Calibre 16mm, de Jean-Bernard Pouy – éd. In8

Calibre 16mm Jean-Bernard Pouy In8Un retraité est embringué malgré lui dans une histoire louche, des gros bras le poursuivent et tentent de récupérer quelque chose (mais quoi ?) : on l’aura compris, l’intrigue reste très classique. Jean-Bernard Pouy, sur un format court, se sert de ce cadre qui frise la parodie pour livrer un récit très autobiographique revenant sur ses amours estudiantines pour le cinéma expérimental.

De fait, cette novella ciselée apparaît comme un prétexte pour raviver le souvenir de ces courts-métrages diffusés dans des salles quasi clandestines du Paris des années 1970, des bobines à vous filer des crises d’épilepsies, de l’underground, du vrai, du poétique, de l’obscur, de l’Art avec un grand A – et des films qui étaient parfois plus intéressants passés à l’envers qu’à l’endroit.

“Nous étions prêts à tout gober. Du conceptuel à l’abstrait. En plus, c’était les seuls endroits où l’on pouvait mater des filles et des hommes à poil. Et entendre du rock and roll de l’ombre ou bien de la musique progressive. C’était aussi un moyen de voir des œuvres qui n’étaient pas proposées uniquement par des cinéastes. Je me souviens des films de Gerard Malanga, encore lui, qui ne valaient pas tripette question cinéma, mais qui nous proposaient tout une escouade d’éphèbes nus et bronzés, la bite en avant, s’ébattant dans des massifs de rosiers en lisant du Gertrude Stein.”

Vif, alerte et perclus de traits d’humour, son style fait merveille, ses dialogues claquent et rebondissent sans effort. Avec une nostalgie amusée et cette érudition qu’il sait si bien partager, JB Pouy nous fait revivre les soirées interminables passées à pérorer sur le cinéma, raconte la Factory de Warhol et ses disciples, les projections délirantes de Giovanni Martedi (auteur entre autres du légendaire Film sans projecteur), ou les expériences visuelles de Michael Snow, capables de rendre dingues les spectateurs. Non seulement c’est drôle, mais une fois le livre achevé, vous êtes sûrs de passer quelques heures sur Internet à chercher les films cités, pour enfin savoir les films de Tony Conrad rendent vraiment aveugle.

Octobre 2013, 64 pages, 11 euros.

Lune captive dans un œil mort, de Pascal Garnier – éd. Points

Lune captive dans un oeil mort couverture Pascal Garnier points seuils zulma polarAprès une vie propre et bien rangée, Odette et Martial emménagent dans leur dernière demeure, un petit pavillon en joli préfabriqué, caché dans la campagne du sud, au sein d’une résidence ultrasécurisée. Rapidement, les deux retraités sont rejoints par un autre couple, puis par une femme seule, tandis qu’un gardien taciturne et une animatrice forment le personnel encadrant. Enfermés les uns avec les autres, coupés du monde, couvés par le regard placide des caméras de surveillance, ces seniors voient leurs jours paisibles tourner à la mauvaise téléréalité. Les saluts chaleureux se muent en sourires figés, les discussions creuses virent à l’hypocrisie, la curiosité glisse vers la paranoïa.

Une fois encore, Pascal Garnier ne peut s’empêcher de noyer les personnages de son huis clos dans une ironie impitoyable, étouffant minutieusement la moindre once de lumière qui tenterait, tant bien que mal, de survivre. Implacable, il épluche les affres du train-train quotidien, hache la sournoiserie latente, déchiquette la fausseté pour révéler au grand jour la méchanceté et la bêtise des hommes. Dans sa préface, Jean-Bernard Pouy souligne avec justesse “la force de ce regard, enveloppant, acerbe et dérangeant, humaniste et rageur à la fois. (…) Ses textes sont comme des peintures. Ca se regarde, se détaille longtemps.” Tout le style de Garnier se niche dans une apparente économie de moyen. Comme chacun de ses livres, Lune captive dans un œil mort n’excède pas les 150 pages, et brille par la précision étincelante de son style. Le pinceau de son auteur esquisse en quelques touches des portraits précis, des dialogues décapants ou des situations qui semblent ne pas réussir à trancher entre le pathétique et le grotesque.

Et partout, jaillit un humour discret, sarcastique, espiègle, bouffée d’oxygène salvatrice au cœur des ténèbres. Au point que derrière leur pessimisme à couper au couteau et leur chute féroce, les romans de Pascal Garnier embaument une humanité et une tendresse infinies. Décédé il y a un peu plus d’un an, Garnier laisse un vide immense dans le paysage littéraire français. Lune captive dans un œil mort, mais aussi Le Grand Loin, Flux, Les Nuisibles, La Théorie du panda et bien d’autres encore méritent d’être lus et relus, tant ils constituent une œuvre qui n’a pas beaucoup d’équivalent dans le roman noir.

Edition de poche, mai 2011, 154 pages, 6 euros. Préface de Jean-Bernard Pouy.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre roman de Pascal Garnier : Cartons.