Le Retour des Tigres de Malaisie, de Paco Ignacio Taibo II – éd. Métailié

Le Retour des Tigres de Malaisie Paco Ignacio Taibo II Métailié Salgari Sandokan couvertureC’est en 1883 qu’apparaît pour la première fois, sous la plume de l’écrivain italien Emilio Salgari, Sandokan, prince-pirate toujours prêt à lutter contre l’oppresseur et à défendre les faibles. Accompagné du renégat portugais Yañez, le héros malais fait aujourd’hui son grand retour grâce à Paco Ignacio Taibo II, dont les convictions politiques et sociales se sont nourries du “code éthique des Trois Mousquetaires, de la vitalité de Robin des Bois, et de l’anti-impérialisme de Sandokan”. Les Tigres de Malaisie reviennent donc, malgré leurs soixante ans, sortis de leur retraite par l’exécution de plusieurs de leurs anciens comparses. Une diabolique organisation semble avoir décidé de tourmenter les deux compagnons et de semer la mort et la désolation au cœur de la luxuriante Bornéo.

Avec un enthousiasme communicatif et un savoir-faire inégalable, Paco Ignacio Taibo II réinvente l’univers foisonnant de Salgari, sacrifiant au passage un peu de sa fougue pour raviver le parfum désuet de ces aventures feuilletonesques, où les panthères viennent en aide aux gentils, où les méchants portent des masques d’argent. Sciences, superstitions, politique, religion et capitalisme fusionnent, dans ce XIXe siècle vieillissant, en un maelström qui rend possible tous les fantasmes du lecteur. Oui, on peut croiser Rudyard Kipling ou le professeur Moriarty, ennemi juré de Sherlock Holmes, dans un bordel de Ceylan. Sans parler des sociétés secrètes chinoises, des cow-boys de passage, et de réunions machiavéliques qui ont lieu, par snobisme, sur le siège des toilettes d’un club privé.

Taibo oblige, le tout baigne dans un anti-impérialisme moqueur, teinté de clins d’œil à la Commune de Paris, au Capital de Marx et Engels, ou à l’instrumentalisation de l’islam. L’intrusion violente de l’Empire britannique dans cette partie de l’Asie devient le symbole d’un capitalisme avide. Une “civilisation de merde” (dixit Yañez) qui aime “remplacer les chaînes de l’esclavage par les chaînes du salaire de misère prolétaire”, et combat les pirates alors qu’elle doit son implantation dans la région à des corsaires anglais. Mieux formulé, sur l’Angleterre victorienne, ça donne : “Rien de tel qu’un mélange de peur et de cupidité pour pousser à l’action une bête nourrie par une reine imbécile, la vapeur, le charbon et les manufactures textiles.”

Effets de manche, subterfuges, tics de langage, approximations géographiques… Paco Taibo II décuple le rythme d’une intrigue faussement compliquée, saupoudrant le tout d’une once d’ironie bienveillante – comme lorsque Sandokan, après avoir taillé en pièces ses adversaires, lance : “Nous devrions prendre la bonne habitude de laisser en vie l’un de nos assaillants, pour pouvoir l’interroger”. Car plus qu’une reprise de Salgari, Le Retour des Tigres de Malaisie respire Eugène Sue, Karl May, Jules Verne, Victor Hugo, Paul Féval, et se présente comme une déclaration d’amour à tout un genre, celui de la littérature populaire, et à ces personnages immortels qui nous hantent depuis l’enfance. Comme le rappelle le facétieux Yañez : “Je me dis parfois (…) qu’ils ne réussiront jamais à nous tuer et que, si par hasard, ils y parvenaient, personne ne les croira. Parce que, alors, d’autres rêveront qu’ils sont nous.”

Traduit de l’espagnol (Mexique) par René Solis, mai 2012, 310 pages, 20 euros.

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Les Meilleurs Ennemis, Première partie 1783-1953, de Jean-Pierre Filiu & David B. – éd. Futuropolis

Les Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean Pierre Filiu David B Futuropolis couvertureUn siècle et demi d’Histoire des relations entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient en 130 pages de bande dessinée ? Le pari semble difficile à relever, et pourtant… Avec Les Meilleurs Ennemis, Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po et spécialiste de l’Orient, trouve en David B. le parfait allié pour remplir une telle mission. En parvenant à être lapidaires sans être allusifs, en recourant à la petite histoire pour éclairer les évolutions de la grande Histoire, les auteurs trouvent le moyen de signer un album passionnant, sans jamais délaisser leur rigueur historique. Un tour de force d’autant plus impressionnant qu’il fallait également réussir à mettre en scène un texte “sérieux”, où le dessin risquait d’être réduit à une fonction purement illustrative. Là, le talent de David B. fait la différence. Malgré l’absence de bulles, il parvient à rendre chaque page trépidante : son noir et blanc ensorcelant entremêle réalisme et fantaisie, instillant dans la moindre case cette magie qui semble donner à chacun des personnages une aura mythologique.

Grâce à cette osmose entre le texte et l’image, qui vient apporter au propos une distance subtile, ce premier volume de Meilleurs Ennemis met en lumière les rouages de la conception américaine du Moyen-Orient. Remontant aux conflits nés des accrochages entre les navires des tous jeunes Etats-Unis et les pirates arabes sur les eaux de la Méditerranée, Jean-Pierre Filiu et David B. s’acharnent à trouver les racines de la politique de Washington en Orient en se penchant sur des événements-clé, parfois peu connus, révélateurs d’un impérialisme étasunien de plus en plus marqué.

Ainsi les histoires de piraterie du tout début du XIXe siècle débouchent sur la première tentative d’ingérence des Américains, décidés à confier Tripoli à un dirigeant docile. De même, l’album montre avec beaucoup de pertinence comment, très rapidement, le besoin de pétrole amène les Etats-Unis à s’insinuer dans la politique intérieure de l’Arabie Saoudite ou de l’Iran pour ne pas perdre une manne indispensable il y a cent ans déjà. Précis sans se perdre dans les détails, soucieux de mettre les faits en perspective avec la situation actuelle, Les Meilleurs Ennemis remporte aisément son pari, critiquant la politique agressive de Washington sans pour autant sombrer dans l’antiaméricanisme primaire.

Les Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean-Pierre Filiu David B futuropolis extraitLes Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean-Pierre Filiu David B futuropolis extraitLes Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean-Pierre Filiu David B futuropolis extrait

Août 2011, 128 pages, 19 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre album de David B. : Les Incidents de la nuit.

Weather Underground, Histoire explosive du plus célèbre groupe radical américain, de Dan Berger – éd. L’Echappée

waether underground echappee dan berger couverturePeu connu en France, le Weather Underground fut pourtant l’un des groupes contestataires les plus actifs de la fin des années 1960 à la fin des années 1970. Alors que la plupart des protestataires de l’époque étaient issus des minorités noires (Black Panthers), indiennes (AIM, American Indian Movement) ou portoricaines (Young Lords) entre autres, le Weather Underground se distingue d’abord parce qu’il regroupe des étudiants blancs de la middle class. Férocement antiracistes, bien décidés à renverser le gouvernement, ils revendiquent fièrement leur solidarité avec les autres mouvements d’émancipation. De quoi inquiéter le FBI, terrifié de voir des Blancs joindre les rangs de ses opposants les plus farouches, et ainsi fissurer “l’unité de façade de la nation blanche”. Les Weathermen repensent d’ailleurs la lutte des classes, soulignant le paradoxe des ouvriers blancs, prolétariat exploité, mais également privilégié par rapport à leurs confrères de couleur : “Les travailleurs blancs d’Amérique s’étaient historiquement ralliés à l’empire dans le but d’obtenir quelques miettes de privilège blanc”.

Combattant l’impérialisme américain tant dans le monde (Guerre du Vietnam, coup d’Etat au Chili…) que sur son propre territoire, lorsqu’il harcèle, emprisonne et assassine des représentants des Black Panthers par exemple, le WU naît d’une colère : celle de constater que la gauche officielle, par son silence accablant, soutient de fait la politique belliqueuse et répressive du pays. Face à l’invraisemblable violence des forces de l’ordre (notamment lors d’une manifestation pendant la convention démocrate de Chicago en 1968, qui marqua à vie le journaliste Hunter Thompson, d’une brutalité telle qu’on la qualifia d’“émeute policière”), le groupe choisit de rendre coup pour coup. Il veut attaquer l’Amérique de l’intérieur, ouvrir un nouveau front en son sein. Ses membres passent dans la clandestinité, multiplient les attentats audacieux entre autres contre le Capitole, le Pentagone, le département d’Etat, s’attachant à ne jamais faire de victimes.

Prenant soin de ne pas réduire le Weather Underground à une simple organisation terroriste, ce qui est souvent le cas aujourd’hui, surtout depuis le 11 Septembre, Dan Berger s’applique à rendre compte de l’évolution du mouvement. Il explore sa pensée à la fois syncrétique et novatrice, mais échafaude surtout une réflexion riche sur cette période où il semblait possible de changer le monde. Certes militant, son essai n’en reste pas moins critique et nuancé, trouvant la bonne distance pour traiter d’un sujet complexe. En retraçant le destin de l’organisation armée dont le nom est tiré d’une chanson de Bob Dylan, il se penche sur la question des droits civiques, sur le système carcéral, sur le racisme plus ou moins latent de la société américaine, l’écoeurante sauvagerie des forces de l’ordre, les autres groupes de l’époque, la question du recours à la violence… Au point de reconnecter, adroitement, les problématiques du Weather Underground avec le contexte actuel. Et de faire de cet ouvrage non seulement le fruit d’un travail historique captivant, mais aussi le point de départ d’une nouvelle réflexion, encore à construire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aurélie Puybonnieux, avril 2010, 600 pages, 24 euros.