écriture simple et précise perce la complexité des sentiments qu’elle décrit, rappelant la prose d’un Jean Meckert, capable de cracher des sentences aussi limpides que renversantes (“Un pénis décharge et je suis condamné à mener une vie morte.”).

Plus Leavitt évolue, comprend, digère le monde qui l’entoure, plus il perçoit le cul-de-sac qui l’attend. Les ex-taulards resteront toujours des taulards ; les Noirs ne seront jamais que des nègres ; les femmes fauchées, pour peu qu’elles soient mignonnes, sombreront dans la prostitution – “il fallait bien admettre que ces filles n’étaient pas vraiment faites pour autre chose, sinon peut-être pour travailler derrière un comptoir quelque part, sortir avec des types sans intérêt et se faner dans des mariages ternes et l’amertume de l’obscurité. L’un ou l’autre. Quelle différence ?” Sale temps pour les braves déplie froidement ces vaines trajectoires, que le sexe ou l’alcool n’arrivent même plus à étourdir. “S’il n’avait pas envie de boire un verre, alors il n’avait envie de rien. S’il n’avait envie de rien, alors il pouvait tout aussi bien mourir.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, mars 2012, 350 pages, 23 euros.

Mascarade, de Gabriel Chevallier – éd. Le Dilettante

De Gabriel Chevallier, on ne se souvient plus de rien, ou presque. Juste d’un Clochemerle, roman satirique dépeignant les déchirements de deux France, l’une laïque et l’autre catholique. Amusant, ce texte reste pourtant bien en retrait de ceux qu’il a éclipsés, et que l’on redécouvre peu à peu grâce au Dilettante. L’an dernier, la réédition de La Peur (1930), sur l’horreur quotidienne d’un soldat de la Première Guerre mondiale, avait révélé un écrivain que l’on ne soupçonnait pas. Mascarade, recueil de cinq nouvelles paru en 1948 prouve définitivement que Chevallier vaut mieux que son image d’auteur de seconde zone.

Le premier récit, Crapouillot, s’attaque encore à la guerre 1914-1918. Seulement cette fois, Chevallier change complètement de point de vue par rapport à La Peur : en optant pour un humour corrosif, il dresse le portrait grinçant d’un colonel autoritaire qui “veut des morts” pour tenir à jour ses statistiques, et se préoccupe moins de la vie des soldats que de son avancement. La tonalité outrancière, appuyée par un argot très expressif, rend plus terrible encore la description des tranchées, le vacarme des obus, l’écrasante présence de la mort, l’absurdité des combats ou les stratégies absconses du commandement.

“Dans un décor comme brûlé par l’acide et les gaz. Pour paysage, d’immenses mares de purin humain où baignaient les macchabs, dans une odeur puissante qui mariait le vomis, les chiottes et la morgue. Et ça tonnait, ça giclait, ça tombait de partout, la sacrée ferraille éventreuse. Ca vous tombait dessus ou à côté.” (page 79)

Violente diatribe contre “la plus formidable connerie des temps modernes”, cette longue nouvelle confesse toute l’amertume d’un homme envoyé au fond des tranchées dans sa jeunesse qui a vu, à l’âge mûr, resurgir la folie meurtrière en 1939. Cette lassitude quant à l’espèce humaine, qui confine parfois à la misanthropie, parcourt tout le recueil. Gabriel Chevallier ne cesse de tomber les masques des citoyens lambda, de creuser les histoires de famille, de pointer du doigt le cynisme et la cruauté des relations humaines, la fameuse mascarade. La vieille chouette pétomane dont la mort réjouit toute sa famille (Tante Zoé), ou le Français chauvin et rebelle qui se retourne aussi sec et se met au service de l’occupant allemand par facilité (Le Sens interdit) montrent à quel point Chevallier excelle dans l’exercice du portrait ironique. Ainsi, dans Le Perroquet, éclate tout le désillusionnement de l’auteur : un pauvre type passablement médiocre, commet un crime crapuleux, tuant une vieille à coups de marteaux. Effrayé par la perspective de son arrestation voire de son exécution, il décide de se fondre au mieux dans le moule de la société, pour ne pas se faire remarquer. Le voilà devenu le Français modèle.

“Il honorait la loi, l’ordre et la police comme peu de Français savent le faire. Il honorait la famille et la patrie, saluait avec ferveur le drapeau, admirait les puissants, reconnaissait la nécessité des hiérarchies et de la soumission aux élites. (…) Son crime l’avait enrichi de bons sentiments.” (page 169)

Par le biais de ce texte noir aux antipodes des canons du genre policier, Chevallier ridiculise le Français moyen, l’obéissance et la tiédeur, en faisant d’un assassin le citoyen rêvé des sociétés modernes, glorifiant le conformisme et la soumission. Meckert ou Manchette ne sont pas loin. Chevallier prête même à son personnage un discours insolite, mi-anarchiste, mi-provocateur, et ose mettre sur le dos de la police les forfaits des hors-la-loi (“Si les assassins étaient moins traqués, peut-être que beaucoup ne récidiveraient pas”).

Charge violente contre les faux-semblants d’un monde dirigé par les lâches, les orgueilleux et les traîtres, Mascarade est un livre drôle, féroce et désabusé, qui confirme ce que La Peur avait avancé : il faut lire Gabriel Chevallier.

Réédition, octobre 2010, 320 pages, 22 euros.