Aldani + Bova – éd. Le Passager clandestin

Nous avions déjà parlé il y a six mois de cette collection “Dyschroniques” imaginée par les éditions du Passager clandestin, qui propose de publier (ou republier) des nouvelles de SF de toutes les époques dans de jolis volumes à prix modiques – ça ne gâche rien. Deux nouveaux ouvrages sont parus il y a quelques semaines, confirmant tout le bien que l’on pensait de la collection.

Ou cours-tu mon adversaire Ben Bova Dyschroniques Passager clandestinDerrière son titre désuet, Où cours-tu mon adversaire ? (1969) cache une histoire de guerre intergalactique, mais contenue sur 100 pages, et réalisée avec une économie de moyens qui souligne l’immense talent de l’Américain Ben Bova. En quelques pages, il campe un décor abyssal et envoie ses astronautes rencontrer une poignée d’humanoïdes vivant dans des grottes à l’autre bout de l’univers. Une poignée d’individus qui pourraient être les ultimes survivants d’une guerre sans merci qui se serait déroulée il y a des millions d’années entre eux et l’humanité. Un scénario vertigineux, qui force finalement l’homme à se regarder dans le miroir.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Ben Zimet, 110 pages, 8 euros.

 

Lino Aldani 37° centigrades Dyschroniques Passager clandestin37° centigrades (1963) part lui sur un tout autre ton. Drôle, décalée et ironique, la nouvelle de l’Italien Lino Aldani imagine une Italie engoncée dans une dictature insidieuse : celle de la santé. Une “esculapocratie” où les médecins règnent en maître, où des contrôleurs vérifient que vous avez bien enfilé votre tricot, que votre température est bonne, et que vous avez pris vos médicaments pour ne surtout pas tomber malade. C’est malin,  drôle (comme cette scène où deux amoureux qui se bécotent sur les bancs publics sont priés d’aller dans un café car le taux d’humidité est trop élevé ce soir-là), mais aussi très noir. La rencontre de George Orwell et de la sécurité sociale – décapant.

Traduit de l’italien par Roland Stragliati, 90 pages, 6 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur les précédents volumes de la collection “Dyschroniques” : cliquer ici.

Comme les traits que laissent les avions, de Vasco Brondi et Andrea Bruno – éd. Rackham

Comme les traits que laissent les avions Vasco Brondi Andrea Bruno RackhamDans ses deux premiers ouvrages parus aux éditions Rackham, Andrea Bruno avait imprimé sur notre rétine son noir et blanc poisseux ; cette fois, il compose un album en couleur – première surprise. La seconde, c’est de le voir s’appuyer sur un scénario du musicien Vasco Brondi, alors qu’il avait signé seul ses précédents volumes. Mais au final, ce qui surprend le plus, c’est la profonde corrélation qui surgit entre l’intrigue de Brondi et l’univers de Bruno. Le décor reste proche de celui de Samedi répit : une ville de taille moyenne sur le déclin, des rues humides et désertes, le chômage en toile de fond. Une jeunesse qui s’ennuie, embourbée dans un présent qui semble tourner en boucle. C’est le règne des petits trafics, des addictions, des histoires d’amour qui patinent, incapables de se développer comme une bougie qui manquerait d’oxygène et s’éteindrait d’elle-même. Même la narration, elliptique, repose sur quelques phrases bien pesées et des silences lourds de sens, et s’accorde à la perfection avec le rythme lancinant de la mise en scène de Bruno.

Comme les traits que laissent les avions Vasco Brondi Andrea Bruno Rackham

Comme les traits que laissent les avions est une histoire d’exil. Les avions encombrent le ciel, “Ils volent même la nuit. Ils ne s’arrêtent jamais. Tout le monde s’en va.” Des gens qui partent, de gens qui arrivent, de gens qui reviennent. Les clandestins venus d’Afrique du Nord échouent sur les côtes siciliennes, dans l’espoir d’un avenir meilleur. Des Italiens tentent de fuir la ville et ses rues ternes, sans succès. “Un aimant gigantesque doit être caché dans la grande église du centre-ville. Nous revenons et nous nous demandons pourquoi nous sommes là.” A travers la rencontre entre Micol, la fille aux cheveux rouges qui tente de joindre les deux bouts, et Rachid, viré de son boulot à cause de son air basané, Vasco Brondi et Andrea Bruno soulignent le désarroi d’une Italie repliée sur elle-même, symbolisée par ses taxiphones devenus des nouveaux foyers virtuels des familles éclatées. Une Italie gangrenée par la pauvreté et la solitude, comme ce rouge sanglant, ce marron délavé et ce noir orageux gangrènent les dessins de Bruno. Et souligne la pâleur des visages de ses personnages pris au piège de leur propre vie.

Comme les traits que laissent les avions Vasco Brondi Andrea Bruno RackhamTraduit de l’italien par Sylvestre Zas, août 2013, 88 pages, 22 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Samedi répit, d’Andrea Bruno.

Le Mauvais Sort, de Beppe Fenoglio – éd. Cambourakis

Le Mauvais Sort Beppe Fenoglio CambourakisQuand à l’école nous abordions des mots tels que atavisme ou ancestral, mon coeur et mon esprit s’envolaient immédiatement et invariablement vers les cimetières des Langhe.” Ainsi parlait Beppe Fenoglio (1922-1963), écrivain italien trop méconnu dont les éditions Cambourakis ont eu la bonne idée de ressortir en poche ce Mauvais Sort. Les Langhe, ce sont ces collines du Sud du Piémont, dans l’arrière-pays turinois. Une terre âpre, aride, accidentée, avec laquelle les travailleurs luttent au corps à corps pour pouvoir en tirer péniblement le moindre fruit. Les paysans sont déformés par l’effort, leurs femmes s’épuisent à la tâche, jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus quitter leur lit. Les enfants, eux, ne sont que des investissements, des filles que l’on marie après d’interminables marchandages, des garçons qui, trop tôt, s’attellent à leur besogne du lever au coucher du soleil. Impossible de s’échapper à ce cercle vicieux, à moins de prendre la fuite vers l’inconnu. Dans ce coin d’Italie à l’écart du temps, on est pauvres de père en fils, et chaque génération rejoue les drames de la précédente, comme une malédiction.

Sobre, économe, concise, l’écriture de Beppe Fenoglio est à l’image des gens qu’elle raconte. Sans afféterie, elle dit le poids de la servitude, la douleur de la faim, l’horreur des relations mari-femme ou parents-enfants, ravagées par la rudesse du quotidien de “ceux qui crèvent dans les Langhe parce qu’il y sont nés”. Les rapports humains sont réduits à des rapports de force. Même l’amour, dans cette contrée immobile, ne peut que grappiller quelques instants. Puis il faut déjà retourner au labeur, pour gagner de quoi manger des miettes (“En dix minutes on avait su tout se dire et combiner notre vie, et cette causette a compté pour des mois, pour toutes les fois où nous ne pouvions parler qu’avec les yeux.”). Autant de vies vaines, seulement guidées par la résignation. Autant de héros méconnus, de Sisyphes misérables juste tenus par leur fierté. Autant d’enfants qui savent que le vent ne tournera jamais pour eux, comme le jeune Agostino, narrateur de ce roman de fer : “Mon père à peine enterré j’allais ni plus ni moins reprendre ma chienne de vie ; même la mort de mon père ne réussissait pas à changer mon sort.”

La Malora. Edition de poche. Traduit de l’italien par Monique Baccelli, 114 pages, 9 euros.

RENCONTRE AVEC LUCIANA CASTELLINA / Passer le témoin

Luciana Castellina la decouverte du monde journal actes sud interviewFemme d’action, militante infatigable, journaliste et écrivain, la sémillante Luciana Castellina est l’une des voix les plus importantes de la gauche italienne. Entrée au Parti communiste italien (PCI) en 1947, elle a été députée pendant plus de vingt ans en Italie et au Parlement européen, et a présidé plusieurs commissions culturelles. En 1969, elle participe à la fondation de la revue Il Manifesto qui condamne l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS, ce qui lui vaut d’être exclue du PCI. A bientôt 84 ans, elle continue de militer et d’écrire. La Découverte du monde, récit construit comme un dialogue avec son propre journal intime tenu alors qu’elle était adolescente entre 1943 et 1947 (soit de la chute de Mussolini à l’entrée de la jeune Luciana Castellina au Parti communiste), raconte avec nostalgie, humour et perspicacité sa foi en l’engagement. Et résonne comme un appel atemporel à la rébellion et à la solidarité.

Comment est née l’idée d’écrire ce texte en regard du journal intime de votre adolescence ?

Je me dispute tout le temps avec mon petit-fils. Un jour, il m’a demandé : “Mamie, est-ce que c’est vrai que tu es communiste ?”, comme si je faisais partie d’une bande d’assassins. Je lui ai répondu que oui, j’étais encore communiste, et que son grand-père l’était aussi. Et lui de répondre : “Non, le grand-père ce n’est pas possible, il est trop comme il faut.” Alors il a gardé en tête cette idée que sa grand-mère était bizarre et communiste – mais après tout, on sait que les femmes sont bizarres… J’ai donc eu envie de lui expliquer pourquoi j’étais devenue communiste, de lui montrer que ce n’était pas qu’une excentricité féminine, et que l’Italie a compté jusqu’à deux millions de communistes. Quand je suis retombée sur le journal que j’ai tenu entre 1943 et 1947 (et que je n’avais jamais relu je crois), j’y ai retrouvé plein de choses dont je ne me souvenais même pas. Et je me suis dit qu’il pourrait m’aider à expliquer mon engagement à mon petit-fils.

Quel a été votre premier sentiment quand vous l’avez relu ?

J’ai été étonnée de voir à quel point ma confusion mentale était totale. On ne savait rien, on ne comprenait rien. Comme beaucoup de familles bourgeoises de l’époque, la mienne avait dans sa bibliothèque des livres interdits, aimait faire de bons mots pour se moquer du fascisme, mais finalement, n’était pas vraiment antifasciste. Mon journal commence en 1943, le jour même où Mussolini se fait arrêter. Vu qu’à mon âge je n’ai rien connu d’autre, lorsque le fascisme tombe, les événements me paraissent étranges, et me donne envie de commencer à écrire. C’est drôle d’ailleurs, ce mot “tomber”, mais pour nous ça c’est vraiment passé comme ça : le fascisme est tombé comme une poire, du jour au lendemain.Luciana Castellina la decouverte du monde journal actes sud interview

Cette chute du fascisme vous aide à comprendre, peu à peu, les ressorts du monde qui vous entoure.

Que le fascisme tombe semble être une bonne nouvelle : ça signifie que la guerre va se terminer. Mais si elle se termine, ça signifie que ce sont les Anglais qui gagnent, et que l’Italie perd. Or il nous était difficile de reconnaître, à l’époque, que cela pouvait être une bonne chose que notre patrie (que j’écrivais encore avec un P majuscule) perde la guerre. Même les membres de ma famille, qui était pourtant en partie juive, n’avaient rien compris et ne s’étaient même pas rendus compte de ce qui était en train de se passer. Lire la suite

Pepito, de Luciano Bottaro – éd. Cornélius

Pepito Luciano Bottaro Cornelius couverturePepito a failli être oublié. Perdu parmi les dizaines de “petits formats”, ces bandes dessinées populaires des années 1950-1960 qui ne brillaient ni par leur personnalité ni par leur qualité. Menacé par le succès des biscuits du même nom, et par un procès de Danone pour déposséder Bottaro de sa création, heureusement gagné par l’auteur italien disparu en 2006. Amoureusement ressuscité par les éditions Cornélius, le petit pirate peut enfin reprendre le combat contre ce fieffé coquin de gouverneur La Banane.

Car à Las Ananas, sur cette île imaginaire des Caraïbes, règne un potentat ignare, juste capable de créer de nouveaux impôts (notamment sur l’air que les pauvres respirent) et de jeter aux cachots ceux qui ont eu l’outrecuidance de ne pas penser comme lui. Heureusement, Pepito veille. Bien qu’il soit un pirate, le jeune capitaine est avant tout un héros aux principes chevaleresques. Alors, avec son équipage composé de fiers-à-bras alcooliques, de perroquets gouailleurs et d’une poignée de flibustiers pittoresques, il veille à rétablir la justice en tenant tête au visqueux gouverneur La Banane – au point que Louis XIV himself l’appellera à la rescousse.

Dans ce premier volume (l’éditeur en prévoit trois), toutes les histoires datent de la décennie 1958-1968. Souvent assisté de Carlo Chendi, Luciano Bottaro façonne des récits fringants, pleins de joie et d’humour, peuplés de méchants grotesques, d’inventions loufoques et d’animaux surprenants, qui rappellent l’univers fantaisiste d’Osamu Tezuka. Dans la veine de Zorro, du pirate Sandokan d’Emilio Salgari ou des romans d’aventure de Robert L. Stevenson, les tribulations de Pepito sont idéalement mise en image par le trait bonhommes et sémillant de l’Italien. Loin de ne reposer que sur la nostalgie qu’elle dégage, cette série bourrée d’allégresse ne devrait avoir aucun mal à séduire une nouvelle génération de (jeunes) lecteurs.

Pepito Luciano Bottaro Cornelius dessin extraitAoût 2012, 256 pages, 25,50 euros. Préface de David Amram.

Les livres, c’est de la balle !

L’Euro 2012 commence, le prétexte parfait pour parler de… lectures. Plutôt que de se taper des résumés de matches écrits avec les pieds, pourquoi ne pas apprécier quelques bons livres sortis ces dernières années ? De la Hongrie au Chili en passant par la France et, évidemment, l’Italie, ici pas de quotas : social, drôle, politique ou poétique, le foot devient un art.

> Adieu au foot, de Valerio Magrelli – éd. Actes Sud

Adieu au foot Valerio Magrelli Actes SudQuatre-ving-dix récits, divisés en deux mi-temps de 45 minutes chacune. Lorsque Valerio Magrelli fait ses adieux à son sport tant aimé, il le fait jusqu’au bout. Sur trois générations, dans un triangle amoureux (du ballon rond) qu’il forme avec son père et son fils, le poète italien livre une flopée de petits textes nostalgiques, légers, érudits ou intimes. Objets fétiches, idoles qu’il n’oubliera jamais, souvenirs héroïques ou ridicules qui ont jalonné sa relation au football : Magrelli construit un kaléidoscope d’images, avec, comme fil rouge, le temps qui passe. De ses premiers émois en crampons au jour où il s’est senti vieux, en passant par l’histoire du baby-foot à ce gardien allemand qui osa uriner en plein stade, il trouve dans le foot une source de poésie, amusante et pleine d’émotions.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli (en collaboration avec René Corona), 120 pages, 17 euros.


> Le Virtuose, de Hernán Rivera Letelier – éd. Métailié

Le Virtuose Hernan Rivera Letelier MetailieLa mine de salpêtre de Coya Sud va disparaître, rasée au nom d’impératifs économiques supérieurs. Baroud d’honneur d’une population condamnée à l’exil, le match contre l’ennemi juré, l’équipe de la ville voisine, prend alors une saveur toute particulière. Or voilà que débarque dans ce village perdu du désert chilien un génie du football… L’occasion pour Hernán Rivera Letelier et sa langue orale, souvent leste, de faire le tour des habitants de ce trou perdu de la pampa, brossant une galerie de personnages délirants qui parviennent, derrière leur façade grossière, à nous confier leurs espoirs, leurs peines, leur résignation ou leurs envies. Une ode au foot dans ses aspects les plus amateurs bien sûr (coups bas et bagarre générale recommandés), avec, en toile de fond, la décrépitude sociale d’un pays aux mains de la dictature.

Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, 160 pages, 17 euros.


> Libre arbitre, de Dominique Paganelli – éd. Babel poches

Libre arbitre Dominique Paganelli Babel pochesDe la Roumanie à l’Argentine, des années 1940 aux coups de gueule du charismatique Robbie Fowler, Dominique Paganelli (non, pas le mec de Canal+) sillonne l’histoire du foot, et rend hommage à ces gestes courageux qui ont coûté la vie à bien des insoumis. Pas les frappes de trente mètres sous la barre ni les coups du foulard, non, mais l’engagement et les liens étroits qu’entretiennent foot et politique. Lorsque les stades deviennent un lieu de torture. Lorsqu’une victoire est un formidable moyen de promouvoir une dictature. Lorsqu’un but a valeur de rébellion, ou que le refus de perdre a le poids d’un affront. Là où le foot dévoile son pire aspect, amnésique et avilissant, mais aussi ses vertus universelles et pacifistes. Onze nouvelles passionnées, dans lesquelles la fiction vient au secours de la mémoire. Pour ne pas que ces “autres” grands moments du football sombrent dans l’oubli. Lire la suite

Samedi répit, de Andrea Bruno – éd. Rackham

Samedi repit Andrea Bruno Rackham couvertureDepuis que la fabrique de chaussures a fermé ses portes, la plupart des habitants sont partis. Abandonnés, ceux qui restent s’engluent dans cette ville de banlieue en déliquescence, cernée par des marais funestes. La prospérité a laissé la place à la désertification, l’usine n’est plus qu’une ombre monstrueuse, bâtisse lugubre rongée par l’eau croupie, décor des mauvais coups de ceux qui tentent de survivre. Face au triste spectacle de leur existence en cendres, ne reste que la haine, le racisme, l’alcool. Seul lien avec l’extérieur : les incursions régulières des policiers qui se pointent, soupçonneux, dès qu’un vol est commis dans la région.

Maître du noir et blanc, Andrea Bruno signe un album d’une beauté sépulcrale. Un format démesuré, monolithique, pour rendre compte du silence pesant, du vide immense des journées qui s’enchaînent vainement. Le titre, emprunté à un poème de Samuel Beckett (“Samedi répit / plus rire / depuis minuit / jusqu’à minuit / pas pleurer”), disait déjà la monotonie désespérante de ce monde désincarné, que l’Italien restitue avec un réalisme juste perturbé par une figure métaphorique, cet Arlequin querelleur qui surgit parfois. L’encre noire, lourde, suffocante, semble contaminer les pages, corrodant le blanc qui tente désespérément de ne pas se laisser submerger. Peine perdue. Le noir rampe, coule, tache, déborde. Insidieux, il infecte les murs, souille les visages. Comme si les personnages étaient intoxiqués, marqués à jamais par ce marécage blafard qui semble avoir pris le contrôle de leurs âmes.

Samedi repit Andrea Bruno Rackham extraitTraduit de l’italien par Sylvestre Zas, avril 2012, 32 pages, 24 euros.

 

LIRE UN EXTRAIT > de Samedi répit : cliquer ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article suComme les traits que laissent les avions, d’Andrea Bruno et Vasco Brondi.

Les Traîtres, de Giancarlo De Cataldo – éd. Métailié

Les Traitres Giancarlo De Cataldo Metailie couvertureLes Traîtres est un ouragan. Un périple étourdissant au cœur de trente années cruciales qui, entre 1840 et 1870, accouchèrent de l’unification italienne. Autour de Lorenzo, le révolutionnaire devenu traître, espionnant le républicain Giuseppe Mazzini pour le compte de l’ennemi Austro-Hongrois, c’est toute une galaxie de personnages hétéroclites qui s’agitent, parmi lesquels nombre de figures historiques, subtilement glissées dans cette foule exaltée. Aventuriers sardes, terroristes français, mafieux napolitains, bandits siciliens, journalistes américains, putains sans frontières, lords anglais, républicains génois, soldats piémontais, peintres ou scientifiques. Des salons londoniens enfumés aux abominables geôles napolitaines, Les Traîtres virevolte, porté par un souffle romanesque intarissable. Enchaînant les chapitres courts, multipliant les points de vue, Giancarlo De Cataldo façonne une fresque où le grandiose le dispute au pathétique. Là où l’inoubliable Romanzo Criminale (2006), malgré une pointe de baroque, se contenait dans une noirceur froide, ce tourbillon doit beaucoup à la frénésie extravagante du feuilleton, brassant tous les genres, du roman d’aventures au récit d’espionnage.

Les deux scènes d’ouverture – l’initiation d’un mafieux et la folie d’un prêtre brûlant une sorcière dans un village calabrais – le sous-entendaient déjà avec ironie : bâtie sur de telles fondations, cette nouvelle Italie risquait d’aller loin. Le rôle primordial des mafias balbutiantes, la lâcheté des élites, leur haine du peuple, la corruption ou le mépris de la femme en disent déjà beaucoup sur l’avenir de la péninsule. “Les puissants changeaient ? Le monde ne changeait pas : il y avait ceux qui étaient au-dessus et ceux qui étaient au-dessous. C’était toujours et seulement une question d’argent.” De même les déchirements futurs sont déjà annoncés par le martyr de la Sicile révoltée, violemment mise au pas par la capitale et l’impossible amalgame de peuples qui ne parlent même pas la même langue (mais des dialectes bigarrés, musicalement traduits par Serge Quadruppani). “Ils combattaient comme des frères mais n’étaient pas frères, et ne le deviendraient jamais.”

L’ancien magistrat devenu écrivain harponne la grande Histoire en passant par ses coulisses galeuses. De l’idyllique unification, du malicieux Cavour, du fier Garibaldi et du roi de tous les Italiens, ne reste ici qu’un abîme de tromperies vénales, d’alliances bafouées, et de complots avortés. Giancarlo De Cataldo fusille les mythes fondateurs de sa nation, usant paradoxalement d’une fiction immodérée pour démasquer “des misères travesties en grandeurs, [des] escroqueries déguisées en héroïsme.” Car ce ne sont pas les héros qui font l’Histoire, mais bien les traîtres. Les lâches. Tantôt maîtres chanteurs, tantôt espions, tantôt assassins. “Ensuite un peintre viendra, et il transformera le sang et la merde en mythe. Et d’autres naïfs croiront non pas à la réalité, mais à sa représentation.”

Traduit de l’italien par Serge Quadruppani, février 2012, 514 pages, 23,50 euros.

La Disparition de Majorana, de Leonardo Sciascia – éd. Allia

La Disparition de Majorana Leonardo Sciascia Allia EttoreEttore Majorana était un génie. Un génie précoce même. De ceux pour qui la science est intuitive. De ceux qui trouvent, pendant que les autres cherchent. Au point que certaines de ses théories, imaginées au cours des années 1930, ne furent comprises qu’une vingtaine d’années plus tard. Beaucoup voyaient en lui le prodige de la physique du XXe siècle, à l’heure où l’on commençait à balbutier des hypothèses atomiques qui déboucheraient bientôt sur Nagasaki et Hiroshima. Admiré par les prix Nobel Werner Heisenberg et Enrico Fermi, avec lesquels il travailla, Ettore Majorana ne fut pourtant pas le messie annoncé. A la fin du mois de mars 1938, à 32 ans seulement, il disparaît. Son corps ne fut jamais retrouvé.

Dans ce court roman paru en 1975 (et que, pour l’anecdote, Pasolini avait sur lui le jour de sa mort), Leonardo Sciascia revient sur cette destinée tronquée. Malgré quelques témoignages troublants, la fainéante police de Mussolini conclut rapidement à un suicide. D’autres avancent des hypothèses plus osées : un enlèvement par une puissance étrangère, motivé par la course à l’armement des années 1930. Voire à une histoire de mafia – Sicile oblige – puisqu’à l’époque, l’organisation “se consacrait à la traite des physiciens comme à la traite des blanches”. En reconstruisant minutieusement la réalité, et avec l’aide de la fiction, l’écrivain sicilien bâtit un “roman policier philosophique”, fascinant et lumineux, pour déboucher sur une toute autre conclusion.

Fruit de recherches poussées, nourri de l’analyse précise des mots du physicien que Sciascia dissèque, triture, compare, La Disparition de Majorana parvient rapidement à faire de ce mystérieux fait divers une réflexion brillante sur une époque où le monde est sur le point de basculer. Avec son ironie mordante et une érudition rigoureuse, l’auteur du Jour de la chouette donne peu à peu à son texte des allures de pamphlet contre la science. Car à ses yeux, Ettore Majorana a volontairement disparu. Non parce qu’il était suicidaire ou asocial, mais parce que, esprit trop en avance sur son temps, il avait tout vu. Anticipé. Compris que, si la recherche continuait sur la voie de l’atome, dans le climat délétère de l’entre-deux guerres, cela ne pouvait déboucher que sur une catastrophe.

Comme l’explicite la réponse de Sciascia à ses détracteurs, que l’éditeur a eu la bonne idée d’inclure dans ce volume avec un article critique d’un collègue de Majorana, le XXe siècle a vu la science – et donc, une grande partie des scientifiques – sacrifier au progrès leur responsabilité morale. Majorana, lui, a choisi de se volatiliser. De “refuser la science”, en espérant, si ce n’est bloquer les recherches, au moins retarder l’échéance de la création d’une force terrifiante qui bouleversera l’humanité. Et que l’homme, à l’heure de Fukushima, n’est effectivement toujours pas capable de maîtriser.

Réédition, traduit de l’italien par Mario Fusco, 114 pages, 9 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > un autre ouvrage de Leonardo Sciascia : Les Oncles de Sicile.

RENCONTRE AVEC FRANCESCO DE FILIPPO / Dans l’engrenage de la mafia

Francesco De Filippo Luciano del Castillo Offense MetailieEn 2007, Le Naufrageur scrutait sans faillir les souterrains glauques de l’Italie moderne, dans les pas du jeune Pjota, immigré albanais broyé par la violence et la prostitution. Avec L’Offense, dont nous avions parlé il y a quelques semaines, Francesco De Filippo nous entraîne cette fois dans les rangs de la Camorra, la mafia napolitaine qui régit des quartiers entiers de la ville, et à qui personne ne semble pouvoir résister. Un roman intense, dur et hypnotique, à l’image de l’insaisissable cité dominée par le Vésuve. De passage à Paris, Francesco De Filippo nous raconte sa ville natale.

A travers la vie de Gennaro, embringué malgré lui dans la Camorra, vous montrez que les victimes de la mafia napolitaine peuvent aussi être du “mauvais” côté. Pourquoi être parti de ce point de vue original ?

Je voulais montrer ce que c’était d’être un jeune homme normal et de vivre dans un quartier tenu par la Camorra. Personne ne peut être indépendant sur son territoire : même si tu veux tranquillement devenir mécanicien ou employé de banque, tu es forcé de devenir membre du clan. Gennaro n’est pas un homme violent, il est incapable de tuer, il n’a pas la cruauté pour le faire. Mais il peut tout de même faire d’autres choses…

Aux yeux de Gennaro, la Camorra est « une force contraire qui de toute façon était et serait toujours plus forte que [lui] ».

L Offense Francesco De Filippo Metailie couverture QuadruppaniJour après jour, ce jeune père de famille s’embourbe dans une vie qui ne lui appartient pas. Ca commence par des petits délits, des choses sans conséquences, comme lorsqu’il devient le prête-nom de sociétés qu’il ne connaît même pas. Mais peu à peu, il touche à la drogue, à la prostitution, et devient un bandit presque sans s’en rendre compte, en gardant une certaine forme d’innocence. Il y a peut-être un espoir pour lui, mais il faudrait qu’il échappe à Naples.

Normalement, l’homme a le choix de devenir bon ou mauvais. Or on a l’impression qu’à Naples, les dés sont pipés.

Dans L’Offense, je décris seulement un aspect de Naples : le pire. Mais le livre est dédié à tous les Napolitains honnêtes, d’autant que c’est très compliqué de le rester là-bas. Par exemple, à Paris, il y a des règles et des lois, donc il suffit de les suivre pour être honnête. A Naples c’est autre chose. Tu as besoin d’argent ? On t’en donne. Tu as besoin d’un travail, pour toi, ton fils, ta sœur ? On t’en trouve. Et sans t’en rendre compte, c’est déjà trop tard, te voilà  débiteur de la mafia. Quand quelqu’un vient chez toi pour t’obliger à payer le tribut, qu’il viole ta fille ou brûle ton magasin en cas de refus, c’est autrement plus difficile de dire non. C’est pour ça que quand tu croises des gens honnêtes à Naples, ils sont vraiment honnêtes, jusqu’au bout des ongles. Ce sont presque des fondamentalistes de l’honnêteté. Lire la suite

Hitler, de Shigeru Mizuki – éd. Cornélius

Hitler Shigeru Mizuki cornelius couverture mangaEn 1943, l’armée japonaise débarque en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Envoyés à la mort par leur hiérarchie méprisante, acculés par l’armée américaine au milieu d’un paysage aux faux airs de paradis, les soldats de l’empereur vont vivre un cauchemar. Shigeru Mizuki, malade, blessé, amputé du bras gauche, fera partie des rares à s’en tirer. Trente ans après les faits, devenu un auteur de manga à succès, il revient sur ce douloureux passé dans Opération mort, charge émouvante contre l’absurdité de la guerre et le traumatisme de la survie, publiée par Cornélius en 2008. Or, parallèlement à l’écriture de ce manga, il se lance également dans une biographie d’Hitler, qui paraît au Japon en 1971. Inquiet du renouveau du nationalisme japonais à la fin des années 1960 et de l’autoritarisme d’un pouvoir qui a violemment réprimé le mouvement étudiant, Mizuki pense sa biographie comme un objet pédagogique, destiné à lutter contre les penchants révisionnistes. Mais également, plus ou moins consciemment, l’ouvrage devient le moyen d’enquêter sur les blessures de son propre passé. Qui était Hitler ? Comment est-il devenu le monstre qui, indirectement, envoya le jeune soldat Mizuki à l’abattoir ?

Sans hargne, mais avec un souci de précision quasi documentaire, le mangaka s’applique à retracer la vie du Führer : étudiant raté, artiste frustré, chômeur bohème à l’ego surdimensionné, ou tête brûlée pendant la Première Guerre mondiale. Puis, presque par hasard, il s’engage dans un parti minable, rassemblant une douzaine d’adhérents et quelques dilettantes – “Qui aurait pu prédire que ce ramassis de branquignoles mettrait un jour l’Europe à sa botte ?” Si le récit centré sur Adolf Hitler écarte certains pans de sa personnalité, comme par exemple sa haine des juifs, juste évoquée à la fin (mais en deux images inoubliables), Mizuki va à l’essentiel sans jamais tomber dans la caricature. Avec une concision et une clarté remarquables, il rassemble les pièces du puzzle pour tenter de cerner les événements qui forgent Hitler, jusqu’à former un portrait plein de subtilité et d’ambivalence. A l’image de la relation malsaine que noue le dictateur avec Geli, sa nièce mineure, qu’il aime et couve tellement que pour lui échapper, elle optera pour le suicide.

hitler shigeru mizuki extrait cornelius mangaPour rendre compte des fluctuations de son personnage ridicule et charismatique, qui emprunte ses idées (ou sa moustache) à ceux qui l’entourent jusqu’à se contredire, Mizuki s’appuie sur son formidable sens graphique. La moustache, les yeux, la bouche ou les vêtements d’Hitler sont autant de détails sur lesquels il s’appuie pour signifier toute l’outrance d’un homme caractériel, pleurant, gémissant, rouspétant, toujours sur le point de basculer dans la folie. Déjà aperçu dans Opération mort, le réalisme quasi photographique des décors expressionnistes prophétise l’horreur à venir, cristallisée dans une Allemagne désincarnée, comme dénuée de vie. Seul espace où Mizuki laisse transparaître une pointe de fantaisie, les images allégoriques qui marquent le début de chaque chapitre ajoutent encore à l’atmosphère macabre. Didactique et ingénieusement menée, cette biographie audacieuse rappelle ce que beaucoup dissimulent derrière sa diabolisation : Hitler n’était qu’un homme comme les autres, et le nier serait la meilleure manière reproduire les mêmes erreurs.

Traduit du japonais par Yukari Maeda et Patrick Honnoré, octobre 2011, 296 pages, 25 euros.

L’Offense, de Francesco De Filippo – éd. Métailié

L Offense Francesco De Filippo Metailie couverture QuadruppaniQuasiment passé inaperçu en 2007, Le Naufrageur, premier roman de Francesco De Filippo traduit en français, avait révélé l’écriture vorace de l’écrivain italien. Après avoir exploré les bas-fonds de l’Italie à travers le regard désenchanté d’un jeune immigré albanais pris dans les filets de la délinquance et de la prostitution, De Filippo nous entraîne cette fois dans les intestins de Naples, Gomorrhe écrasée par “le bruit du silence” menaçant, toujours de mauvais augure. Comme dans son roman précédent, il choisit de nous glisser dans la peau d’un personnage naïf, à côté de la plaque. Frisant la bêtise, Gennaro s’englue lentement mais inéluctablement dans la toile de la Camorra, la mafia napolitaine. D’abord vague coursier, puis homme de main chargé de missions de plus en plus importantes, il finit par se rapprocher du noyau de l’organisation tentaculaire. Trafic de drogue, prostitution, racket, collusions politiques, enfouissement des ordures, blanchiment d’argent, guerre des clans, harcèlement des juges : les yeux du jeune Gennaro découvrent peu à peu le pouvoir de ses patrons, qu’il décrit avec ses mots hésitants, sa syntaxe bancale, son argot napolitain magnifiquement traduit, une fois encore, par Serge Quadruppani. Ici, les boss ont droit de vie ou de mort sur les habitants. Et quand Gennaro comprend qu’il est désormais allé trop loin pour pouvoir reculer, la panique le gagne.

Car au-delà de cette plongée dans l’ultraviolence de la Camorra et son aberrante impunité, que De Filippo met en scène dans des situations très dures ou complètement baroques, L’Offense montre comment la mafia prend en otage ses propres sbires. Alors qu’il voulait juste se faire un peu d’argent et faire vivre sa famille, Gennaro s’embarque dans un engrenage irrémédiable, happé par “une force contraire qui de toute façon était et serait toujours plus forte que [lui] » : “Il me semblait que j’avais les pieds dans une marre de sang, les mains dans une pâte faite de cadavres : cœurs, cerveaux et foie. On aurait dit une pluie de morts, chaque jour il en tombait un, deux, trois, il pleuvait du sang, je fermais le parapluie et du sang coulait.” Rongé par ses crimes, gagné par une paranoïa croissante, Gennaro voit sa vie lui glisser entre les mains. Il n’est plus qu’un chien, obéissant machinalement à son maître qui n’a qu’à tirer sur la laisse pour le faire revenir. Pour reprendre en main sa destinée, il lui faudra s’extirper de toute la noirceur qui macule ce nouveau grand texte de Francesco De Filippo. Texte qu’une fin en forme de rédemption mielleuse ne parvient pas à gâcher.

Traduit de l’italien par Serge Quadruppani, septembre 2011, 230 pages, 20 euros.

A LIRE > Notre interview de Francesco De Filippo à propos de L’Offense, de Naples, de la mafia.

Fratelli, de Alessandro Tota – éd. Cornélius

fratelli alessandro tota cornelius couvertureL’espace autour des protagonistes d’Alessandro Tota semble se restreindre peu à peu. Comme les personnages de dessin animé qui, à force de tourner en rond, s’enfoncent dans le sol. Lorsque Tota raconte la vie sclérosée de ces deux frangins qui préfèrent vendre pièce par pièce les souvenirs de leur mère pour se faire de l’argent plutôt que de trouver un travail, ou celle de Nicola et Claudio, lycéens rongés par l’inertie, le constat est le même : l’ennui et l’immobilisme guident ces existences qui n’ont pas – pas encore ? – trouvé leur place dans la société. Parce qu’ils sont fainéants ? Peut-être. Parce qu’ils n’ont pas le courage de se lancer ? Sans doute. Mais surtout parce qu’ils semblent ne plus croire en rien, ne plus rien attendre de l’avenir.

“Et vous faites quoi pour qu’il se passe des trucs ?
– Bah, je sais pas. On attend. Y a toujours un truc qui arrive.
– Ca me semble une bonne technique. Pas trop dangereuse…”

Alors, on glande. On traîne avec les punks à chien, les camés, les prostituées. On boit, on fume, on se drogue. On lit aussi, comme Nicola qui trouve plus de réconfort intellectuel dans les livres qu’il vole à la bibliothèque que dans cette salle de classe ennuyeuse, bien éloignée de ses préoccupations. Un moyen comme un autre de trouver son chemin, en espérant s’échapper avant que la douillette indolence de ces soirées ne déraille : entre violence, toxicomanie, petites arnaques et règlements de compte, le risque de chavirer définitivement de l’autre côté reste grand.

Pour raconter le désoeuvrement de cette jeunesse italienne chancelante, Alessandro Tota s’appuie sur une écriture précise et une parfaite gestion des silences, qui rendent si subtile chaque rencontre, chaque dialogue. Judicieusement, son noir et blanc soigne particulièrement le décor, partie intégrante de l’atmosphère claustrophobe de l’ouvrage. Les chaises en plastique de la cuisine, le banc en béton, la verdure anémiée de la ville, l’eau remplie de détritus et de bouteilles de bière : l’Italien projette sur ses dessins le lent naufrage de ses fratelli, frères de sang ou d’amitié qui ne peuvent compter que sur l’autre pour les sortir de là. Ou les entraîner, inexorablement, vers le fond.

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Traduit de l’italien par Aurore Schmid, août 2011, 168 pages, 19 euros.

Ils ont tous raison, de Paolo Sorrentino – éd. Albin Michel

Ils ont tous raison Paolo Sorrentino albin michel couverture italie rentree litteraireIls ont tous raison est un livre rêvé. Un roman jouissif, dans lequel on se plonge éperdument. Un récit excitant, émouvant, espiègle, dans la peau de ce personnage détestable et attachant : Tony Pagoda. Mi-escroc mi-séducteur, chanteur pour dames vaniteux, spécialiste de la chanson mielleuse, Pagoda enfile les tubes, comme les lignes de coke et les groupies échauffées. Avec sa voix de velours et ses doigts boudinés perclus de bagouzes dorées, il fait rêver les vieilles filles de Naples à New York, jusqu’à se produire, un beau jour de 1979, devant son idole Sinatra himself. Du succès à l’exil, durant dix-huit longues années passées au Brésil à regarder les cafards régenter son monde, Tony Pagoda s’engouffre dans un tourbillon d’aventures rocambolesques.

En forme de biographie désordonnée, le premier roman de Paolo Sorrentino est porté par la voix de Tony P. qui raconte, sur un ton inimitable et dans le désordre, son addiction à la drogue, ses tournées, son dépucelage, son grand amour perdu ou sa parenthèse sud-américaine. Autour de ce personnage-monde, gravitent une nuée de figures inoubliables (une baronne obèse amatrice de jeunes garçons, un mafieux mélomane, un mystérieux Italien réfugié au fin fond de la jungle amazonienne…), comme autant de pièces d’un puzzle baroque, excentrique et enivrant. Pour donner corps à son héros avec une telle réussite, le réalisateur de This Must be the Place imagine un langage fleuri où la vulgarité le dispute à l’enchantement. Avec un sens de la formule inné, il fait de chaque description un monument d’humour, multiplie les expressions hilarantes, les images désopilantes, les clins d’œil habilement réutilisés – à l’image du film Fitzcarraldo de Werner Herzog.

Derrière le plaisir euphorisant de la lecture, le metteur en scène de Il Divo arrive aussi, avec beaucoup d’astuce, à donner à son texte une résonance profonde. Satirique sans jamais s’apesantir ni jouer les donneurs de leçon, il fait de son héros pathétique l’incarnation d’un pays (voire d’une civilisation) en pleine déchéance, s’attaquant, dans la dernière partie du roman, à cette Italie désincarnée et superficielle. Désormais dominée par la médiocrité et les parvenus, Rome a vu l’avènement de la chirurgie esthétique, le triomphe du vide intellectuel, la disparition du rire et la constipation du langage. Autant de maux que la fougue romanesque du roucouleur napolitain ronge avec un enthousiasme contagieux.

Traduit de l’italien par Françoise Brun, août 2011, 430 pages, 22,5 euros.

Lucky in Love, tome 1, de George Chieffet & Stephen DeStefano – éd. Cà et là

Pulpeux, bondissants, polissons, les graphismes de Lucky in Love attirent immédiatement l’attention. Dans la lignée de Betty Boop et des dessins animés d’avant-guerre, Stephen DeStefano impose une esthétique surannée très originale, rendue plus charmante encore par le papier jauni. C’est dans ce cadre enfantin que s’anime Lucky, jeune italo-américain fasciné par le cinéma, les avions et les jolies pépées, qui se voit déjà en haut de l’affiche. Malheureusement, ses rêves d’adolescent sont mis à mal par sa timidité, d’autant qu’à cause de sa petite taille, personne ne le prend au sérieux. Loin d’être le seigneur des airs qu’il imaginait, Lucky le nabot traverse la Deuxième Guerre mondiale sans vraiment la vivre, relégué aux seconds rôles et seulement accaparé par ses complexes et ses frustrations sexuelles. D’abord légère et humoristique, teintée d’érotisme, l’intrigue se voile peu à peu. Alcoolique et mythomane, Lucky survit chez ses parents grâce à un boulot rébarbatif, frustré de voir comment ses fantasmes se sont brisés. Alors que dans la première partie de l’album, son personnage semblait manquer de consistance, il prend, avec l’âge, une plus grande épaisseur. L’amertume grandissant, le récit se détache progressivement des dessins guillerets, le décalage engendré mettant ironiquement en relief la déception de Lucky face au fossé qui se creuse entre ses espoirs et la froide réalité. Un album ambivalent, qui raconte d’une manière singulière les Etats-Unis des années 1930-1950.

> Pour télécharger un extrait de l’album : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, mars 2011, 120 pages, 14 euros.

Les Oncles de Sicile, de Leonardo Sciascia – éd. Denoël

“Tous les ouvriers agricoles et les mineurs de soufre, tous les pauvres qui vivaient d’espoir (…) appelaient oncle les hommes qui apportaient la justice et la vengeance, le héros et le chef de mafia, et l’idée de la justice brille toujours dans l’incantation des pensées de vengeance.” Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, Leonardo Sciascia ne s’attaque pas, cette fois, à la mafia sicilienne. En quatre longues nouvelles, presque des petits romans, il balaie l’Histoire moderne de la Sicile. De Quarante-huit, qui retrace l’évolution d’un bourg tenu par un baron et un évêque sournois jusqu’à l’unification italienne en 1860, à La Mort de Staline, un siècle plus tard, Leonardo Sciascia raconte une Sicile frustrée qui semble ne jamais parvenir, quelle que soit l’époque, à s’émanciper de la domination d’une élite tyrannique et réactionnaire.

Tantôt nanti de sa verve tragicomique, tantôt armé d’une ironie plus cinglante, lorsque le désenchantement l’emporte sur l’humour, l’auteur du Jour de la chouette brocarde l’hypocrisie, mal insidieux qui englue l’île dans un schéma archaïque. Hypocrisie des hommes d’Eglise qui “sentent d’où vient le vent et mettent les voiles” et des bigots étroits d’esprits, toujours prompts à soutenir le puissant face au faible. Hypocrisie de la bourgeoisie ou de la vieille noblesse, qui se comportent face à Garibaldi en 1860 comme face aux libérateurs américains en 1943 : avec un excès de zèle fallacieux qui dissimule mal leur soutien à l’ordre et à l’autorité. Hypocrisie des idéologies enfin qui, lors de la Guerre d’Espagne, envoient les soldats italiens combattre leurs frères espagnols, ouvriers opprimés et mineurs exploités, tout comme eux.

Le génie de Sciascia réside dans sa faculté à emboîter les perspectives. La situation locale est mise en regard avec celle de l’Italie tout entière (Quarante-huit), avec l’Espagne en pleine guerre civile (L’Antimoine), avec les Etats-Unis et les exilés siciliens qui y vivent (La Tante d’Amérique), ou même avec la situation politique internationale (La Mort de Staline). Loin de se limiter au territoire insulaire, chacun de ces récits écrits entre 1958 et 1960 trouve immanquablement une résonance forte avec toutes les luttes sociales et politiques du XXe siècle – voire du XXIe. L’élégance de l’écriture et l’épaisseur des personnages parent la colère qui nourrit ce recueil d’une force littéraire peu commune. A l’image de L’Antimoine, plongée dans l’horreur absurde du conflit espagnol à travers les yeux d’un mineur sicilien devenu soldat fasciste, ces quatre nouvelles marquent autant par la richesse de leur réflexion que par leur densité romanesque, vibrante.

Réédition, traduit de l’italien par Mario Fusco, février 2011, 324 pages, 20 euros.

POURSUIVRE AVEC > un autre ouvrage de Leonardo Sciascia : La Disparition de Majorana.

Pain et tempête, de Stefano Benni – éd. Actes Sud

Sacrilège ! Le légendaire Bar Sport, son vin chaleureux et son odeur de rot de la veille sont condamnés. Des promoteurs immobiliers ont décidé de livrer le village de Montelfo aux grues et aux pelleteuses, de ravager la forêt pour construire une route, et de remplacer le bar, ce “lieu d’allégresse et de partage” qui a toujours hanté les écrits de Stefano Benni, par un “complexe polyvalent multifonctions hypermercatique”. Sur cette intrigue très classique, l’écrivain italien tartine encore une couche de manichéisme : les méchants sont vicieux, dédaigneux et obnubilés par l’argent, tandis que les gentils sont malins, généreux et, puisqu’ils sont trop gentils, un brin naïfs. C’est dans ce genre de décor caricatural à l’excès que Stefano Benni excelle, concoctant une histoire alambiquée, saugrenue, où le fantastique, le grotesque et le merveilleux s’invitent à chaque page. Loin du texte nostalgique râlant contre les affres du progrès, Pain et tempête reste toujours pétillant grâce à l’ironie qui le parcourt. Benni n’a pas son pareil pour user des codes du monde contemporain pour mieux les ridiculiser, émaillant sa langue facétieuse, précise et sarcastique, de mots piochés dans le lexique des directeurs marketing ou de la novlangue d’Internet. Tout le roman est ainsi traversé par cette ambivalence, croisant pessimisme et légèreté, mélancolie et humour.

Espiègle, Pain et tempête part dans tous les sens, retraçant le destin de dizaines de personnages délirants. Les digressions sont si nombreuses que certains chapitres ressemblent à des nouvelles à l’intérieur du roman. Il y a ceux qui sacrifient tout pour collectionner des images de foot, celui qui n’arrive pas à localiser la femme qu’il déshabille du regard tous les matins dans son train, celui qui affronte Belzébuth lors d’une partie de ping-pong endiablée, celle qui massacre toute sa famille pour en faire des sorbets… Le tout avec, pour que la fête soit totale, des animaux qui parlent, des gnomes prophètes, des chiens magiques et des sorcières impitoyables. Depuis longtemps, l’auteur de La Compagnie des Célestins a compris le lien étroit qui lie comique et critique, trouvant le ton juste pour mener une dénonciation ferme de notre civilisation creuse et sans saveur. Comme l’explique si bien le fantôme d’Edgar Poe sortant d’un puits, un soir, à la fin du livre : “A côté de la peur, il y a aussi un grand éclat de rire imprévu, une moquerie, une grimace grotesque. Peur et gaieté, parfois, sont enfermées dans la même boîte, comme un carillon qui posséderait deux sonneries.” Une définition parfaite de la fantaisie amère de Stefano Benni, qui a fait de l’imagination une arme à double tranchant, capable de nous faire rire et réfléchir en même temps.

> Pour télécharger un extrait du livre : cliquez ici.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, mars 2011, 288 pages, 22 euros.

Mafia Export, de Francesco Forgione – éd. Actes Sud

Si le capitalisme s’apprenait à l’école, les mafieux italiens seraient premiers de la classe : économie de marché, mondialisation, division du travail, flux monétaires, délocalisation… Ici rien ne compte à part l’argent. Francesco Forgione dévoile la partie immergée de l’iceberg, au mieux sous-estimée, au pire niée. L’ancien patron de la commission antimafia décrit un système effarant, d’une efficacité redoutable. Forgione raconte les cartels sud-américains, les tueries en Allemagne, le rôle prédominant de l’Espagne, gangrenée jusqu’à la moelle, l’implantation moins attendue des mafias italiennes en Australie ou au Québec. Il raconte les milliers de tonnes de drogue qui passent d’un continent à l’autre sans que personne ne semble le remarquer, les bénéfices vertigineux, qui se chiffrent en milliers de milliards d’euros. Il raconte l’étrange monopole de Buitoni à New York, les pizzerias écossaises, les cargos capables de transporter 15 millions de cachets d’ecstasy en un seul trajet.

Derrière la Camorra napolitaine et la Cosa Nostra sicilienne, l’ancien député se penche également sur la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise. Méconnue, la ‘Ndrangheta est pourtant devenue la mafia la plus puissante du monde. Discrète, elle limite les tueries, minimise ses relations avec le monde politique et évite de se faire remarquer par des actions éclatantes qui réveilleraient l’opinion publique – contrairement à ses consoeurs. Ne l’intéresse qu’une chose : l’argent. Etonnamment, c’est sa construction paradoxale, entre archaïsme et ultralibéralisme, qui fait d’elle une hydre redoutable et insaisissable. Son réseau international s’avère d’autant plus difficile à percer qu’il repose sur de vraies familles de sang : jusqu’ici, la police n’a jamais pu mettre la main sur un seul repenti calabrais.

La police, Forgione en parle d’ailleurs beaucoup, stigmatisant les retards inacceptables qu’a pris la législation : si les enquêteurs, et notamment les Italiens, sont souvent sur les talons des mafieux, l’administration, elle, ne cesse de les retarder. Entre les extraditions inabouties, les lois permissives et l’absence totale d’harmonisation législative, ce sont toujours les suspects qui en profitent. Au point que certaines coïncidences semblent un peu grosses : des accointances surprenantes persistent décidément entre politique et mafia.

Révolutionnaire parce qu’il renouvelle complètement notre regard sur le sujet, Mafia Export est non seulement un essai très bien écrit, bourré d’anecdotes et de portraits marquants, mais aussi un document particulièrement fouillé. Forgione y esquisse la première cartographie de ces mafias globales et dresse, en annexe, un inventaire stupéfiant de la présence des trois organisations italiennes dans une cinquantaine de grandes villes mondiales – Paris, Strasbourg ou Nice sont, entre autres, citées. Une dénonciation courageuse et formidablement étayée, doublée d’une mise en garde claire : si le pouvoir politique n’agit pas rapidement, les conséquences de cette omnipotence mafieuse risquent d’être terribles. Et Forgione de conclure : “L’histoire nous enseigne que la politique peut et doit exister sans la mafia, mais que les mafias ne peuvent exister sans le concours et la collusion de la politique. C’est la leçon tirée d’un siècle et demi d’histoire de l’Italie, et qui vaut pour le monde entier.”

Traduit de l’italien par Etienne Schelstraete, septembre 2010, 300 pages, 23 euros.