Deux livres de S. Trapier & J. Ristorcelli – éd. Matière

Tarzan contre la vie chère, de Stéphane Trapier

Tarzan contre la vie chere Stephane Trapier MatiereEt si les héros hollywoodiens avaient, finalement, les mêmes soucis que nous ? C’est ce que laisse entendre Stéphane Trapier, en extirpant Tarzan, Superman et consorts des films où ils tournaient en rond pour les projeter sur le papier, en 2014. Du coup, au lieu d’ergoter sur des histoires d’amour, de trahison, de western et de demoiselles à secourir, les voilà avec des préoccupations toutes autres : crise économique, GPA, rythmes scolaires, réseaux sociaux, mode du selfie, dépistage colorectal… Désormais, c’est l’emploi qu’il faut sauver, et non plus la veuve et l’orphelin. On se provoque en duel pour un tweet déplacé, on refuse d’allumer le calumet de la paix pour ne pas devenir fumeur passif. Et Zorro, pendant ce temps-là, se lance à l’assaut d’usines de viande surgelée.

Entre le collage pop coloré, le détournement parodique et l’envie de prendre un marqueur pour saloper les pubs dans le métro en y ajoutant des bulles débiles, Stéphane Trapier s’amuse à faire parler John Wayne, Robert Mitchum ou Sherlock Holmes comme d’autres jouent aux Légo. Le décalage entre les poses grandiloquentes de l’imagerie hollywoodienne et le côté terre-à-terre de leurs propos suscite un humour réjouissant, mais pas seulement. Car derrière les couleurs pétantes et les héros en slip panthère, c’est bien la superficialité du raffut médiatique autour de certains sujets d’actualité que raille Stéphane Trapier. « Personne ne bouge d’ici tant que la croissance n’est pas de retour ! »

Octobre 2014, 144 pages, 22 euros.

 

Les Ecrans, de Jacques Ristorcelli

Les Ecrans Jacques Ristorcelli MatiereAux antipodes de l’humour décalé de Trapier, Les Ecrans de Jacques Ristorcelli le rejoint tout de même dans sa réflexion sur les médias et la volonté d’accoler des textes et des illustrations a priori déconnectés. Revenant sur le séisme-tsunami-catastrophe nucléaire qui survint au Japon en mars 2011, Les Ecrans, comme son nom l’indique, ne fait pas un récit frontal des événements, mais les relate à travers le filtre de nos ordinateurs et télévisions. Résultat : un entassement de guerre, de déraillements, d’explosions, d’accidents, de naufrages, projections désordonnées de ce flux d’images emmagasiné lors des semaines où Fukushima faisait la une.

De ce magma visuel se détachent trois voix : celle de la télé, avec ses bandeaux sévères qui défilent en continu 24h/24, sans hiérarchie ni recul ; celle d’une Japonaise qui donne des nouvelles à un proche ; et celle, mécanique, plus mystérieuse, d’une voix qui semble naître des écrans eux-mêmes. Chaotique, alternant les styles graphiques, Les Ecrans apparaît comme un mélange de réalité et de fiction (beaucoup d’illustrations sont redessinées à partir de comics ou d’affiches japonaises de la Seconde Guerre mondiale), assemblage d’images vues et d’autres rêvées, déformées par notre mémoire ou polluées par des associations d’idées. Ce que Jean Baudrillard, cité en exergue du livre, qualifie de « déchet informatif, communicatif, informationnel, qui est aussi une masse inerte, (…) une force d’inertie en quelque sorte, qui pèse sur l’événement même. » Un album composite, qui résume intelligemment la manière dont le flot d’informations qui nous abreuve finit en fait par totalement contaminer le message qu’il est censé délivrer.

Novembre 2014, 112 pages, 18 euros.

Tarzan contre la vie chere Stephane Trapier Matiere extrait

La Fille du chaos, de Masahiko Shimada – éd. Wombat

La Fille du chaos Masahiko Shimada WombatA ma droite Mariko, une jolie lycéenne séquestrée, torturée et violée pendant deux ans par son ravisseur, et qui depuis, traumatisée par les hommes, joue du cutter avec une sanglante virtuosité. A ma gauche, Naruhiko, jeune narcoleptique un peu lunaire qui a hérité de sa grand-mère son don pour la voyance, issu d’une longue tradition de chamanes. La première semble échappée d’un roman noir sordide, l’autre d’un univers barré tendance ésotérique, et pourtant ils vont se retrouver face à face dans le même roman, ce qui en dit long sur l’ambiance étrange de cette Fille du chaos.

Naviguant entre le polar et le fantastique, le roman de Masahiko Shimada demande quelques chapitres de patience, le temps que l’on trouve ses repères dans ce monde ambivalent. Aux scènes de violence extrême faite aux femmes, racontées avec un réalisme tel qu’il en devient détaché, répondent des passages oniriques d’une beauté étrange, comme cette extraordinaire séquence de rêve d’un érotisme surréaliste, où la jeune fille fait jouir un sexe volé, séparé de son propriétaire.

Derrière ces changements de tons constants, l’auteur nous fait vite comprendre que c’est un portrait au vitriol de la société nippone qu’il est en train d’esquisser. Dans ce Japon-là, les femmes ne sont pas les bienvenues : les lycéennes vendent leurs culottes sales à des pervers pour financer leurs études, les fugueuses sont récupérées par des filières de prostitutions, les hommes ne pensent qu’à abuser des demoiselles. Dans ce Japon-là, les chamanes se sont perdus en route, la nature a disparu, et les peuples anciens ont été oubliés, absorbés, démembrés. Dans ce Japon-là, le taux de suicide est le plus élevé au monde, et l’on finit par trouver ça normal. C’est finalement ça, la leçon de Masahiko Shimada : face au cynisme omnipotent, il signe un texte farfelu qui, malgré sa noirceur et sa subversion presque terroriste, tend à réenchanter une société qui a perdu son âme.

Traduit du japonais par Miyako Slocombe, mars 2014, 350 pages, 23 euros.

DDT, de Suehiro Maruo – éd. Le Lézard Noir

DDT Suehiro Maruo Le Lezard NoirViols, incestes, mutilations, meurtres, scatologie et vers de terre : quand on ouvre un manga de Suehiro Maruo, il faut toujours s’attendre au pire. Traversé par des ombres inquiétantes et des lumières blafardes, son trait coupant s’amuse avec les codes de l’expressionnisme, soutenu par un noir et blanc d’une élégance froide (sauf dans le premier récit, magnifique poème surréaliste au noir et blanc rehaussé de rouge sang). L’auteur de La Jeune Fille aux camélias tisse sa toile au plus profond de nos angoisses.

Marqué par l’érotisme grotesque de l’écrivain Edogawa Ranpo et par la littérature fantastique (les vampires, Frankenstein…), Suehiro Maruo fait beaucoup plus que du manga d’horreur. A la beauté de ses compositions s’ajoute une écriture soignée, qui fouille dans les recoins des relations hommes-femmes pour en extraire ce qu’il y a de plus noir – non sans humour, comme quand il ose intituler Les Joies secrètes du prolétariat la sordide descente aux enfers d’une jeune fille prostituée par son père puis massacrée par des jeunes délinquants.

Recueil d’histoires courtes réalisées entre 1981 et 1983, DDT impressionne par ses qualités littéraires et cette manière qu’a l’auteur de toujours nous entraîner plus loin, profitant de nos tendances voyeuristes ou de notre fascination macabre pour ces personnages qui, forcément, finiront mal. Les perversions déglinguées de Maruo puisent leur singularité dans cette désarçonnante utilisation de l’absurde, sans oublier l’influence surréaliste, notamment Georges Bataille et son Histoire de l’œil. C’est ce mélange subtil qui fait qu’en plus de nous terrifier, les histoires du Japonais arrivent toujours à nous tourmenter, bien malgré nous.

DDT Suehiro Maruo Le Lezard NoirTraduit du japonais par Miyako Slocombe, novembre 2013, 176 pages, 21 euros.


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Notre article sur Edogawa Ranpo.

Baby Boom, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereDes personnages déguisés, évoluant dans un décor farfelu, associés à ce trait noir, géométrique et froid, qui recouvre les pages : voilà ce que l’on croyait être la marque de fabrique de Yûichi Yokoyama, reconnaissable entre mille. Pourtant, le Japonais nous prend cette fois à contre-pied. A peine le livre entrouvert, ce sont les couleurs, d’une fraîcheur éclatante, qui font sursauter nos pupilles. Jaune, rouge, bleu, vert, fuchsia… Baby Boom est un feu d’artifice. Yokoyama a troqué sa ligne claire en noir et blanc au profit de feutres pétants, utilisant souvent deux couleurs par page (une pour les personnages, une pour les éléments du décor) magnifiquement rendues par le minutieux travail de reproduction de l’éditeur. Si bien rendues que l’on perçoit encore toute la fougue et la spontanéité du geste de l’auteur, comme si l’on parcourait les planches quelques secondes seulement après leur conception.

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereComme à son habitude, l’artiste tokyoïte ne nous livre aucune clé, et concocte des histoires qui n’en sont pas. Bâti autour de deux figures – un gros poussin tout rond accompagné de l’homme à tête d’oiseau noir que l’on a déjà croisé dans les précédents volumes et qui passe pour être une projection de l’auteur -, Baby Boom enchaîne les saynètes dénuées de toute tension narrative. Les deux personnages prennent un bain. Les deux personnages vont au camping. Les deux personnages vont à la piscine (deux fois). Etc. Le tout sans que le moindre mot ne soit prononcé pendant les presque 200 pages du livre.

Ca pourrait tourner en rond, s’avérer complètement creux. Mais une fois de plus, Yûichi Yokoyama n’a pas son pareil pour rendre excitants ses non-récits. On jurerait des gags tirés d’un illustré pour enfants qui auraient été vidés de toute intention humoristique. Grâce au charme du feutre, à la densité de la mise en page et au rythme forcené imprimé par les onomatopées (toujours aussi tranchantes), une balade au square peut soudain virer au jeu de plateforme parsemé d’embûches, une sortie en boîte de nuit dégage paradoxalement un silence très émouvant, et une journée passée à faire le ménage atteint une frénésie digne d’une scène de combat. Comme si la pureté de l’esthétique de Yûichi Yokoyama déteignait sur ses personnages, conférant à chacun de leur geste, même le plus banal, une présence hypnotique. Comme si l’utilisation des feutres transformait chaque action en un moment magique, d’une candeur enfantine.

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereTraduit du japonais par Céline Bruel, novembre 2013, 184 pages, 23 euros.


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Nos articles précédent sur l’oeuvre fascinante de Yûichi Yokoyama : Nouveaux Corps et Explorations.

AYBABTU, Comment les jeux vidéos ont conquis la pop culture, de Harold Goldberg – éd. Allia

AYBABTU Comment les jeux vidéos ont conquis la pop culture Harold Goldberg AlliaIl suffisait de voir l’attente frénétique qui entourait la sortie de Grand Theft Auto V il y a quelques semaines : du Parisien à Libération en passant par Paris-Match ou même Le Figaro, toute la presse, qui rechigne pourtant souvent à évoquer ce pan de la culture contemporaine, s’est emparée du phénomène. Il n’aura fallu que trois jours pour que les bénéfices de GTA 5 atteignent le milliard de dollars, et trois semaines pour que les chiffres de vente du précédent opus (25 millions de copies vendues) soient pulvérisés. Le cinéma peut aller se rhabiller : le jeu vidéo est aujourd’hui le colosse de l’industrie du divertissement.

Mais comment en est-on arrivé là ? En mêlant la rigueur du journaliste, l’expérience d’un ancien professionnel du milieu et l’enthousiasme du type capable de passer 36 heures d’affilée sur sa manette en se nourrissant seulement de café froid et de pizza surgelée, Harold Goldberg revient sur ce demi-siècle qui a vu le jeu vidéo s’imposer auprès d’un public de plus en plus large. Plutôt qu’un essai lisse ou exhaustif, AYBABTU se concentre sur des événements précis – l’apparition d’un personnage, la sortie d’un titre novateur, la trajectoire d’un créateur ou d’une entreprise – pour livrer une histoire elliptique, mais Ô combien fascinante, du jeu vidéo. Aussi passionnant pour le néophyte que pour le geek, ce livre nous entraîne “dans le terrier d’Alice au pays des merveilles”, où Mario, Sonic, Crash Bandicoot, Pac-Man et toute une pléiade de créatures excentriques côtoient les guerriers d’Everquest, les mages de Final Fantasy ou les gangsters de GTA, sur fond de petites briques colorées qui tombent et s’empilent, inlassablement.

En plus de montrer pourquoi les jeux vidéos se sont progressivement imposés d’abord auprès des jeunes et des garçons, puis auprès des adultes et des femmes, Goldberg esquisse le portrait de l’économie du divertissement électronique : il narre l’avènement d’Atari, la domination du Japonais Nintendo, l’arrivée de la Wii, les conditions de travail des développeurs, ou encore le monde des testeurs, digne d’Orange mécanique. Avec, trop souvent, ce triste schéma qui se répète : des jeunes gars pleins d’imagination fabriquent un jeu génial sur leur ordinateur, deviennent milliardaires du jour au lendemain, voient leur start-up cotée en bourse et immédiatement après, des types en costards gâchent tout en instaurant des règles de rentabilité et de retour sur investissement.

S’il s’avère fou de jeux vidéos et insiste sur la richesse de titres comme Bioshock, l’auteur est aussi lucide quant à la créativité limitée de certaines productions : la course à la technologie (ou le soin porté à faire frétiller une grosse paire de seins) se fait parfois aux dépens du scénario et de l’originalité. D’ailleurs, Goldberg s’inquiète de constater que l’industrie du jeu brasse tellement d’argent que la trajectoire des petits génies des années 1990 semble difficilement imaginable aujourd’hui – à moins que les jeux réalisés par des amateurs, de plus en plus nombreux ces dernières années, ne compensent le manque d’audace des grosses compagnies.

Encore prisonnier de sa réputation obscène, violente, d’objet néfaste à la santé mentale de nos tendres enfants (comme le rock, la télévision, le cinéma ou la littérature avant lui), le jeu vidéo reste mésestimé. Harold Goldberg, qui rêve de le voir un jour reconnu comme un art à part entière, s’en désole. Qu’il se rassure : avec de tels historiens pour le servir et raconter son épopée, le jeu vidéo ne devrait pas tarder à gagner la reconnaissance qu’il mérite.

All Your Base Are Belong to Us. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Damien Aubel, septembre 2013, 450 pages, 20 euros.

Les Remèdes du docteur Irabu, de Hideo Okuda – éd. Wombat

Les Remèdes du docteur Irabu Hideo Okuda WombatTetsuya, incapable de surmonter le départ de celle qu’il aimait, se réveille un matin avec une encombrante érection qui semble bien décidée à ne pas s’estomper. Hiromi, elle, persuadée d’être la plus belle femme du monde, est narcissique au point de croire que tous les hommes la harcèlent. Le jeune Yûta, lui, ne peut pas vivre sans son portable et passe ses journées à envoyer des messages à tout le monde pour se convaincre qu’il a plein d’amis. Tous ont un point commun : pour guérir de leur névrose, ils se retrouvent dans le sous-sol d’une clinique tokyoïte, au service psychiatrie. Là où opère l’extravagant docteur Irabu.

Affublé d’une infirmière aussi sexy qu’acariâtre, cet obèse fétichiste à l’allure bovine prend soin de ses patients comme personne. Plutôt que d’émettre un diagnostic ou de soigner leurs maux, il se comporte comme un enfant insouciant, parle de tout et de rien, leur suggère n’importe quoi (du genre : tendre une embuscade à des yakuzas pour oublier le stress du boulot), quand il ne se paie pas carrément leur tête. Et pourtant, comme hypnotisés par le déroutant praticien, les clients reviennent toujours, et – c’est un comble – repartent guéris. Alors, idiot fini ou médecin génial ? Irabu joue-t-il un rôle pour bousculer ses patients et les forcer à réfléchir à leurs errements, ou est-il complètement timbré ? Dur de se faire une idée.

Cocasses, ces cinq “leçons” de psychiatrie sont l’occasion de situations délirantes, pleines de drôlerie et d’ironie. Mais, au-delà de sa dimension humoristique, Les Remèdes du docteur Irabu intrigue par sa manière détournée de dresser le portrait de nos inquiétudes profondes. Irabu n’en est que le personnage secondaire : le récit est toujours axé sur le malade, dont les souffrances semblent découler des maux de notre société pressée, trop soucieuse des apparences et obnubilée par la performance et la sécurité. Et si, finalement, le vrai remède du gros docteur Irabu et de son allumeuse d’infirmière, c’était le rire ?

Traduit du japonais par Sylvain Chupin, janvier 2013, 290 pages, 20 euros. Couverture de Romain Slocombe.


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 Notre article sur le second volume des aventures du psy Irabu: Un yakuza chez le psy.

Coffret Edogawa Ranpo – éd. Picquier poche

Couv Coffret Edogawa Ranpo la bate aveugle ile panorama le lezard noirEdogawa Ranpo (1894-1965) passe traditionnellement pour le père du roman policier japonais. Celui dont le pseudonyme est une transcription phonétique d’Edgar Poe explora en effet ce genre en profondeur, notamment à travers les enquêtes de son détective Akechi Kogoro, imaginant des intrigues retorses où le crime s’apparente souvent à une recherche esthétique macabre. Si ses œuvres ont un peu vieilli, leur désuétude n’érode pas, pour autant, la dimension la plus fascinante de ses récits : ce déstabilisant mélange de stupre et de sang, ces psychologies déviantes, cette atmosphère malsaine. Des nouvelles comme La Chenille ou La Chaise humaine restent parmi les plus déroutantes de la littérature moderne. Entre érotisme, horreur et grotesque, l’écriture “ero-guro” de Ranpo influencera le cinéma (Teruo Ishii) ainsi que toute une génération d’auteurs de manga, dont Hideshi Hino ou Suehiro Maruo (adaptation de L’Île panorama, Casterman, 2010). Les éditions Picquier rééditent aujourd’hui trois romans d’Edogawa Ranpo dans un petit coffret.

Edogawa Ranpo Ile panorama PicquierL’Île panorama (1927). Pour créer le monde dont il rêve, un écrivain raté prend la place de son riche sosie récemment décédé, et utilise sa fortune pour bâtir l’île panorama. Une œuvre d’art taille réelle, un Eden tout en trompe-l’œil, accomplissement magnifique et inquiétant de sa vision démesurée. Dans un décor fabuleux, Edogawa Ranpo joue avec le thème du double, et met en perspective le paradis luxuriant peuplé de nymphettes avec la folie meurtrière d’un homme, prêt à tout pour réaliser son ambition.

 

Edogawa-Ranpo-Lezard-noir-PicquierLe Lézard noir (1929). Un ersatz de Sherlock Holmes affronte un ersatz d’Arsène Lupin au féminin, surnommé le Lézard noir, dans une intrigue ludique qui multiplie les tours de passe-passe et les rebondissements improbables. Très classique, Le Lézard noir vaut surtout pour sa dernière partie, qui nous plonge dans l’antre de la voleuse. On pénètre dans un musée saugrenu où, à côté des richesses qu’elle a accumulée, la séduisante monte-en-l’air collectionne des mannequins humains. Les trois romans ont d’ailleurs en commun de mettre en scène des lieux capiteux et oppressants, projection des obsessions des personnages.

 

Edogawa Ranpo la Bete aveugle PicquierLa Bête aveugle (1931). Dans une Tokyo dont Edogawa Ranpo choisit toujours de révéler la face sombre et débauchée, une danseuse de cabaret se fait enlever par un artiste aveugle fou à lier, obnubilé par la beauté du corps féminin, qu’il ne peut appréhender que par le toucher. Au fond d’un mausolée dantesque, leur relation sensuelle dévie peu à peu. Sadomasochisme, torture, mutilations, et meurtre : voilà comment les histoires d’amour finissent quand on se laisse séduire par un tueur en série esthète, qui fait mourir de plaisir ses victimes. Réflexion provocante sur l’art, sur le couple, sur la sexualité, La Bête aveugle recèle toute l’ambivalence de l’écrivain japonais. Il entremêle sexe et mort dans un même mouvement de balancier qui donne le tournis. Avec en plus, cette touche de grotesque, résumée par la folie qui s’empare des habitants lorsque le tueur dissémine des morceaux de ses victimes charcutées à travers toute la ville :

“En lisant l’article du journal qui relatait la trouvaille, les lecteurs se mirent à rire. Les différentes façons de se débarrasser du cadavre étaient tellement extravagantes qu’elles en étaient comiques. (…) C’était une histoire démente et cocasse, tellement absurde qu’on en avait le fou rire.”

Coffret Edogawa Ranpo, trois romans d’environ 150 pages traduits du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 18 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur l’adaptation de L’Île panorama de S. Maruo.
ET AUSSI > Notre article sur L’Enfant insecte de Hideshi Hino.

Maxi Cula, de Namio Harukawa – éd. United Dead Artists

Maxi Cula Namio Harukawa United Dead ArtistNamio Harukawa est monomaniaque. Il passe son temps à dessiner des femmes aux seins prodigieux, aux hanches phénoménales, propulsées par un fessier aux dimensions inouïes. Ces silhouettes gigantesques, tout en chair, sont flanquées d’un homme, souvent chétif et dégarni, immanquablement écrasé sous le derrière cyclopéen de la demoiselle. Entre érotisme et dégoût, le dessinateur nippon multiplie les variations sur cette image provocante de la femme dominatrice, glissant parfois vers la scatologie ou donnant à ses mantes religieuses des airs de mères nourricières déviantes, dans un renversement des clichés de la pornographie.

Tabouret humain, pot de chambre ligoté, sex-toy domestiqué : les débouchés professionnels masculins paraissent assez limités dans le monde d’Harukawa. Les hommes, tenus en laisse, le dos zébré par les traces de fouet, sont-ils les victimes consentantes d’un jeu sadomasochiste, poussant à l’extrême un fantasme qu’on croirait échappé de la tête de Robert Crumb ? Sont-ils des prisonniers d’un cauchemar SF, parfois forcés d’accomplir leur besogne lubrique une arme sur la tempe, pointée par une surfemme génétiquement modifiée ? Sur les rares planches où l’on aperçoit leur visage, on a plutôt l’impression de voir des êtres misérables, humiliés, réduits à l’état d’objets de plaisir par des créatures à l’autorité écrasante.

Maxi Cula Namio Harukawa United Dead ArtistAlors, féministe, le Japonais ? Sans doute – avec beaucoup d’ironie, les donzelles à la croupe majestueuse sont souvent affublées de déguisements pleins de misogynie (uniformes d’infirmières ou oreilles de bunnies de Playboy). Le regard de ces matrones callipyges, qui nous regardent avec une pointe de fierté ou baissent des yeux dédaigneux vers leurs frêles victimes, joue avec le lecteur, ajoutant à l’outrance de la situation. Harukawa s’amuse à varier les plaisirs, mettant en scène des personnages récurrents, ou ajoutant un invité dont on ne peut que deviner le rôle (mari trompé ou voyeur jaloux, fille choquée par les activités de maman ou copine de jeu ?). Il insinue dans ses pages traversées par une violence contenue un humour salvateur, comme lorsque la vamp joufflue semble avoir “avalé” la tête de son serviteur, ou qu’une main lui tend un téléphone avec détachement, en pleine séance de dégustation.

Mais par-dessus tout, c’est le trait exquis de l’auteur qui rend ses dessins si fascinants. Magnifiquement rendue par la qualité des reproductions de l’éditeur, son esthétique léchée façonne des formes avec une incroyable volupté, travaille les lumières ou le grain charnu des chairs avec une précision académique. Son noir et blanc rehaussé d’un rose tendre, qui vire parfois au rouge, enveloppe ses compositions d’une douceur inquiétante, en complet décalage avec les scènes qu’elles dévoilent. Entre érotisme et dégoût, Namio Harukawa signe un ouvrage somptueux, aussi bizarre qu’intrigant.

Septembre 2012, 156 pages, 20 euros.

Boy, de Takeshi Kitano – éd. Wombat

Boy Takeshi Kitano Wombat Emmanuel Guibert couvertureMamoru se souvient de la fête des sports à l’école primaire, l’année où son grand frère avait failli l’emporter, et où “Tête creuse”, le champion de l’école, avait tenté de concourir malgré la fièvre. Le petit Toshio, lui, bousculé par la mort de son père et le déménagement qui a suivi, se réfugie tous les soirs au sommet d’une colline pour admirer les étoiles avec son grand frère. Et puis il y a Ichirô, ado timide qui décide de fuguer pour assouvir sa passion de l’Histoire et visiter les temples de Kyôto. Là-bas, il tombe sur une jeune fille qui va changer sa vie.

En trois nouvelles, Takeshi Kitano ravive le parfum doux-amer de l’enfance, signant trois histoires nimbées de mélancolie. Délaissant le grotesque et l’outrance qui parsèment souvent ses films (mais aussi sa carrière télévisuelle et son œuvre plastique, aperçues à la Fondation Cartier en 2010), le réalisateur de Aniki, mon frère s’exprime ici dans un registre plein de délicatesse, où l’humour se fait discret. Marqué par l’incompréhension qui règne entre les petits et les grands, ces récits tentent de cerner le moment de basculement dans l’âge adulte.

En choisissant de se mettre à hauteur d’enfant, “Beat” Takeshi fait du monde des adultes une bulle impénétrable. Avec beaucoup de retenue, symbolisée par la beauté ouatée du dénouement de Nid d’étoile, il met à mal la naïveté et l’innocence de ses jeunes personnages. Les pères manquent quand ils sont disparus trop tôt (Nid d’étoile), mais s’avèrent étouffants quand ils sont là, alcooliques agressifs (Tête Creuse) ou figures autoritaires et pragmatiques, qui brident les envies de leur progéniture (Okamé-san). Alors les enfants se dressent, défendent leurs rêves ou tentent de devenir grands le plus vite possible pour pouvoir lutter à armes égales. Malgré la nostalgie qui pointe, Kitano fait de l’enfance une période âpre et cruelle, où les émotions sont décuplées. Où les souffrances deviennent des plaies qui ne se refermeront jamais vraiment.

Traduit du japonais par Silvain Chupin, février 2012, 128 pages, 15 euros. Illustrations de Emmanuel Guibert.

Jintarô, le caïd de Shinjuku, de George Akiyama – éd. Le Lézard Noir

Jintaro caid Shinjuku George Akiyama manga lezard noir couverturePas de doute, Jintarô est un vrai méchant. Laid comme un méchant, il a un nez étrangement bosselé. Déguisé comme un méchant, il ne quitte jamais son costume rayé de proxénète sorti d’un pulp des années 1970. Cynique comme un méchant, il ne jure que par le dieu argent qui lui permet de tout s’acheter, de tout se permettre. Et surtout, il est impitoyable comme un méchant. Prêteur sur gages implacable, en cheville avec les yakuzas, il exploite le désespoir des gens endettés, leur fait crédit à des taux impossibles et s’arrange toujours pour rentrer dans ses frais. Sa méthode préférée ? Se rembourser sur le dos des femmes (littéralement), de préférence si elles sont jeunes et jolies. Car Jintarô a un problème avec les femmes. Complexé par ses origines pauvres et provinciales, par son inculture et son physique ingrat, le sinistre usurier les méprise, quand il ne les violente pas. Tristement, ses stratégies pour coucher sont uniquement liées à l’argent : soit il paie pour le sexe, soit il force ses débitrices à le payer de leur corps.

Pourtant, ce personnage sordide s’avère beaucoup plus profond que cette caricature de gangster de série B. Derrière sa morgue et ses répliques pompées à Mohammed Ali ou Robert De Niro, Jintarô cache un vide existentiel monstre, qui laisse peu à peu apparaître des failles dans sa carapace de dur à cuire. Ses poses machistes dissimulent mal les limites de sa philosophie – “manger de bonnes choses et faire l’amour avec de belles femmes”. Même l’auteur paraît surpris par cette facette insoupçonnée : lorsque George Akiyama finit par dévoiler la part humaine de son salaud de héros, il semble le faire presque malgré lui. Au point que, débarrassé de son outrance, son récit prend finalement des airs inattendus de réflexion sur le bien et le mal qui cohabitent en chacun de nous.

Jintaro caid Shinjuku AkiyamaPour public averti. Traduit du japonais par Miyako Slocombe, novembre 2011, 190 pages, 18 euros.

Hitler, de Shigeru Mizuki – éd. Cornélius

Hitler Shigeru Mizuki cornelius couverture mangaEn 1943, l’armée japonaise débarque en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Envoyés à la mort par leur hiérarchie méprisante, acculés par l’armée américaine au milieu d’un paysage aux faux airs de paradis, les soldats de l’empereur vont vivre un cauchemar. Shigeru Mizuki, malade, blessé, amputé du bras gauche, fera partie des rares à s’en tirer. Trente ans après les faits, devenu un auteur de manga à succès, il revient sur ce douloureux passé dans Opération mort, charge émouvante contre l’absurdité de la guerre et le traumatisme de la survie, publiée par Cornélius en 2008. Or, parallèlement à l’écriture de ce manga, il se lance également dans une biographie d’Hitler, qui paraît au Japon en 1971. Inquiet du renouveau du nationalisme japonais à la fin des années 1960 et de l’autoritarisme d’un pouvoir qui a violemment réprimé le mouvement étudiant, Mizuki pense sa biographie comme un objet pédagogique, destiné à lutter contre les penchants révisionnistes. Mais également, plus ou moins consciemment, l’ouvrage devient le moyen d’enquêter sur les blessures de son propre passé. Qui était Hitler ? Comment est-il devenu le monstre qui, indirectement, envoya le jeune soldat Mizuki à l’abattoir ?

Sans hargne, mais avec un souci de précision quasi documentaire, le mangaka s’applique à retracer la vie du Führer : étudiant raté, artiste frustré, chômeur bohème à l’ego surdimensionné, ou tête brûlée pendant la Première Guerre mondiale. Puis, presque par hasard, il s’engage dans un parti minable, rassemblant une douzaine d’adhérents et quelques dilettantes – “Qui aurait pu prédire que ce ramassis de branquignoles mettrait un jour l’Europe à sa botte ?” Si le récit centré sur Adolf Hitler écarte certains pans de sa personnalité, comme par exemple sa haine des juifs, juste évoquée à la fin (mais en deux images inoubliables), Mizuki va à l’essentiel sans jamais tomber dans la caricature. Avec une concision et une clarté remarquables, il rassemble les pièces du puzzle pour tenter de cerner les événements qui forgent Hitler, jusqu’à former un portrait plein de subtilité et d’ambivalence. A l’image de la relation malsaine que noue le dictateur avec Geli, sa nièce mineure, qu’il aime et couve tellement que pour lui échapper, elle optera pour le suicide.

hitler shigeru mizuki extrait cornelius mangaPour rendre compte des fluctuations de son personnage ridicule et charismatique, qui emprunte ses idées (ou sa moustache) à ceux qui l’entourent jusqu’à se contredire, Mizuki s’appuie sur son formidable sens graphique. La moustache, les yeux, la bouche ou les vêtements d’Hitler sont autant de détails sur lesquels il s’appuie pour signifier toute l’outrance d’un homme caractériel, pleurant, gémissant, rouspétant, toujours sur le point de basculer dans la folie. Déjà aperçu dans Opération mort, le réalisme quasi photographique des décors expressionnistes prophétise l’horreur à venir, cristallisée dans une Allemagne désincarnée, comme dénuée de vie. Seul espace où Mizuki laisse transparaître une pointe de fantaisie, les images allégoriques qui marquent le début de chaque chapitre ajoutent encore à l’atmosphère macabre. Didactique et ingénieusement menée, cette biographie audacieuse rappelle ce que beaucoup dissimulent derrière sa diabolisation : Hitler n’était qu’un homme comme les autres, et le nier serait la meilleure manière reproduire les mêmes erreurs.

Traduit du japonais par Yukari Maeda et Patrick Honnoré, octobre 2011, 296 pages, 25 euros.

Explorations, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

explorations yuichi yokoyama matiere manga couvertureComment Yûichi Yokoyama rend-il ses livres aussi magnétiques ? Le Japonais signe pourtant trois récits sans débuts ni fin, sans rebondissements, sans intrigue. Trois moments, hantés par des personnages silencieux qui progressent dans des paysages uniformes à perte de vue. Tantôt des kilomètres de cailloux, tantôt de la verdure qui paraît domestiquée. Et toujours, cette étrange impression d’anormalité. Pourquoi les explorateurs portent-ils des accoutrements aussi bigarrés et fantaisistes ? Pourquoi aucun mot n’est échangé au cours de ces 130 pages ? Pourquoi ces individus bizarres passent-ils leur temps à observer la nature ? Pourquoi : c’est la question à laquelle ne répond jamais Yûichi Yokoyama, le mystère qui illumine ses albums au point d’engendrer une tension écrasante qui fait office de ressort narratif. On ne peut s’empêcher d’essayer de combler ce vide, s’accrochant aux bribes d’indices pour formuler des hypothèses. En vain : Yokoyama ne lâche rien.

Qu’ils lancent des missiles téléguidés pour prendre des photos du paysage, trouvent des abris pour observer la plaine submergée par des averses torrentielles ou installent un camp au cœur de la forêt pour côtoyer des antilopes sauvages, l’objectif de ces énigmatiques explorateurs reste le même : regarder, scruter, contempler. Surveiller ? Qui sait… Chez Yokoyama, les personnages, amputés de toute forme de caractère, deviennent des réceptacles pour le lecteur, souvent embarqué en vision subjective pour découvrir une nature foisonnante, entre minimalisme robotique façon Lego et assemblages farfelus dignes d’un manga SF. L’utilisation des onomatopées, hyper esthétisées et intrusives, crée un contraste troublant entre le silence des humains et le vacarme assourdissant des machines ou de la pluie. Architecte fou, démiurge psychorigide, l’auteur nippon transmet ses émotions non pas, comme n’importe quel auteur, par le biais de ses personnages ou de leurs actions, mais à travers la mise en scène de mondes étonnants, déstabilisants et en même temps inexplicablement familiers. Un peu comme dans ces rêves déroutants, où l’on croit être quelque part et que l’on est, en fait, ailleurs.

Explorations Yuichi Yokoyama extrait matiere manga

Traduit du japonais par Céline Bruel, octobre 2011, 128 pages, 17 euros.


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L’article sur les précédents ouvrages de Yûichi Yokoyama.

Hoïchi le-sans-oreilles et autres histoires de fantômes japonais, de Martes Bathori, d’après Lafcadio Hearn – éd. The Hoochie Coochie

Hoichi le sans oreilles et autres histoires de fantomes japonais Marthes Bathori Lafcadio Hearn The Hoochie Coochie bd couvertureDans un registre beaucoup plus sobre que ses délires SF nourris à Frankenstein ou au Capital, Martes Bathori adapte trois histoires de Lafcadio Hearn. L’écrivain gréco-irlandais fut le premier, à la fin du XIXe siècle, à collecter et compiler les contes traditionnels japonais, les enveloppant dans une atmosphère horrifique qui influença, depuis, de nombreux auteurs ou cinéastes. L’adaptation qu’en fit le réalisateur Takeru Kobayashi au cinéma, Kwaïdan (1964), marqua d’ailleurs durablement le jeune Bathori. Pour mettre en image ces trois récits de Hearn, ce dernier choisit d’en transposer la trame au milieu du XXe siècle, avec un ton plus moderne.

Dévasté par Hiroshima, hanté (au propre comme au figuré) par les démons du conflit mondial, peuplé de sans-abri et d’éclopés, le Japon semble avoir perdu ses repères dans le délabrement de l’après-guerre. Les morts se mêlent aux vivants, tentant de les attirer dans leurs filets. De quoi ajouter encore à l’ambiance oppressante de ces histoires de fantômes, que le dessin de Martes Bathori rend encore plus dantesque. Alors que l’on s’était habitué à évoluer dans son univers bariolé, l’auteur de Trans Espèces Apocalypse opte cette fois pour un noir et blanc charbonneux, comme calciné, qui donne un sens complètement nouveau à ses graphismes. Le côté parodique des couleurs, qui parfumait ses albums d’un goût de nanars de série Z, n’est plus là pour égayer la brutalité de son trait tourmenté. Ne subsistent que des visages macabres, des décors déformés, des nuits sans fin. Si bien que ces histoires pour faire peur, qui racontent aussi les afflictions d’une société en plein bouleversement, s’inscrivent parfaitement dans la tradition du manga d’horreur de Kazuichi Hanawa, Junji Ito ou Gou Tanabe.

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Mai 2011, 144 pages, 13 euros.

A LIRE > Du même auteur : Trans Espèces Apocalypse.

Kuzuryû, de Shôtarô Ishinomori – éd. Kana

kuzuryu shotaro ichinomori couverture managa kanaC’est avec des histoires destinées à la jeunesse, comme sa célèbre série Cyborg 009, que Shôtarô Ishinomori devient, au cours des années 1960, une star du manga. Dans un style proche d’Osamu Tezuka, dont il fut l’élève, son trait arrondi et son univers SF bourré de références populaires font un malheur. Seulement, une décennie plus tard, son public a mûri, alors Ishinomori fait de même. Ainsi, Kuzuryû s’avère beaucoup plus adulte, contenant les deux ingrédients indispensables à un public désormais âgé d’une vingtaine d’années : la violence et le sexe – toutes proportions gardées bien sûr. Si les combats au sabre (et les décapitations qui s’ensuivent) sont nombreux, l’auteur résume les affrontements en deux ou trois cases seulement, très abstraites d’ailleurs ; quant au sexe, il reste confiné à des filles dénudées à la gorge généreuse. Même si l’on pourrait reprocher à Ishinomori la paralysie faciale de son héros qui fronce ses sourcils broussailleux pendant 700 pages, l’esthétique réaliste élégante, le soin porté aux paysages ou l’efficacité du découpage font de ce Kuzuryû une vraie réussite graphique.

Situé dans l’ère Edo, dans le Japon moyenâgeux, l’intrigue suit la quête d’un apothicaire ambulant, qui va de village en village pour vendre ses médicaments… et proposer ses services de tueur à gages. Surtout, ce prodige des arts martiaux tente de comprendre qui il est et pourquoi ses parents ont été assassinés. Comme dans son manga Miyamoto Musashi, traduit en 2008, Shôtarô Ishinomori construit son récit à la manière d’un voyage sur les routes du Japon. Sur son chemin, l’apothicaire sans passé dévoile les dessous d’un monde meurtri par le vice. Chacune de ses rencontres lève le voile sur des secrets de famille, révèle des malédictions, des trahisons, des histoires de coucherie, de consanguinité ou de jalousie, dressant un portrait bien sombre d’une humanité dominée par l’avidité, la haine et la concupiscence. Heureusement qu’il y a encore des cœurs braves au sabre affûté pour mettre un peu d’ordre dans tout cela…

Traduit du japonais par Pascale Simon, mai 2011, 670 pages, 18 euros.

Korokoro, de Emilie Vast – éd. Autrement

Si, paraît-il, pierre qui roule n’amasse pas mousse, un hérisson qui se balade, lui, harponne tout ce qui passe dans ses piquants affûtés. Korokoro en fait l’amère expérience : sa petite expédition lui fait rencontrer des fourmis, des poissons, des oiseaux, des araignées ou des taupes, mais aussi quelques désagréments. La boule de piques est peu à peu submergée par tout ce qui s’accroche à elle, au point de devenir méconnaissable, empêtrée dans les feuilles, les fleurs, les champignons et même les vers de terre. Originellement publié au Japon en 2007, ce qui explique sans doute son titre exotique, ce magnifique petit album sans texte raconte la promenade échevelée d’un hérisson curieux, bringuebalé dans les airs, sur l’eau ou dans la forêt au gré de ses rencontres. Les graphismes stylisés d’Emilie Vast dépeignent la nature avec une épure particulièrement élégante, marquée par une touche rétro imprégnée d’art nouveau. Avec quatre couleurs seulement, un noir épais, un gris discret, un rouge carmin vigoureux et un doré excentrique, elle met en place une chorégraphie ensorcelante, minimaliste mais puissamment évocatrice.

Du fait de sa maquette atypique, qui lui permet à la fois d’être parcouru comme un livre traditionnel et de se déplier en une longue frise illustrée, Korokoro peut se lire comme un récit image par image ou comme un jeu de piste divertissant, dans les traces de ce hérisson explorateur qui emporte à chaque étape de son voyage un morceau du décor. La vivacité des compositions, en perpétuel mouvement, et l’harmonie qui s’en dégage en font non seulement un ouvrage plein de charme et de surprises, à l’image de la chute finale très rusée, mais aussi un objet magnifique, soigné, et présenté dans un joli fourreau plastifié. Ravissant à tous points de vue.

Avril 2011, 24 pages, 10 euros.

La Plaine du Kantô, tome 1, de Kazuo Kamimura – éd. Kana

Loin de l’agitation des grandes villes nippones, Kazuo Kamimura choisit de situer son intrigue dans la région de Chiba, le “grenier de Tokyo”, région agricole aux paysages bucoliques. Dans un contexte bancal, où la fin de la Seconde Guerre mondiale laisse place à l’incertitude et à l’inquiétude, le petit Kinta doit grandir, soutenu par son sage grand-père. Derrière le schéma classique du récit initiatique, Kamimura se sert de son jeune héros pour composer une fresque osée du Japon d’après-guerre. Grâce à une galerie de personnages étranges, parfois même incongrus, il décrit les difficiles conditions de vie de la population. On découvre un pays sans repères, animé de sentiments contradictoires : nostalgie, colère, lassitude, frustration, tandis que les occupants américains considèrent les Japonais comme un “peuple de barbares”.

Toujours très présent dans l’œuvre de Kazuo Kamimura, l’érotisme se fait ici plus discret. Les scènes de sexe deviennent la métaphore d’une nation désorientée et désormais sous la coupe des Etats-Unis. Le travestissement du petit Ginko, le meurtre d’une femme pendant qu’elle faisait l’amour ou le cas de cet acrobate qui se vend pour quelques tablettes de chocolat, reflètent la confusion d’une époque déréglée, où les gens peinent à trouver leur nouvelle place. C’est le monde à l’envers : les yakusas participent grandement à la reconstruction, tandis qu’à l’école, les professeurs, totalement perdus, ne savent plus vraiment ce qu’ils doivent enseigner à leurs élèves. Portée par un dessin racé, au découpage un peu plus sobre qu’à l’accoutumée, cette trilogie de 1976, en partie autobiographique, possède en plus toutes les qualités inhérentes aux mangas de l’auteur de Lady Snowblood. Une fois encore, il n’y a plus qu’à se laisser porter.

Traduit du japonais par Samson Sylvain,  janvier 2011, 400 pages, 18 euros. Tome 2 paru en avril 2011.

A LIRE > Un autre manga sur l’après-guerre au Japon : Une vie dans les marges, de Yoshihiro Tatsumi.

Une vie dans les marges, volume 1, de Yoshihiro Tatsumi – éd. Cornélius

Autobiographie d’un des plus grands auteurs de la bande dessinée japonaise, Une vie dans les marges est aussi, et même surtout, un grand livre. Yoshihiro Tatsumi veille à conserver une distance avec son sujet, distance matérialisée par l’utilisation de la troisième personne au lieu du traditionnel “je”, et ne s’égare jamais dans un récit intime qui ne risquerait d’intéresser que ses fans. Au contraire, porté par une maîtrise narrative et graphique impressionnante, Une vie dans les marges s’avère passionnant de bout en bout. Edifié en plusieurs strates, l’ouvrage raconte en fait, au-delà de la destinée de Tatsumi, l’histoire d’un art, le manga, ainsi que celle d’un pays, le Japon. Ravagé par la Seconde Guerre mondiale, abasourdi par le choc nucléaire, l’archipel nippon vit une pénible reconstruction. Son indépendance est mise entre parenthèses par la tutelle américaine ; une victoire sportive ou un scientifique récompensé par le Nobel deviennent alors autant d’occasions pour Tokyo de relever la tête. Car ici, tout manque, des produits de première nécessité à l’essence, qui oblige les transports en commun à revenir au charbon. A travers les difficultés de sa famille, les embrouilles de son père pour récupérer quelques billets ou la maladie de son frère qui ne peut bénéficier de médicaments trop coûteux, Tatsumi recompose cette époque bâtarde, entre progrès et frustration. L’évocation d’événements historiques précis, disséminés au fil de l’intrigue et dessinés avec un réalisme pointilleux, complète le tableau, comme des collages qui saisiraient sur le vif les images de ce renouveau.

Composante culturelle importante de l’après-guerre, le manga connaît alors un essor formidable. Pas étonnant que Yoshihiro Tatsumi, adolescent lorsque ce mode d’expression connaît son âge d’or, décide d’en faire son métier. Après avoir remporté quelques concours de dessin, sa rencontre avec Osamu Tezuka décuple sa passion, le créateur d’Astro Boy prenant même sous son aile l’aspirant mangaka. Au fil des mois, le futur auteur de l’inoubliable L’Enfer découvre le dur monde de l’édition, souffre de la jalousie de son frère, progresse grâce à l’émulation de ses collègues. Abreuvé par le cinéma, il ne cesse de vouloir repousser les limites de sa discipline : il veut grandir en même temps que son art. L’éditeur Cornélius a enrichi ce livre de nombreux compléments pédagogiques, qui font de cette Vie dans les marges une palpitante histoire de la bande dessinée nippone. Histoire qui connaîtra bientôt un tournant, lorsque Tatsumi créera le gekiga, le manga pour adultes, et deviendra l’un de ses plus fameux représentants.

Traduit du japonais par Nathalie Bougon et Victoria Tomoko Okada, mars 2011, 456 pages, 33 euros.

A LIRE > Un autre manga sur l’après-guerre au Japon : La Plaine du Kantô, de Kazuo Kamimura.

Nouveaux corps, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

Album après album, Yûichi Yokoyama poursuit l’exploration du monde énigmatique qu’il a créé. Travaux publics, Combats et Voyages dévoilaient déjà cet univers impénétrable, peuplé d’habitants inexpressifs, incapables d’agir par eux-mêmes mais mus par une invisible force collective. Ils construisent, se battent. Dans quel but  ? Contre qui ? Le Japonais laisse planer le mystère, ne nous donne pas le moindre indice. Ses histoires sans début ni fin s’avèrent dénuées de ressort dramatique. Les personnages, apparemment tous masculins, sont inhumains, anonymes, attifés selon une mode qui nous échappe. Aucune émotion, aucun échange ne transparaissent. Pas de dialogues ou presque. Leur silence jure avec le brouhaha incessant des onomatopées tranchantes, si assourdissantes qu’elles recouvrent les dessins. Cette ambiance glacée et robotique de ces mangas pourrait rebuter. Au contraire l’opacité qui les entoure les rend passionnants, sans que l’on ne sache vraiment trop pourquoi.

Fin 2009 paraît l’extraordinaire Jardin, l’un des livres les plus étranges et les plus stimulants dont ait accouché la bande dessinée japonaise. Le scénario tient en une phrase  : un groupe de personnages hétéroclites pénètre clandestinement dans un jardin fermé. S’ensuivent 330 pages d’errance fantastique, dans un décor mouvant au gré des pages, mêlant nature et constructions artificielles. Comme dans un parc d’attraction prodigieux ou une gigantesque installation d’art contemporain à ciel ouvert, le paysage ne cesse de changer. Sans vraiment se poser de questions, les visiteurs progressent, à la manière d’un jeu vidéo. Montagnes de verre, lacs artificiels ceinturés de tabourets, villages de caoutchouc, bibliothèques borgésiennes, escalators interminables, Yûichi Yokoyama forge un ailleurs infini, enchanteur, magique. L’esthétique géométrique du dessinateur nippon, truffée de volumes et de lignes droites, devient hypnotique. L’exaltation de la lecture trouve aussi sa source dans cette indéfinissable menace qui semble peser sur l’ouvrage (Qui a construit ce complexe ? Pourquoi a-t-on toujours l’impression d’être surveillés ? Qui sont ces patrouilles que les promeneurs craignent autant ?) conférant à l’intrigue une tension particulièrement excitante.

Nouvelle pierre à cet édifice nébuleux, Nouveaux corps se présente comme un recueil de nouvelles très courtes. Axée sur les corps, cette compilation se penche notamment sur les accoutrements extravagants des personnages. Déguisements animaliers, masques en forme d’avion ou couvre-chefs futuristes, peintures faciales, vêtements en plastique, en feuilles d’arbre ou en cailloux, photocopies de costard scotchées sur mesure, Yûichi Yokoyama met en image cette mode excentrique, ni vraiment future, ni vraiment passée. « Si l’histoire du monde avait pris une tournure différente que celle qu’on lui connaît, les hommes vivraient selon une autre échelle de valeur, une esthétique différente, explique-t-il. La culture de ce monde voudrait peut-être que les gens ne portent pas de chaussures, qu’ils ne parlent pas ou encore qu’ils portent en permanence quelque chose sur la tête sans jamais montrer leur véritable visage. Ce serait une civilisation complètement étrangère à la nôtre. C’est cela que je veux dessiner : un monde dont la culture soit radicalement différente. » * Lire la suite

Le Chien dans la vallée de Chambara, de Hugues Micol – éd. Futuropolis

Il y a quelques semaines à peine, nous évoquions La Planète des Vülves, bande dessinée pornographique où un Hugues Micol sans complexes libérait toute sa fougue créatrice. Voilà que paraît en ce début d’année 2011 un autre album du même Micol, et cette fois, l’enthousiasme laisse carrément place à l’éblouissement. Situé dans un Japon fantasmé, celui des ninjas, des shoguns et des nobles toujours prêts à s’ouvrir le ventre pour une question d’honneur, Le Chien de la vallée de Chambara nous entraîne dans une de ces tragiques histoires de famille. Laissée pour morte dans sa jeunesse par trois voisins lâches avides de récupérer les richesses de ses parents, la belle Maraki Zatu revient des années plus tard, devenue maître des arts martiaux, pour assouvir sa vengeance. Un scénario à la Kill Bill qui, à première vue, frise la parodie. Mais en recycleur habile, Micol retombe toujours sur ses pattes, et finalement, la quête de Maraki Zatu prend un tour complètement inattendu, le manichéisme initial s’effaçant au fur et à mesure que les personnages gagnent en humanité. La magie du dessin fait le reste. S’il a plutôt tendance à utiliser le noir et blanc, l’auteur de Séquelles laisse ici éclater ses couleurs. Les vêtements somptueux, la nature ensorcelante, les bâtisses luxuriantes, les esprits maléfiques : Micol souligne à l’extrême les éléments de son décor pour en libérer toute la saveur, et donner à son récit des airs de théâtre bariolé, rappelant les estampes japonaises avec une pincée de kitsch assumé. Sublimé par le très grand format de l’album, son découpage s’affranchit des vignettes, les personnages s’échappent des cases et virevoltent sur le papier. Les graphismes s’animent, les compositions lumineuses, pleines d’audace, éclaboussent des pages entières. Mais Micol fait de la bande dessinée et non de la peinture, et il le sait : il prend soin de ne pas ralentir la lecture en entretenant constamment l’énergie de sa narration. Jamais il ne se prend au sérieux – le texte subtil, faussement épique, ou les dialogues piqués d’humour sont là pour nous le rappeler. Et c’est peut-être là la recette de son talent, guidé par un plaisir et une spontanéité communicatifs.

Janvier 2011, 64 pages, 16 euros.

A LIRE > Du même auteur : La Planète des Vülves.