Renégat, de Baladi – éd. The Hoochie Coochie

Renegat Alex Baladi The Hoochie CoochieCela faisait quelques années que le talentueux Baladi n’avait pas publié un pur récit de fiction. Ses travaux récents, à L’Association notamment, contenaient toujours une part d’expérimentation, par exemple sur l’abstraction (Petit trait, 2009), ou sur les rapports entre textes, dessin et langage (Baby, 2008). Cette fois, l’alléchante maquette de l’éditeur Hoochie Coochie ne laisse aucune place au doute : les explorations stylistiques de ces dernières années nourrissent un récit d’aventure, un vrai, avec des pirates, des combats impitoyables, des trésors enfouis et des monstres marins bizarrement foutus.

Tout commence lorsqu’un écrivain décide d’aller interroger le pirate sans nom qui croupit dans une prison humide pour recueillir son histoire et, pourquoi pas, en faire un livre. Le flibustier accepte, et explique comment lui, le simple mousse, s’est transformé en une terreur des mers. Comment il a rencontré son meilleur ami aussi, devenu depuis un fantôme qui lui rend visite quotidiennement… Et puis, peu à peu, contre une bouchée de nourriture et la possibilité de respirer à l’air libre pendant quelques heures, le pirate se met à inventer, à donner à l’écrivain ce qu’il attend, des aventures rocambolesques, des rebondissements extraordinaires, pour faire durer ses confessions. Trop content d’avoir une telle matière à portée de main, l’écrivain se laisse berner, jusqu’à ce que le pirate raconte l’histoire de trop.

renegat-baladi-alex-the-hoochie-coochie-extrait-1Renégat enchâsse différentes couches de récits sans jamais compliquer la lecture, tant le jeu de textures, la souplesse des formes, les compositions aérées ou le découpage elliptique rendent la progression de l’album fluide. Notamment inspiré par l’Histoire générale des plus fameux pyrates de Daniel Defoe, Alex Baladi redonne au drapeau noir sa dimension prolétaire, racontant le parcours de ces types normaux devenus hors-la-loi pour s’émanciper d’une vie inique passée à travailler dans des conditions misérables. Plutôt mourir libre, le couteau entre les dents, qu’exploité comme une bête sur le pont d’un navire marchand, méprisé et mal nourri, au beau milieu de l’océan.

renegat-baladi-alex-the-hoochie-coochie-extrait-2En laissant son pirate jouer les Shéhérazade, la conteuse des Milles et Une Nuits qui se doit d’inventer constamment des histoires pour rester en vie, Baladi réfléchit également à la contamination de la réalité par la fiction. Dans un chassé-croisé digne d’une nouvelle de Borges, il trouble le jugement de son lecteur en imbriquant plusieurs niveaux de lecture et parodie les clichés du genre (trésor, île déserte, etc.). Il façonne une mise en abyme ironique, illustrant le décalage, par exemple à propos de l’Islam, entre les préjugés de l’écrivain et la vérité du pirate, entre ce que l’on entend et ce que l’on veut entendre. Une fable humaniste et sarcastique, au dessin qui s’évapore comme se perdent les murmures d’un vieux pirate au fond de sa geôle sombre.

Août 2012, 176 pages, 25 euros.

 

☛ TELECHARGER UN EXTRAIT > de Renégat : cliquer ici.

A mon corps désirant, de Alberto Ruy-Sánchez – éd. Galaade

A mon corps desirant Alberto Ruy Sanchez Galaade couverture“La vie n’obéit-elle pas, en réalité, à la logique des songes ? Narrer d’une manière réaliste, comme le font certains romanciers et conteurs, n’est qu’une convention comme une autre, un artifice adopté par ceux qui ne peuvent admettre ni le délire qu’est la vie, ni l’immense défi qu’est toute tentative de la comprendre”. La réalité ne se cantonne pas au visible. L’acte sexuel ne se cantonne pas à la rencontre physique de deux corps. La vie n’est pas seulement ce qu’on en voit, elle est aussi ce que l’on peut sentir. Imaginer. Croire. Et Alberto Ruy-Sánchez s’en fait l’interprète. Entre roman et essai, il rassemble une mosaïque de récits, de situations, de souvenirs, de réflexions philosophiques ou de lectures éparses qui se répondent, se réverbèrent dans des personnages passés et présents, comme autant de morceaux d’une œuvre brisée dont on tenterait de retrouver la forme originelle. Ou les indices dispersés qu’un enquêteur amasserait pour trouver une piste. Chez Alberto Ruy-Sánchez, l’écriture n’a de cesse de percer un secret : celui de l’amour et du désir.

Plutôt que d’aligner les poncifs ou de glisser vers une pornographie terre-à-terre, il trouve le moyen de s’approcher de son sujet avec subtilité, changeant continuellement son arme d’épaule pour essayer de recomposer, sur le papier, la sensualité d’un monde dérobé. Une poignée d’orchidées, les mots du poète arabe du XIe siècle Ibn Hazm, les tatouages des yakuzas japonais ou l’art de la poterie deviennent autant de portes d’entrée vers l’indicible. De l’Amérique latine au Maroc, de l’islam au christianisme, l’auteur de 9 fois 9 choses que l’on dit de Mogador, armé de sa prose ondoyante, sans âge, cartographie le désir en suivant les courbes de la peau. Car ce sont les doigts de la main qui orchestrent ce Kama Soutra involontaire, avec une logique presque mathématique, tissant sa toile autour du chiffre 5. Au fil des phrases somnambules du conteur mexicain, le lecteur n’a plus qu’à se laisser guider. “Il disait que caresser doucement le corps aimé c’était aussi avancer à tâtons dans le noir, déchiffrer du bout des doigts l’obscurité d’où surgirait peut-être la lumière intérieure partagée, comme il déchiffrait du bout des doigts les propriétés intimes de la terre.”

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli, mars 2012, 300 pages, 22 euros.

Les Meilleurs Ennemis, Première partie 1783-1953, de Jean-Pierre Filiu & David B. – éd. Futuropolis

Les Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean Pierre Filiu David B Futuropolis couvertureUn siècle et demi d’Histoire des relations entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient en 130 pages de bande dessinée ? Le pari semble difficile à relever, et pourtant… Avec Les Meilleurs Ennemis, Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po et spécialiste de l’Orient, trouve en David B. le parfait allié pour remplir une telle mission. En parvenant à être lapidaires sans être allusifs, en recourant à la petite histoire pour éclairer les évolutions de la grande Histoire, les auteurs trouvent le moyen de signer un album passionnant, sans jamais délaisser leur rigueur historique. Un tour de force d’autant plus impressionnant qu’il fallait également réussir à mettre en scène un texte “sérieux”, où le dessin risquait d’être réduit à une fonction purement illustrative. Là, le talent de David B. fait la différence. Malgré l’absence de bulles, il parvient à rendre chaque page trépidante : son noir et blanc ensorcelant entremêle réalisme et fantaisie, instillant dans la moindre case cette magie qui semble donner à chacun des personnages une aura mythologique.

Grâce à cette osmose entre le texte et l’image, qui vient apporter au propos une distance subtile, ce premier volume de Meilleurs Ennemis met en lumière les rouages de la conception américaine du Moyen-Orient. Remontant aux conflits nés des accrochages entre les navires des tous jeunes Etats-Unis et les pirates arabes sur les eaux de la Méditerranée, Jean-Pierre Filiu et David B. s’acharnent à trouver les racines de la politique de Washington en Orient en se penchant sur des événements-clé, parfois peu connus, révélateurs d’un impérialisme étasunien de plus en plus marqué.

Ainsi les histoires de piraterie du tout début du XIXe siècle débouchent sur la première tentative d’ingérence des Américains, décidés à confier Tripoli à un dirigeant docile. De même, l’album montre avec beaucoup de pertinence comment, très rapidement, le besoin de pétrole amène les Etats-Unis à s’insinuer dans la politique intérieure de l’Arabie Saoudite ou de l’Iran pour ne pas perdre une manne indispensable il y a cent ans déjà. Précis sans se perdre dans les détails, soucieux de mettre les faits en perspective avec la situation actuelle, Les Meilleurs Ennemis remporte aisément son pari, critiquant la politique agressive de Washington sans pour autant sombrer dans l’antiaméricanisme primaire.

Les Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean-Pierre Filiu David B futuropolis extraitLes Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean-Pierre Filiu David B futuropolis extraitLes Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean-Pierre Filiu David B futuropolis extrait

Août 2011, 128 pages, 19 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre album de David B. : Les Incidents de la nuit.