Aller simple pour Nomad Island, Joseph Incardona – éd. Seuil Policiers

Par Clémentine Thiebault

Aller simple pour Nomad Island Joseph Incardona Seuil PoliciersLes Jensen, une petite famille suisse à la perfection de dépliant publicitaire. Paul, la quarantaine raisonnable, analyste prospère comme il se doit. Iris, blonde, oisive et déprimée plus qu’il ne faut. Lou et Stanislas, les enfants entre premières rebellions et dernières régressions.

Le confort d’un quotidien propre et rangé, posé au bord d’un lac helvète où les salaires se mesurent en kilo. “Le juste milieu comme une hygiène de vie.” Mais l’ennui et cette intrusion publicitaire, “Oubliez ce que vous savez des vacances. L’île de vos rêves vous aime déjà, Iris. “Nomad Island Resort.” Sand doute la dernière occasion de s’offrir de vraies vacances trois semaines avant la reprise de l’école, alors vingt heures de carlingues, de salles d’attentes, de lumière artificielles, d’air vicié et de fatigue pour accéder au paradis. Un caillou au milieu de l’océan Indien, nature luxuriante et hôtel luxueux.

Mais des clôtures à l’Eden, des comportements étranges, des manquements flagrants. La notion même de temps diluée dans la perfection de l’île, la volonté happée par l’inertie de ce territoire “parfait, subtil et maléfique” et l’ennui qui serait poisseux s’il n’était si lumineux. La normalité petit à petit distordue par ce qui pourrait être une version paradisiaque de l’île du docteur Moreau. Et cette tension distillée propre aux catastrophes lentes mais inéluctables. Des ennuis pour les Jensen.

Et vous le bonheur vous l’imaginez comment ?” parodie Incardona en exergue, s’emparant avec doigté d’un concept dénaturé par les vendeurs de salades aux gogos consentants. “Ma partie s’arrête ici”, martèle le personnel de réclame de son cauchemar paradisiaque comme dans l’oppressant village du Prisonnier. Et la réalité de devenir une ligne floue aux frontières du fantastique comme souvent chez l’auteur qui joue avec la force des angoisses subjectives d’un individu perdu qui bascule et la violence lisse de la perfection de façade masquant la perte des repères. Un peu Lost.

Novembre 2014, 272 pages, 19 euros.

Aujourd’hui est le jour où tu rejoins tes semblables, de Marion Balac – Super Loto éditions

Aujourdhui est le jour ou tu rejoins tes semblables Marion Balac Super Loto editions« La pluie avait tout balayé. Impossible de retrouver la moindre trace de qui que ce soit. (…) Je marchais en vain, je tournais en rond. » Coincé sur une sorte d’île luxuriante cernée par les océans et dominée par d’imposantes montagnes, un personnage cherche son chemin. Perdu, il tente d’avancer dans une forêt touffue, étouffante même, juste traversée par de mystérieuses formes blanches. Il erre, retombe toujours au même endroit. Le temps passe, l’angoisse grandit. Quand il retrouve son ancien campement, il a l’air « déserté depuis des siècles ». Dans son dos, des yeux l’observent, tandis que le paysage donne l’impression de se déplacer.

Des dessins, un monologue intérieur. Marion Balac signe un ouvrage dont la simplicité n’a d’égal que l’intelligence avec laquelle le récit est mené, par petites touches qui s’emboîtent progressivement pour créer une tension nimbée d’étrangeté. Aux pages recouvertes de cette forêt animiste répondent des planches très épurées, parsemées d’images morcelées ; à la nature grise et sombre répondent des espaces vides, d’un blanc lumineux. Le dessin devient même invisible lorsqu’il est simplement réalisé par gaufrage du papier, ajoutant à l’atmosphère fantomatique de ce livre chuchoté.

Comme dans les contes pour enfants, la forêt apparaît ici comme un rite initiatique, un entre-deux duquel il faut s’extirper pour atteindre un ailleurs inconnu. Avec beaucoup de délicatesse, Marion Balac parle du manque, de l’attente, de l’espoir et de la mort sans jamais en toucher un mot. Juste en dessinant des arbres, des feuilles, des rivières, des cailloux, et en s’insinuant dans la tête de ce personnage, naufragé dans des limbes ensorcelés.

Octobre 2014, 78 pages, 22 euros.

Aujourdhui est le jour ou tu rejoins tes semblables Marion Balac Super Loto editions

Moscow, de Edyr Augusto – éd. Asphalte

Moscow Edyr Augusto AsphalteMoscow, c’est le surnom de l’île de Mosqueiro, au large de Belém. Une île envahie par les touristes du continent chaque week-end, mais qui retrouve, en semaine, une certaine quiétude. Une île sur laquelle Tinho et sa bande, des gamins livrés à eux-mêmes, font leur loi, volant et violant en toute impunité. Un quotidien qui tient en une phrase : “Plus je sens la peur, plus mon désir est grand.” La grande force de ce récit d’une courte centaine de pages réside d’abord dans le style frontal, percutant, chaotique, haché, qui franchit peu à peu les cercles de l’enfer intérieur de Tinho pour atteindre le coeur de son mal-être.

Récit à la première personne d’une existence finalement bien morne faite de brutalité, Moscow a quelque chose d’Orange mécanique, lorsqu’il raconte le délitement et l’ennui d’une génération qui n’a que l’ultraviolence, l’alcool et le sexe comme échappatoire. Mais l’on pense surtout, après coup, aux Cubains désoeuvrés de Pedro Juan Gutiérrez ou à la manière qu’a Jim Thompson de nous insinuer dans la tête de ses personnages obscurs pour nous faire toucher du doigt la noirceur humaine. Edyr Augusto glisse vers le portrait tortueux d’une jeunesse qui ne croit plus en rien, rendant le texte encore plus féroce, lorsque la violence se double d’un désespoir sans fond. “Le jour se lève et je ne suis pas encore hors de danger. Il faut que je trouve une issue”, lâche Tinho à la fin. Mais c’est là tout le problème : sur une île, il n’y a pas d’issue. Alors les personnages n’ont d’autre choix que de continuer à creuser, avec acharnement, le sillon dans lequel on les enterrera.

Traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, février 2014, 110 pages, 12 euros.

L’Ile invisible, de Francisco Suniaga – éd. Asphalte

L Ile invisible Francisco Suniaga AsphalteAu large du Venezuela, Margarita fait figure de paradis. Le ciel est bleu, la mer est bleue, et même l’odeur de l’air est bleue (paraît-il). De quoi ravir les vacanciers, nombreux sur ce rocher perdu au bout du chapelet des Petites Antilles. Seulement, lorsque Frau Kreutzer débarque de Düsseldorf pour lever le voile sur la mort de son fils Wolfgang, qui avait ouvert un bar de plage sur cette terre pardisiaque, on comprend que derrière le charme de ce morceau de terre débonnaire aux allures de carte postale, se cache une tout autre île, invisible. “L’autre île, que l’on suppose dans la violence de l’aube, dans le soleil blanc et atroce du midi et dans la lumière rouge du crépuscule colérique qui, le soir, refuse de disparaître et embrase le ciel avant de mourir.”

Qui dit mort mystérieuse dit enquête, et L’Ile invisible aurait pu être un roman policier – il en utilise de nombreux ressorts. Mais c’était sans compter sur le pouvoir d’inertie de Margarita, embourbée dans les lenteurs administratives, le clientélisme et la pauvreté d’un Etat qui n’a de socialiste que le nom. Impossible dans ces circonstances, pour l’avocat Benítez, de mener à bien son investigation. Impossible, pour Francisco Suniaga, d’écrire un polar, alors que les personnages peinent à contrôler leur propre vie. Alors le récit, envoûtant, se métamorphose, se dilue, laisse des questions en suspens. Il glisse vers l’enquête littéraire lorsque Benítez tente de comprendre pourquoi il a rêvé en anglais. Change de ton, entre le journal intime, le récit à la première personne, ou une narration plus classique. Ausculte les vicissitudes des habitants désenchantés, floués par le rêve communiste, rappelant les personnages du Cubain Leonardo Padura.

Si elle transpire partout, la violence reste le plus souvent embusquée. Une violence “qui se devine sous la peau des hommes”, et menace d’éclater à tout instant, pure, brutale, mortelle. Celle des combats de coqs qui fascinaient tant Wolfgang, métaphores de la condition humaine, et soupape de sécurité d’une société qui, sinon, risquerait d’exploser. La “furie aveugle des coqs” pour canaliser, un temps au moins, celle des hommes.

La otra isla. Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Marta Martínez Valls, septembre 2013, 250 pages, 21 euros.


POURSUIVRE AVEC >
Notre article sur L’homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura.

Brooklyn Quesadillas, de Antony Huchette – éd. Cornélius

Brooklyn Quesadillas Antony Huchette CorneliusUn renard à casquette qui présente un talk-show, un type qui a fondu parce qu’il a mangé trop de cheddar, des starlettes de séries télé qui vivent sur une île au large de New York, une oie récemment décédée qui raconte ses rêves : quand Antony Huchette décide d’évoquer sa vie, il est bien loin de la traditionnelle autofiction. La lecture de Brooklyn Quesadillas nous entraîne dans un univers farfelu et bariolé, biberonné aux personnages animaliers de Walt Disney, aux bandes dessinées de notre enfance et aux programmes télévisés des années 1990. Un univers qui dégage immédiatement, malgré sa fantaisie, quelque chose de très familier.

Pour aborder l’angoisse née de sa récente paternité et de son déménagement à Brooklyn, Antony Huchette choisit de prendre des chemins détournés, de construire un récit en strates, où ses questionnements sur la vie de famille, ses ambitions d’artistes et l’âge adulte se dissimulent derrière une flopée de personnages extravagants. Joseph, l’un de ses alter ego, se retrouve embringué dans une aventure qui dévoile peu à peu sa fragilité. Les différents niveaux de lecture s’entremêlent sans effort, l’émotion perçant derrière la fraîcheur de ces tribulations.

Au gré des extraits de l’émission qu’il réalise dans son garage, des étranges personnages qu’il rencontre, des pensées qui le traversent quand il prend les transports en commun ou de son aventure grandguignolesque sur l’île où vivent recluses les vedettes de Beverly Hills, du Cosby Show ou de Sauvé par le gong, surgit peu à peu un portrait sensible de ce jeune homme tiraillé entre le confort de la nostalgie et la peur de grandir. Capable d’être doux ou nerveux, précis ou spontané, son dessin (qui rappelle parfois celui de Blutch dans sa facilité à changer d’humeur) est en parfaite osmose avec le balancement incertain qui perturbe ce jeune père rêveur. L’un des albums les plus touchants parus cette année.

Brooklyn Quesadillas Antony Huchette Cornelius extraitBrooklyn Quesadillas Antony Huchette Cornelius extraitBrooklyn Quesadillas Antony Huchette Cornelius extrait

Mai 2013, 72 pages, 14,50 euros.

Coffret Edogawa Ranpo – éd. Picquier poche

Couv Coffret Edogawa Ranpo la bate aveugle ile panorama le lezard noirEdogawa Ranpo (1894-1965) passe traditionnellement pour le père du roman policier japonais. Celui dont le pseudonyme est une transcription phonétique d’Edgar Poe explora en effet ce genre en profondeur, notamment à travers les enquêtes de son détective Akechi Kogoro, imaginant des intrigues retorses où le crime s’apparente souvent à une recherche esthétique macabre. Si ses œuvres ont un peu vieilli, leur désuétude n’érode pas, pour autant, la dimension la plus fascinante de ses récits : ce déstabilisant mélange de stupre et de sang, ces psychologies déviantes, cette atmosphère malsaine. Des nouvelles comme La Chenille ou La Chaise humaine restent parmi les plus déroutantes de la littérature moderne. Entre érotisme, horreur et grotesque, l’écriture “ero-guro” de Ranpo influencera le cinéma (Teruo Ishii) ainsi que toute une génération d’auteurs de manga, dont Hideshi Hino ou Suehiro Maruo (adaptation de L’Île panorama, Casterman, 2010). Les éditions Picquier rééditent aujourd’hui trois romans d’Edogawa Ranpo dans un petit coffret.

Edogawa Ranpo Ile panorama PicquierL’Île panorama (1927). Pour créer le monde dont il rêve, un écrivain raté prend la place de son riche sosie récemment décédé, et utilise sa fortune pour bâtir l’île panorama. Une œuvre d’art taille réelle, un Eden tout en trompe-l’œil, accomplissement magnifique et inquiétant de sa vision démesurée. Dans un décor fabuleux, Edogawa Ranpo joue avec le thème du double, et met en perspective le paradis luxuriant peuplé de nymphettes avec la folie meurtrière d’un homme, prêt à tout pour réaliser son ambition.

 

Edogawa-Ranpo-Lezard-noir-PicquierLe Lézard noir (1929). Un ersatz de Sherlock Holmes affronte un ersatz d’Arsène Lupin au féminin, surnommé le Lézard noir, dans une intrigue ludique qui multiplie les tours de passe-passe et les rebondissements improbables. Très classique, Le Lézard noir vaut surtout pour sa dernière partie, qui nous plonge dans l’antre de la voleuse. On pénètre dans un musée saugrenu où, à côté des richesses qu’elle a accumulée, la séduisante monte-en-l’air collectionne des mannequins humains. Les trois romans ont d’ailleurs en commun de mettre en scène des lieux capiteux et oppressants, projection des obsessions des personnages.

 

Edogawa Ranpo la Bete aveugle PicquierLa Bête aveugle (1931). Dans une Tokyo dont Edogawa Ranpo choisit toujours de révéler la face sombre et débauchée, une danseuse de cabaret se fait enlever par un artiste aveugle fou à lier, obnubilé par la beauté du corps féminin, qu’il ne peut appréhender que par le toucher. Au fond d’un mausolée dantesque, leur relation sensuelle dévie peu à peu. Sadomasochisme, torture, mutilations, et meurtre : voilà comment les histoires d’amour finissent quand on se laisse séduire par un tueur en série esthète, qui fait mourir de plaisir ses victimes. Réflexion provocante sur l’art, sur le couple, sur la sexualité, La Bête aveugle recèle toute l’ambivalence de l’écrivain japonais. Il entremêle sexe et mort dans un même mouvement de balancier qui donne le tournis. Avec en plus, cette touche de grotesque, résumée par la folie qui s’empare des habitants lorsque le tueur dissémine des morceaux de ses victimes charcutées à travers toute la ville :

“En lisant l’article du journal qui relatait la trouvaille, les lecteurs se mirent à rire. Les différentes façons de se débarrasser du cadavre étaient tellement extravagantes qu’elles en étaient comiques. (…) C’était une histoire démente et cocasse, tellement absurde qu’on en avait le fou rire.”

Coffret Edogawa Ranpo, trois romans d’environ 150 pages traduits du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 18 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur l’adaptation de L’Île panorama de S. Maruo.
ET AUSSI > Notre article sur L’Enfant insecte de Hideshi Hino.

Les Immortelles, de Makenzy Orcel – éd. Zulma

Les Immortelles Makenzy Orcel Zulma seisme HaitiLorsque la prostituée apprend que son client est écrivain, elle passe un marché avec lui. En échange de sa passe, il devra raconter l’histoire de celles qu’on surnomme les immortelles : les prostituées de Port-au-Prince. Et plus précisément, la destinée tragique de “la petite”, une jeune pute arrivée au bordel lors d’une nuit pluvieuse alors qu’elle n’avait que 12 ans. Elle se faisait appeler Shakira, et mourut sous les décombres du terrible tremblement de terre qui frappa Haïti le 12 janvier 2010, après avoir attendu les secours pendant douze jours.

Texte lapidaire et morcelé, Les Immortelles est un roman lancinant, hanté par différentes voix, qui donne l’impression d’avoir attrapé au vol le débris d’une humanité mise à mal par les éléments, mais jamais vaincue. Au quotidien des gagneuses de la Grand-Rue répondent les diatribes haineuses de la petite envers sa mère, qu’elle ne parvient pas à aimer. Aux portraits cocasses des putes les plus légendaires du quartier, comme Fedna-la-pipeuse ou Geralda Grand-Devant, répondent les complaintes déchirantes de la narratrice, restée auprès de la jeune disparue durant toute son agonie.

Le sexe et la mort, l’amour et le deuil, la pauvreté et la liberté : dans les mots flamboyants de Makenzy Orcel, visiblement marqués par l’écrivain-prostituée Grisélidis Réal (à qui le livre est dédié), tout s’imbrique, s’affronte, s’entrelace. Afin de sauver de l’oubli Shakira, qui aimait se réfugier dans les livres du poète haïtien Joseph Stephen Alexis, Orcel fait de la littérature une matière capable de “laisser couler le sang des mots”, de surpasser l’horreur pour atteindre une poésie que l’on croyait enfouie sous la poussière du séisme.

“Cette nuit-là, c’était brusque et rapide. Si seulement ça te laissait le temps de t’échapper. Comment veux-tu, l’écrivain, que je comprenne ça ? Le destin a voulu que tu sois ici aujourd’hui, dans cette pièce, en face de moi, juste à cette place où elle aimait s’asseoir pour lire, pour que tu rendes compte de tout ça. Pour que tu la rendes vivante parmi les morts. La petite. Elle le disait souvent. Les personnages dans les livres ne meurent jamais. Sont les maîtres du temps.” (Page 108)

Août 2012, 140 pages, 16,50 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Grisélidis Réal : cliquer ici.

L’homme qui aimait les îles, de D.H. Lawrence – éd. L’Arbre Vengeur

L homme qui aimait les iles D H Lawrence L Arbre Vengeur“C’était un homme qui aimait les îles. Il était né sur une île, mais elle ne lui convenait pas car, en dehors de lui, il y avait trop d’habitants. Il voulait une île à lui ; pas nécessairement pour y être seul, mais pour en faire son monde à lui.” Ainsi commence l’histoire de Cathcart qui, à trente-cinq ans, décide d’acheter un bout de terre au milieu de l’océan pour y vivre avec une petite communauté : un régisseur pour entretenir la ferme, un charpentier, un maçon, un marin et leurs familles. Quelques cochons, vaches et moutons. Douillette, accueillante, l’île devient un nid paradisiaque. Rapidement pourtant, le coût extravagant de l’aventure fait comprendre à Cathcart que sur son rocher, tous le haïssent et tous le volent. Trompé, blessé, il s’exile alors sur une île plus petite, avec juste quelques employés. Avant de repartir, toujours aussi insatisfait, sur un troisième îlot, reclus.

Dans cette nouvelle de 1926, le fameux auteur de L’Amant de Lady Chatterley fait admirer toute la sensibilité et la violence lancinante de son écriture. Sur ces îles où son personnage cherche désespérément un bonheur que la société moderne a rendu inaccessible, D.H. Lawrence cisèle un décor cathartique où le moindre coup de vent semble pouvoir faire basculer la lumière vers l’ombre ; où le paradis recherché devient, en quelques lignes, une prison étouffante. Dans cette fable, métaphore de l’existence, Lawrence laisse éclater sa misanthropie. La vie en communauté ou la vie dans le mariage deviennent un cauchemar éveillé, Cathcart ne parvenant pas à trouver la paix à laquelle il aspire. “Quel dieu répugnant avait inventé les animaux et les hommes malodorants ?” Désormais, l’île n’est plus cette terre vierge sur laquelle on peut rebâtir une nouvelle société idéale, cette Utopia prête à accueillir une humanité neuve. Ce n’est plus qu’un refuge, cerné par l’incessant mouvement des flots, où l’on cherche le silence et la solitude. Limpide et ténébreux, L’homme qui aimait les îles est une course en avant à l’issue inéluctable, d’une beauté angoissée.

Traduit de l’anglais par Catherine Delavallade, avril 2012, 90 pages, 9 euros.

Petite sélection de bandes dessinées moites

> Démoniak – éd. Frémok (6 volumes parus)

Demoniak FremokAvec Démoniak, la bande dessinée renoue avec la mentalité libertaire, faisant du sexe le catalyseur d’une libre-pensée dissidente et violemment provocatrice. Profanateur du bon goût, l’insaisissable Démoniak puise son inspiration dans le feuilleton, dans les détournements salaces des Tijuana Bibles et dans l’exotisme des pulps pour mieux déformer l’actualité. Avec une irrévérence crasse, chaque épisode, porté par un noir et blanc perturbé par des intrusions de rouge sang, met en scène des politiques ou des célébrités au nom hypocritement déformé dans des positions pour le moins compromettantes. Scandaleux, impitoyable et terriblement excitant.

32 pages par volume, 9 euros pièce. Plus d’informations sur le site de Démoniak.

 

> Necron, de Magnus – éd. Cornélius (série en 7 volumes)

Necron Magnus CorneliusErsatz du monstre de Frankenstein, Necron est une bête musculeuse et puissamment bâtie (à tous points de vue), créée par un savant fou, ou plutôt une savante folle : Frieda Boher. Avec son homme-objet aux airs de Golem vicieux, elle s’embarque dans des aventures délirantes. Le dessin voluptueux de l’Italien Magnus fait de cette série l’une des plus drôles et des plus abouties de la bande dessinée populaire, dont l’érotisme n’a d’égal que l’insatiable énergie. Un classique, symbole de l’insouciance délurée des sixties.

Environ 220 pages par volume, 16 euros pièce.

 

> Filles perdues, de Alan Moore & Melinda Gebbie – éd. Delcourt

Après les super-héros, l’histoire ou les classiques du fantastique, Alan Moore s’attaque à Peter Pan, au Magicien d’Oz et à Alice dans une odyssée pornographique abyssale. En parfaite osmose avec les graphismes très art nouveau de son épouse Melinda Gebbie, l’Anglais bâtit une ode à l’amour et à la liberté qui, derrière sa sensualité charnelle, réfléchit sur nos tabous sans se départir de son humour coutumier. Avec, en arrière-plan, la menace imminente de la Première Guerre mondiale. Un monument de la bande dessinée pour adultes.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Capuron, 320 pages, 49,90 euros.

 

> L’Ile Panorama, de Suehiro Maruo, d’après Edogawa Rampo – éd. Casterman

Suehiro Maruo s’appuie sur un trait raffiné pour nous embarquer dans un univers tourmenté, entrelaçant érotisme et grotesque. Adaptation d’un roman de Rampo, L’Ile Panorama raconte l’usurpation d’un écrivain raté, qui prend la place de son sosie, un industriel richissime, à la mort de celui-ci. A la tête d’une fortune colossale, il entreprend alors de recréer le paradis sur terre. Sur une île percée de tunnels sous-marins, couverte de jardins luxuriants et de recoins discrets où l’on peut s’ébattre avec des nymphes, Maruo donne vie à un Eden étourdissant et sensuel. Angoissant, aussi…

Traduit du japonais par Miyako Slocombe, 276 pages, 13,50 euros.

 

> Collection BD Cul – éd. Les Requins Marteaux (3 volumes parus)

L’an dernier, les Requins Marteaux ont lancé BD Cul, pastiche des albums débauchés des années 1970. Petit format, maquette lubrique, humour salace : tout y est. L’originalité réside dans le choix des auteurs, issus de la bande dessinée indépendante et peu familiers du genre. Aude Picault a ainsi inauguré la collection avec Comtesse, récit poétique et léger dans lequel la frontière entre fantasme et réalité se brouille jusqu’à nous perdre. Hugues Micol a signé le second album de la série,  La Planète des Vülves, parodie indécente des séries Z, avant que Morgan Navarro ne prenne la suite avec l’hilarant Teddy Beat.

De 10 à 13 euros pièce.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre sélection de textes licencieux.

Krotokus Ier, de Caryl Férey – éd. Pocket Jeunesse

On connaissait ses thrillers tranchants, nerveux et dépaysants. Voici l’autre Caryl Férey, tout aussi attachant – et, bonne nouvelle pour les âmes sensibles, moins inquiétant. Krotokus Ier, saigneur (sic) de l’île de Croland, est un lion qui bouffe tout, un despote fainéant et belliqueux qui fait régner sa loi au mépris de ses compatriotes. Pour ne pas perdre le trône, il doit, selon la coutume, marier son fils au plus vite. Pas de chance : non seulement le fils n’a pas l’air de beaucoup aimer les filles, mais en plus, la promise a été enlevée ! C’est parti pour 200 pages de poursuites et de grand n’importe quoi. Soutenu par les illustrations de Christian Heinrich, Férey dynamite tous les fantasmes enfantins (les pirates, les explorateurs, les animaux humanisés, les dinosaures, les contes de fées…) pour nourrir un roman hilarant. Facile à lire, plaisant, Krotokus Ier se distingue par son écriture très libre, relevée par un soupçon d’argot familier qui le rend beaucoup plus pétillant que nombre de romans destinés à la jeunesse. Les expressions sont détournées, les jeux de mots s’enchaînent, le second degré s’en mêle, et les adultes ne sont pas en reste puisqu’un paquet de clins d’œil et de sous-entendus leur sont destinés. De ses polars, Férey a gardé son sens du rythme inégalable, mais aussi, plus étonnant, son ton politisé : le monde des animaux devient vite le lieu d’une satire sociale fine et amusante (on ne pensait pas croiser de si tôt un T-Rex réac’ et xénophobe) sans jamais devenir bêtement moralisateur. Un texte enlevé, malin et truffé de bonnes idées.

Illustrations de Christian Heinrich, novembre 2010, 220 pages, 14,90 euros. A partir de 9 ans.

Le Septième Fils, de Arni Thorarinsson – éd. Métailié

Loin de l’esthétique sombre et glacée des polars scandinaves, Arni Thorarinsson bâtit une oeuvre qui, avec ce troisième roman autour de son héros Einar, affirme sa singularité et sa profonde humanité. Le fameux Einar, reporter pour un journal de Reykjavik, se retrouve envoyé dans le fin fond de l’île, au coeur de ces contrées où il ne se passe jamais rien, de ces fjords que l’on imagine facilement peuplés de pêcheurs plantés dans leurs lourdes bottes, la barbe hirsute et le regard sauvage. L’écrin idéal pour accueillir l’ironie sur laquelle reposent les romans de Thorarinsson : à partir de rien (une caravane volée, une vieille bicoque brûlée, un étron disgracieusement déposé sur une tombe …), l’Islandais construit une intrigue tortueuse. En plus de rendre son récit palpitant, Thorarinsson utilise ses personnages comme un joueur d’échec manie ses pièces, avec une grande dextérité et beaucoup d’arrière-pensées.

Se jouant des clichés sur la belle Islande des cartes postales, il gratte le vernis de ce petit monde provincial pour dévoiler au grand jour toute la noirceur qui la traverse. Et là – surprise ! – les assassins la disputent aux pyromanes, aux névrosés et aux pervers. A quelques semaines de la désastreuse crise boursière qui conduisit l’île nordique à la faillite (le livre y est paru en 2008), Arni Thorarinsson pointe du doigt les changements brutaux qui bouleversent un pays jusque-là coupé du monde et renfermé sur lui-même. Sans jamais appesantir son roman, il montre le basculement de l’Islande vers un ultracapitalisme dévastateur qui semble déteindre sur ses habitants pour les rendre (encore plus) cupides, égoïstes et dévorés par les mirages de la société de consommation. Pour ne rien gâcher, Le Septième Fils est relevé par l’humour détaché de son héros, toujours prompt à plomber ses relations avec les femmes ou à multiplier les remarques stupides, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Traduit de l’islandais par Eric Boury, septembre 2010, 340 pages, 21 euros.