RENCONTRE AVEC GREGORY MARDON / Au-delà du masque

Gregory Mardon interview Le Dernier Homme DupuisEn 2011 et 2012, Grégory Mardon a fait paraître les trois volumes d’une trilogie pleine de finesse sur le couple, le mariage, la mort, la routine, la solitude, bref : la vie. Les Poils, C’est comment qu’on freine ? et Le Dernier Homme résument le talent d’un auteur capable d’aborder tous ces thèmes a priori banals avec un ton drôle et intimiste, se réappropriant habilement tous les genres imaginables, de la comédie romantique (Le Dernier Homme) au récit érotique (Madame désire ?) ; de l’épopée moyenâgeuse (Le Fils de l’Ogre) au pastiche de comics américain (Cycloman). Le tout avec une aisance et une ironie qui, alliées à son dessin voluptueux et ses couleurs de plus en plus riches, font de cet auteur discret l’un des plus accomplis de la bande dessinée française actuelle. La réédition de Cycloman a parachevé une année 2012 particulièrement réussie, et annonce l’arrivée prochaine de la suite des aventures de ce super-héros timide, scénarisées par Charles Berberian.

Les Poils, C’est comment qu’on freine ? et Le Dernier Homme s’ouvrent tous les trois sur la même fête costumée – comme Cycloman d’ailleurs. Pourquoi ?

Pour faire le lien entre tous les personnages, il me fallait un point de départ unique et commun. Une fête costumée, ça accroche le regard, et ça me permet jouer avec les déguisements des personnages, qui reflètent leur personnalité. D’emblée, en une scène, sans trop en faire, je peux déjà imprimer un ton et dire beaucoup sur eux. En plus, j’ai tendance à m’ennuyer vite, alors j’essaie de trouver des astuces pour varier les plaisirs et m’amuser quand je dessine. Sachant que je partais encore une fois sur une histoire contemporaine, je m’étais dit que grâce à cette fête, j’aurais au moins quelques pages où je pourrais dessiner des chevaliers, des pirates ou des super-héros…

Dans Le Dernier Homme, le héros Jean-Pierre déclare : “Je ne suis pas sûr d’avoir pris le bon costume.” Cette phrase pourrait s’appliquer à nombre de vos personnages : ceux de la trilogie, mais aussi celui de Cycloman, coincé dans son costume de super-héros. La question de l’identité est au centre de vos livres ?

Le jeu de masques est quelque chose qui m’intéresse. J’aime bien cette idée paradoxale du déguisement qui nous permet de nous cacher et d’avancer masqué, mais qui, en même temps, permet de se faire remarquer. On est tous un peu comme ça, notamment dans les débuts d’une relation ou dans le monde du travail : on essaie de donner une image de soi, de la contrôler, de se mettre en valeur… Il y a toujours cette couche de maquillage qui cache notre vraie personnalité.

Vous en profitez pour avancer masqué, vous aussi ?

C est comment qu on freine Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieQuand on est masqué, on peut se lâcher et parler de soi-même, plus que dans une autobiographie ou une autofiction je trouve. C’est en étant caché que je raconte le plus de choses sur moi-même. Ma bande dessinée a toujours été sincère, basée sur des choses que j’avais vécues ou observées, mais en même temps j’aime profondément la fiction, l’aventure. Donc le réalisme est tordu, aménagé, altéré pour en faire quelque chose de plus excitant, de plus spectaculaire. C’est ce que permet notamment le récit de genre. Par exemple, même si c’est un récit bourré de références qui se déroule au Moyen Âge, même si je me suis inspiré d’une nouvelle de Flaubert pour le scénario, Le Fils de l’Ogre reste l’un de mes albums les plus personnels. J’avais envie d’être violent, sombre, j’avais quelque chose à faire sortir, et j’ai pu le faire de manière très relâchée, abrité derrière tout ce décorum médiéval. Lire la suite

Portugal, de Cyril Pedrosa – éd. Dupuis

portugal pedrosa dupuis couverture aire libreSimon râle tout le temps, ne prend jamais de décisions, s’enfonce dans un quotidien morne qui le satisfait sans lui plaire. Tandis que sa fiancée, agacée, a de plus en plus de mal à jouer le jeu, lui se complaît dans une sorte d’autoapitoyement et se renferme sur lui-même. Et puis un jour, il est invité à un festival de bande dessinée au Portugal, patrie de ses vacances quand, gamin, il retournait chez sa famille, sur la terre natale de son grand-père, émigré en France.

En partant de sa propre histoire, puisque ces quelques jours au bord de l’Atlantique produisirent réellement un déclic chez lui, Cyril Pedrosa raconte la quête d’identité de ce trentenaire paumé, lassé de subir mollement la vie en ayant l’impression de passer à côté de quelque chose. Et si son héros a forcément beaucoup de points communs avec lui, Pedrosa ne se contente pas de retracer son expérience, préférant à l’autobiographie une vraie fiction, construite et aboutie. De cette manière, il trouve la bonne distance avec son sujet – “L’amour et la honte : ça pourrait être la devise des familles de migrants” – et arrive à creuser son personnage, mais aussi ses relations avec son père, sa famille française, ses cousins portugais, sur plus de  250 pages sans que l’on ne s’ennuie un instant.

L’effet est d’autant plus prégnant que l’on a l’impression que l’auteur s’affirme, se libère et se déploie en même temps que son personnage progresse dans son cheminement. Les graphismes sont aériens, virevoltants, le trait fiévreux, et les superbes couleurs ne sont pas là juste pour faire joli, mais deviennent, au fil de l’album, un moyen d’expression à part entière, révélant un dessinateur relâché, en pleine possession de ses moyens. Au point de signer un album qui, derrière son foisonnement, repose en fait sur une simplicité et pureté émouvantes.

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Août 2011, 270 pages, 35 euros.

Breakfast on Pluto, de Patrick McCabe – éd. Asphalte

Breakfast on Pluto Patrick McCabe Asphalte couvertureAbandonné à la naissance, Patrick, fruit des ardeurs d’un curé un peu trop affectueux avec son petit personnel, est élevé par une marâtre qu’il surnomme “La Moustachue”. Dès lors, Paddy, mal dans sa peau, développe un sérieux problème d’identité, qu’il résout en s’attifant comme une fille et en se barbouillant de maquillage. Avant de claquer la porte de son petit village à la frontière irlandaise et de filer dans le Londres sautillant du début des années 1970. Entre homosexualité, prostitution et travestissement, Paddy est devenu Pussy. Elle tente de trouver sa place, bringuebalée d’un protecteur à l’autre. Et de retrouver sa vraie mère, qui lui manque éperdument.

Avec son enthousiasme volubile et ses manières décomplexées, Pussy s’épanche, tombe amoureuse, ment, enjolive la réalité, déforme ses souvenirs, puis devient lucide, brutalement, avant de faire machine arrière. Parfois, elle donne l’impression de sombrer dans la folie, à moins qu’elle ne devienne au contraire de plus en plus sensée. En plaçant son roman dans la bouche bariolée de rouge à lèvres de son insaisissable héroïne, Patrick McCabe imagine un texte débordant, exalté, enchaînement de chapitres succincts qui sautent du coq à l’âne, changeant sans arrêt de tonalité. L’écrivain irlandais brouille les pistes, son récit s’enrichissant à chaque fois de nouvelles facettes.

Car derrière la quête d’identité de Paddy-Pussy, qui s’obstine à trouver un chez soi confortable et chaleureux, c’est toute une Irlande qui se cherche. L’IRA fait parler le sang, les bombes explosent au cœur de Londres, catholiques et protestants s’entretuent. La musique du Swinging London couvre tant bien que mal le bruit des déflagrations, les anecdotes cocasses côtoient des épisodes terribles : Patrick McCabe raconte le pire avec une exubérance et une joie de vivre détonantes, reflets de ces années contrastées où l’émancipation se manifestait autant par l’amour que par la violence.

> Pour lire un extrait du livre Breakfast on Pluto : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Audrey Coussy, septembre 2011, 200 pages, 16 euros.

Le Désert et sa semence, de Jorge Barón Biza – éd. Attila

le desert et sa semence Jorge Baron Biza attila couverture lorenzo mattottiUn jour, le père, homme politique argentin et écrivain atypique, vitriole le visage de la mère, femme engagée, adversaire d’Eva Perón, avant de se mettre une balle dans la tête. Voilà l’événement auquel assiste le jeune Jorge Barón Biza, vingt-deux ans, au début des années 1960. En 1998, il décide d’en faire un roman. Partant du jour de l’accident, Jorge Barón Biza (Mario dans le livre) raconte son voyage, aux côtés de sa mère Eligia, pour tenter de réparer son visage délabré. De Buenos Aires à Milan, le fils assiste à la difficile reconstruction de sa mère, tandis que, la nuit, il s’abîme dans l’alcool, sillonnant les bas quartiers des villes qu’il traverse.

Pour échapper au pathos et parvenir à raconter cette histoire tragique, Jorge Barón Biza opte pour une écriture froide, clinique, ponctuellement relevée par les intrusions du cocoliche, cette langue hybride mêlant italien, espagnol, allemand ou anglais, que les traducteurs ont soigneusement restituée. Ce ton changeant imprime sur le roman une atmosphère étrange : les descriptions de la blessure de la mère se métamorphosent au fil des pages. La corrosion du vitriol dégage d’abord un érotisme inattendu, dans la première scène, lors de “l’ardent strip-tease” de la victime, arrachant les vêtements qui la brûlent. Ensuite, elle évoque les faces composites des tableaux d’Arcimboldo, assemblages de fruits qui forment des personnages appétissants et inquiétants à la fois. Puis les cicatrices s’apparentent à une géologie labyrinthique, territoire inconnu, encore à découvrir. Tout le roman semble reposer sur l’évolution de l’architecture des traits tourmentés d’Eligia : de leur réparation dépend l’affirmation de l’identité de tous les personnages.

Le rythme vaporeux, irréel du récit se calque sur les errances de Mario. Hanté par la figure de son père dont il ne comprend pas le geste, constamment au chevet de sa mère, il tente de retrouver une figure maternelle dans ce visage neuf qui se construit, opération après opération, pour enfin comprendre qui il est, et trouver le moyen d’accepter ce lourd héritage familial. Alors il boit, suit une prostituée chez ses clients, tente de se lier avec une jeune fille, joue les guides improvisés pour des touristes… Chaque jour, il semble changer de peau pour trouver la sienne.

Texte bizarre, magnétique, terrifiant par instants, magnifique d’autres fois, Le Désert et sa semence se lit autant comme un roman autobiographique aux relents œdipiens que comme un ouvrage politique : le parallèle constant entre Eligia et sa rivale Eva Perón lie étroitement la brûlure de l’acide et la déliquescence de l’Argentine. Comme si le monde entier était connecté aux courbes ravagées d’un visage maternel.

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Denis et Robert Amutio, août 2011, 320 pages, 19 euros. Postface de Daniel Link, couverture et poster de Lorenzo Mattotti.

L’Arbre rouge, de Shaun Tan – éd. Gallimard Jeunesse

Remarqué lorsque Là où vont nos pères fut élu Meilleur album au festival de la bande dessinée d’Angoulême 2008, bardé de prix dans le monde entier au moment de la sortie des Contes de la banlieue lointaine, Shaun Tan fait désormais sensation à chaque nouveau livre. En attendant la publication prochaine de son nouvel ouvrage, The Lost Thing, Gallimard Jeunesse réédite L’Arbre rouge, paru en 2003 chez La Compagnie créative.

Construit en quinze tableaux splendides, l’album traite d’un sujet délicat : le mal-être. Avec beaucoup de finesse, Shaun Tan arrive à donner corps aux sentiments contradictoires et mélancoliques qui atteignent leur paroxysme lors de l’adolescence : le manque de confiance en soi, la solitude, l’incommunicabilité, l’ennui, la quête d’identité. En une poignée de mots, l’Australien parvient à cerner ces “matins où l’on n’attend plus rien”,“tous les ennuis surgissent en même temps”. Principal atout de l’auteur : ses illustrations bien sûr, mêlant dessin, collages ou peintures, parfois réalistes, parfois métaphoriques. Sans forcer le trait, ces pages disent le malaise, l’inquiétude, l’enfermement de sa jeune héroïne. L’auteur australien impressionne par son pouvoir de suggestion et sa force évocatrice. Il réussit à coucher sur le papier cet insaisissable idéal de bonheur qui nous anime, aussi difficile à définir qu’à concrétiser, sous les traits d’un arbre rouge éclatant, qui jure avec les tons ternes et sombres envahissant peu à peu les pages du livre. Avec des images simples et inattendues, Shaun Tan façonne une fois encore une œuvre pénétrante, de laquelle on ne s’extrait qu’à regret.

Réédition, traduit de l’anglais (Australie) par Anne Krief, octobre 2010, 32 pages, 13,90 euros. A partir de 10 ans.