Collection Dyschroniques – éd. Le Passager clandestin

La science-fiction est sans doute l’un des genres qui a le plus exploré la nouvelle. Des auteurs comme Ray Bradbury, Philip K. Dick ou JG Ballard (pour ne citer que les plus fameux) ont signé des chefs-d’œuvre de littérature et d’intelligence, souvent diffusés dans des revues spécialisées – comme Analog ou Galaxy aux Etats-Unis. Les éditions du Passager clandestin inaugurent en 2013 une collection regroupant des nouvelles d’anticipation ou de science-fiction d’auteurs moins connus, publiées dans des petits volumes fringants vendus entre 4 et 8 euros. Quatre textes composent la première fournée de cette excellente initiative.

Un logique nomme Joe Murray Leinster dyschroniques passager clandestinDrôle et sarcastique, Un logique nommé Joe, de Murry Leinster (1946) s’inquiète de notre dépendance à l’ordinateur, mettant en scène une machine zélée qui décide de résoudre tous les problèmes que le cerveau humain est incapable de solutionner. Evidemment, avides, cruels, lâches, jaloux, mesquins, les gens ne pensent qu’à voler, tromper, s’enrichir et tuer, et l’engin dévoué mène l’humanité vers la catastrophe.

Le Mercenaire Mack Reynolds dyschroniques passager clandestinEn 1962, Mack Reynolds publie Le Mercenaire, texte cynique qui dépeint un monde dans laquelle le libéralisme a été poussé à une telle extrémité que désormais, au lieu de faire des joint ventures et autres fusions-acquisitions, les entreprises se font la guerre selon des règles bien précises, le tout diffusé à la télé pour des populations grégaires bourrées d’euphorisants. En toile de fond de cette nouvelle pessimiste, une société de classe figée et une démocratie qui n’en a plus que l’emballage.

Tour des damnes Brian Aldiss dyschroniques passager clandestinQuelques années plus tard, l’Anglais Brian Aldiss imagine lui une expérience pour tenter d’enrayer la surpopulation humaine et, par la même occasion, faire progresser la science. La Tour des damnés (1968) regroupe plusieurs générations d’Indiens pauvres, enfermés dans un espace gigantesque où règnent la violence et la pauvreté.

Enfin Philippe Curval livre Le Testament d’un enfant mort (1978), glaçante confession d’un nouveau-né qui préfère se faire mourir, Le Testament d un enfant mort Philippe Curval dyschroniques passager clandestinplutôt que de vivre dans ce monde qu’il juge vain et incohérent. Le genre de texte qui vous laisse un goût amer dans la bouche, longtemps après l’avoir refermé.

Autant de récits très différents qui, en plus de leur qualité inhérente, nous amènent tous à repenser notre modernité. Qu’elles se focalisent sur l’informatique, la surpopulation ou l’économie, ces quatre visions du futur en disent long sur l’époque à laquelle elles les ont été écrites. Mais elle éclairent aussi notre présent d’une lumière dissonante et inattendue, certes venue d’hier mais toujours pugnace.

Un logique nommé Joe, Murray Leinster, traduit par Monique Lebailly, 50 pages, 4 euros.
Le Mercenaire, Mack Reynolds, traduit par H. Bouboulis et D. Bellec, 140 pages, 8 euros.
La Tour des damnés, Brian Aldiss, traduit par Guy Abadia, 110 pages, 8 euros.
Le Testament d’un enfant mort, Philippe Curval, 80 pages, 6 euros.

 

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Reportages, de Joe Sacco – éd. Futuropolis

Reportages Joe Sacco Futuropolis BD couvertureIrak, ex-Yougoslavie, Inde, Tchétchénie, Palestine, Malte… Dans ce recueil de reportages réalisés entre 2001 et 2011, Joe Sacco esquisse une sorte de tour du monde des laissés-pour-compte du jeune XXIe siècle. Guidé par le souci de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais, il tente de conférer à chacun de ses sujets une épaisseur humaine, à aller au-delà des chiffres ou des discours officiels pour partir à la rencontre des premiers concernés. Etonnamment d’ailleurs, le regroupement de toutes ces histoires en un seul volume crée, malgré la distance et les particularismes de chaque cas, des connexions inattendues. “Si cette guerre ne se termine pas, où irons-nous ? Ce monde immense est devenu un dé à coudre pour nous.” Cette plainte prononcée par une femme tchétchène aurait tout aussi bien pu se placer dans la bouche d’un jeune Irakien pris entre deux feux, d’un côté les Moudjahiddins, de l’autre les Américains. Voire dans celle d’un immigré africain de Malte, coincé sur cette minuscule île méditerranéenne, ou d’un paysan indien du Kushinagar, dépossédé de sa terre. Certaines images semblent même se répondre inconsciemment : la représentation des soldats russes bastonnant les Tchétchènes ressemble de manière troublante à un autre dessin, celui des soldats américains frappant des Irakiens.

En allant au plus près des histoires individuelles, Joe Sacco montre finalement que le problème de la terre reste une question centrale qui lie tragiquement les exilés africains, les populations que la guerre a déportées et les Indiens contraint de voler aux rats leur nourriture. Ce faisant, il montre à quel point la souplesse de la bande dessinée s’avère idéale pour servir un journalisme rigoureux, humain et plein de nuances, encore plus ici où chaque récit s’achève sur une courte postface de Sacco. Dans ses meilleurs reportages, l’Américain se met en scène, trouvant dans une sorte de “subjectivité objective” le parfait moyen d’aborder des situations complexes, et d’en extraire l’essentiel : “Mon intention (…) est de signaler au lecteur que le journalisme est un processus pratiqué par un être humain, avec toutes les imperfections que cela implique. Ce n’est pas une expérience figée, effectuée par un robot derrière du Plexiglas”, explique cet admirateur de Robert Crumb et Hunter Thompson en préface. La complémentarité du texte et des images, la fluidité des allers-retours entre passé et présent lors des mises au point historiques ou le dessin, à la fois précis et expressif, font le reste : en plus de sa qualité journalistique, l’œuvre de Joe Sacco exploite merveilleusement la richesse de la bande dessinée, qui devient entre ses mains un formidable outil de transmission.

Traduit de l’américain par Sidonie Van den Dries et Olivier Ragasol, novembre 2011, 200 pages, 25 euros.