Cowboy Henk, de Kamagurka et Herr Seele – éd. Frémok

Cowboy Henk Kamagurka Seele 241x300 Cowboy Henk, de Kamagurka et Herr Seele – éd. FrémokTenter de décrire l’humour de Cowboy Henk, c’est s’aventurer dans des territoires insoupçonnés. L’origine flamande des auteurs permet de les cataloguer sous l’étiquette “humour belge”, à la croisée du surréalisme et de Dada, dans une galaxie où un type taillé comme Superman (et qui porte aussi bien le slip que lui) peut couper des têtes en lançant une moustache boomerang. D’ailleurs, l’inquiétante étrangeté qui affleure derrière les toiles de Magritte est bien là, et perce régulièrement : trop bizarre pour être simplement amusant, Cowboy Henk ne peut pas être réduit à sa seule dimension comique.

Cowboy Henk extrait 1 240x300 Cowboy Henk, de Kamagurka et Herr Seele – éd. FrémokAvec sa tronche de super-héros déchu, Henk le grand blond nous déroute continuellement. Il se réinvente sans cesse (il est tour à tour peintre, journaliste, coiffeur…), réagissant tantôt comme un obsédé sexuel, tantôt avec une fantaisie délicieuse. Insaisissable, il s’avère souvent “bête et méchant”, mais en même temps émouvant comme un enfant qui ne comprendrait pas vraiment le ressort du monde dans lequel il vit. Kamagurka (au scénario) et Herr Seele (au dessin) poussent toujours le bouchon un peu plus loin, outrepassant les limites de l’entendement. Dans leur sillage, on se laisse emporter par les circonvolutions d’un humour qui change constamment de visage, et impose au fil des pages sa folie, cruelle, grotesque, tendre, outrancière, absurde et violente.

Cowboy Henk extrait 2 240x300 Cowboy Henk, de Kamagurka et Herr Seele – éd. FrémokL’agonie de l’oncle Charles qui tourne à la farce, un homme à tête de paysage, une femme qui tombe enceinte par téléphone, la mode du cancer qui supplante celle du tatouage : chez Kamagurka et Herr Seele, l’expérimentation devient le terreau d’une contrée infinie, sans frontière ni logique, qui semble s’esquisser au fur et à mesure qu’on y progresse. Cowboy Henk nous sert de guide, dans une expédition tant sémantique que visuelle. L’esthétique de Herr Seele, influencée par la peinture (pour le travail de composition) autant que par les vieux comics, mélange les styles avec brio. Magnifiquement recolorisé, soigneusement retraduit, Henk bénéficie enfin de l’éditeur qu’il méritait, et peut donc continuer à se poser cette insoluble question : “Pourquoi les gens sont-ils d’une logique tellement implacable ?”

Traduit du néerlandais par Daniel Cunin, avril 2013, 126 pages, 26 euros.

Les Remèdes du docteur Irabu, de Hideo Okuda – éd. Wombat

Remedes docteur Irabu Hideo Okuda 200x300 Les Remèdes du docteur Irabu, de Hideo Okuda – éd. WombatTetsuya, incapable de surmonter le départ de celle qu’il aimait, se réveille un matin avec une encombrante érection qui semble bien décidée à ne pas s’estomper. Hiromi, elle, persuadée d’être la plus belle femme du monde, est narcissique au point de croire que tout le monde la harcèle. Le jeune Yûta, lui, ne peut pas vivre sans son portable et passe ses journées à envoyer des messages à tout le monde pour se convaincre qu’il a plein d’amis. Tous ont un point commun : pour guérir de leur névrose, ils se retrouvent dans le sous-sol de la clinique tokyoïte, au service psychiatrie. Là où opère l’extravagant docteur Irabu.

Affublé d’une infirmière aussi sexy qu’acariâtre, cet obèse fétichiste à l’allure bovine prend soin de ses patients comme personne. Plutôt que d’émettre un diagnostic ou de soigner leurs maux, il se comporte comme un enfant insouciant, parle de tout et de rien, leur suggère n’importe quoi (du genre : tendre une embuscade à des yakuzas pour oublier le stress du boulot), quand il ne se paie pas carrément leur tête. Et pourtant, comme hypnotisés par le déroutant praticien, les clients reviennent toujours, et – c’est un comble – repartent guéris. Alors, idiot fini ou médecin génial ? Irabu joue-t-il un rôle pour bousculer ses patients et les forcer à réfléchir à leurs errements, ou est-il complètement timbré ? Dur de se faire une idée.

Cocasses, ces cinq “leçons” de psychiatrie sont l’occasion de situations délirantes, pleines de drôlerie et d’ironie. Mais, au-delà de sa dimension humoristique, Les Remèdes du docteur Irabu intrigue par sa manière détournée de dresser le portrait de nos inquiétudes profondes. Irabu n’en est que le personnage secondaire : le récit est toujours axé sur le malade, dont les souffrances semblent découler des maux de notre société pressée, trop soucieuse des apparences et obnubilée par la performance et la sécurité. Et si, finalement, le vrai remède du gros docteur Irabu et de son allumeuse d’infirmière, c’était le rire ?

Traduit du japonais par Sylvain Chupin, janvier 2013, 290 pages, 20 euros. Couverture de Romain Slocombe.

Rainbow Warriors, de Ayerdhal – éd. Au Diable Vauvert

Par Clémentine Thiebault

Rainbow Warrior Ayerdhal 189x300 Rainbow Warriors, de Ayerdhal   éd. Au Diable VauvertLe 12 novembre 2010, sous l’impulsion du Soudan et du Mali et avec la majorité des Etats africains, la République démocratique du Mambesi – “moins démocratique que bananière et riche d’un despotisme qui se promène de Genève à Luxembourg en passant par Nassau, Bahreïn ou Macao” –  leader dans le domaine “des atteintes aux Droits de l’Homme et dans celui du lobbying auprès des Nations Unies pour que certains crimes institutionnels soient dépénalisés”, vient d’obtenir que les LGBT soient exclus de la résolution qui condamne les exécutions arbitraires. “Les ? – LGBT. Lesbian, Gay, Bi, Trans.” Le moindre soupçon d’homosexualité servant alors aux autoritaires à se débarrasser des rares opposants au régime. Commode et expéditif. Mais suffisamment voyant pour que l’ancien secrétaire général des Nations Unies et son groupe de sommités en sommeil ne proposent au général Goeff Tyler, fraîchement mis à la retraite “sur requête du bureau ovale”, de prendre la tête d’une armée de dix mille volontaires “pour envahir bénévolement le trou-du-cul de l’Afrique”, renverser le despote (“parce que nous n’avons pas les moyens d’envisager plus gros et qu’il serait inefficace de s’en prendre à plus petit”) et provoquer une prise de conscience. En bref, organiser un coup d’état pour déclencher un élan révolutionnaire. “Non mais merde vous êtes sérieux ?” interroge le général. Tout ce qu’il y a de plus sérieux, confirme l’ancien secrétaire. Avant d’ajouter que ladite armée ne se composerait presque qu’exclusivement de LGBT.

De ce postulat à la fois délirant et intelligemment réaliste, Ayerdhal déplie un thriller terriblement rythmé, dense et foisonnant, drôle, exubérant et documenté entre stratégie militaire, cynisme politico-humanitaire et tolérance, parvenant à éviter et le carnaval et la bien-pensance. La charge des bataillons incongrus est impertinente, le style flamboyant et la farce terriblement pertinente.

Mars 2013, 528 pages, 20 euros.

Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. Attila

Orgasme a Moscou Hilsenrath 237x300 Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. AttilaAprès le succès du Nazi et le barbier, le cinéaste Otto Preminger commande un scénario à Edgar Hilsenrath – drôle d’idée. En une semaine, l’auteur de Nuit signe cet Orgasme à Moscou délirant qui, à défaut de voir le jour sur grand écran, devient un roman extravagant. Avec un sens aigu de la provocation, Hilsenrath fait fi (une fois de plus) de toutes les limites de la bienséance et du bon goût. Mêlant espionnage, polar et sexe (déviant) dans un décor de Guerre froide en carton-pâte, Orgasme à Moscou tient toutes les promesses de son titre débridé. Lorsque la fille du richissime parrain de la mafia new-yorkaise revient de Russie en cloque, engrossée par un dissident juif russe orgasmique, le papa mafieux décide de faire sortir son futur gendre d’URSS pour que le mariage puisse avoir lieu avant l’accouchement. Il recrute alors S.K. Lopp, le plus habile des passeurs qui, problème, s’avère aussi être un “dépeceur sexuel inverti”.

Orgasme Moscou Hilsenrath Wagenbreth 1 192x300 Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. AttilaEt c’est parti pour 300 pages d’aventures rocambolesques, à coups de pérégrinations de l’autre côté du mur, d’excursions dans New York, d’histoires de castration, de partouzes littéraires, de cinéma de propagande communiste, de suspense pour savoir qui c’est qu’a la plus longue et de détournements d’avion par des terroristes palestiniens. S’il n’atteint pas la perfection littéraire des précédents ouvrages traduits chez Attila, ce récit de 1979 fait preuve d’une liberté de ton insolente et d’une utilisation subversive du rire, dans les dialogues comme dans les situations, qui atteint des sommets. Hilsenrath nous embarque dans une parodie insensée à l’atmosphère sulfureuse. Mais ce n’est là que la façade, le moyen qu’a trouvé l’Allemand pour tailler en pièces son époque.

Orgasme Moscou Hilsenrath Wagenbreth 2 199x300 Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. AttilaSous sa plume satirique, la Guerre froide devient un barnum hypocrite entre des puissants qui s’ennuient, et l’humanité un ramassis de pervers dépravés. Au passage, Edgar Hilsenrath en profite pour livrer des portraits frappants de New York dans les années 1970 : “Ne restaient sous la pluie que les vieilles voitures garées, et les chiens et les chats qui avaient fait fuir les rats et erraient le long des caniveaux, reniflant les tas d’ordures, les bouts de journaux, les bouteilles de bière jetées là tout au long de la journée par les zonards avachis sur les marches.” Comme un prélude grotesque à son épidermique Fuck America, qui paraîtra quelques mois plus tard.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, avril 2013, 320 pages, 23 euros. Illustrations et couverture de Henning Wagenbreth.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Nuit, le précédent ouvrage de Hilsenrath traduit chez Attila.

ET AUSSI > Notre article sur la bande dessinée de Henning Wagenbreth, qui signe les illustrations d’Orgasme à Moscou.

Non !, de Bosc – éd. Les Cahiers Dessinés

Bosc Non couverture 221x300 Non !, de Bosc – éd. Les Cahiers DessinésIl suffit d’admirer l’extraordinaire dessin qui orne la couverture pour comprendre tout le talent de Bosc (1924-1973). Le trait fin, légèrement tremblant à cause des aspérités du papier, est réduit à sa plus simple expression pour devenir le plus percutant possible. Seul le gag est mis en évidence, la planche s’articule autour de lui : tout est pensé à l’économie, pour une plus grande efficacité. Autour : le vide, au point que l’on a parfois l’impression que Bosc sculpte le blanc au lieu de tracer des lignes noires. Le plus souvent, l’ensemble baigne dans le silence, pour mieux mettre en valeur les rares mots qui sont prononcés (ou l’abyssale bêtise humaine ?). Ses personnages sortent tous du même moule : grands, voûtés, chauves, pas vraiment gracieux. Un air de De Gaulle, un soupçon de Tati. Avec, en guise de gouvernail, cet appendice nasal démesuré dans lequel se concentre toute la tension du visage. Mais Proust n’a-t-il pas écrit que “le nez est généralement l’organe où s’étale le plus aisément la bêtise” ?

Bosc Dis merci 242x300 Non !, de Bosc – éd. Les Cahiers DessinésBosc a signé plus de 3.000 dessins, synthétisés dans ce beau volume de 150 planches soigneusement sélectionnées, et présentées par une longue introduction de Dominique Charnay en forme de biographie. Admiré par ses pairs (Sempé en tête), Bosc dessine pour les plus prestigieuses revues du monde, imposant son ton amer mais toujours étrangement candide, “à la conquête du gag sur la mince ligne de démarcation séparant l’homme pensant du crétin satisfait” (D. Charnay). Revenu brisé de l’Indochine au point qu’il met fin à ses jours à l’âge de quarante-neuf ans, Bosc l’écorché fomente, dessin après dessin, une sorte d’inventaire de la sottise des hommes. Là où d’autres grossissent le trait pour caricaturer, lui dépiaute son sujet jusqu’à ne garder du gag que les os et les nerfs.

Bosc magasins fermes 227x300 Non !, de Bosc – éd. Les Cahiers DessinésDe ce père qui enseigne la politesse à son enfant en le rouant de coups à ce type devant la télé dont la logique raciste idiote se retourne contre lui ; de la lâcheté des maris envers leurs femmes à ces planches pleines de poésie capables de résumer en quelques traits un coup d’Etat ou une envie d’en finir, Bosc n’a de cesse de stigmatiser la fatuité humaine, de railler le conformisme et de pointer notre incapacité chronique à être heureux. Le tout avec une subtilité et une simplicité qui, alliées à son style dépouillé, rendent ses dessins atemporels.

Janvier 2013, 230 pages, 19 euros. Préface de Dominique Charnay.

Bosc Le porte plume Non !, de Bosc – éd. Les Cahiers Dessinés

Marlisou, de Pierre Ferrero – éd. Les Requins Marteaux

Marlisou Pierre Ferrero 218x300 Marlisou, de Pierre Ferrero – éd. Les Requins MarteauxMarlisou renverse tout sur son passage. Lorsqu’elle se lève le matin, elle va d’abord s’acheter son shoot chez le dealer du coin, puis affronte les chars d’assaut de la police, se paie une course-poursuite dans l’espace et finit sur une planète peuplée de dinosaures – et encore, ça, ce n’est que le premier chapitre. Triomphant des embûches qui se dressent sur son chemin aussi vite que si elle avalait l’Histoire de l’humanité en une demi-heure, Marlisou avance malgré les barbares, les magiciens, les nazis ou les astronautes, têtue comme un personnage de jeu vidéo pressé d’atteindre le dernier niveau. Avec ses seins triangulaires et son visage sans nez, la brunette est embringuée dans des aventures aux accents surréalistes concoctées par Pierre Ferrero, talentueux hurluberlu repéré dans la non moins talentueuse revue Arbitraire.

Mené à une vitesse folle, avec une audace intrépide, l’intrigue peut se permettre n’importe quel saut, n’importe quel écart, tant le dessin trapu, malgré ses apparences fantasques, s’avère solide, précis et d’une efficacité rare. Le découpage ne laisse rien au hasard, entretenant sans cesse une tension narrative haletante. Les personnages de ce monde absurde, derrière leur rigidité de figurines en carton découpé, s’avèrent très malléables et plein de caractère. Même les changements de la typographie s’opèrent à bon escient, suivant les convulsions de la voix-off gueularde, au ton ringard mêlant phonétique et verlan bancal. C’est là sans doute le secret de Pierre Ferrero : nous entraîner dans une histoire complètement timbrée, mais mise en scène avec une minutie qui non seulement rend possible toutes ses extravagances, mais lui permet en plus de passer sans effort de l’humour à l’effroi, comme lorsque notre héroïne se retrouve prisonnière à Auschwitz après avoir échappé à Moktar le magicien joueur de poker. Une décharge d’adrénaline pure.

Marlisou Ferrero 1 219x300 Marlisou, de Pierre Ferrero – éd. Les Requins MarteauxMarlisou Ferrero 3 219x300 Marlisou, de Pierre Ferrero – éd. Les Requins MarteauxMarlisou Ferrero 2 219x300 Marlisou, de Pierre Ferrero – éd. Les Requins Marteaux

Janvier 2012, 102 pages, 15 euros.

Le Von Mopp illustré, Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononçables de la langue française – éd. Baleine/Après la lune

Par Clémentine Thiebault

Von Mopp dictionnaire Rivelaygue 199x300 Le Von Mopp illustré, Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononçables de la langue française – éd. Baleine/Après la luneL’improbable Sigismond Von Mopp eût été digne d’inventer les filets de hareng marinés enroulés autour d’un oignon s’il avait choisi de se laisser guider par la pétillance toute germanique de son patronyme. N’en faisant qu’à sa tête (comme en témoigne son apocryphe biographie) le bougre, doté d’une prodigieuse mémoire lui permettant d’acquérir une connaissance encyclopédique, décide de faire un dictionnaire. Des mots difficiles et imprononçables évidemment. Subjectif qui plus est. Il fera ainsi l’impasse sur le “palimpseste” qui aurait pourtant pu trouver une place de choix dans son ouvrage ou “extraplophrysème“, à l’existence douteuse. Eliminera d’emblée les mots imbéciles de trois lettres “qui se prononcent sans ouvrir la bouche”. Pour aller fouiller dans les recoins abscons du lexique français, qui, il faut bien l’avouer, sait avec talent se compliquer la langue. Partant du principe salvateur que le lecteur distrait aurait pu oublier la stricte définition du “forficule”, de “impardigité” ou méconnaître les symptômes exactes de la “psittacose”, Sigismond en cent définitions, comble avec érudition et humour (décapant) les lacunes béantes d’un vocabulaire pourtant indispensable à maîtriser.

En feuilletant ledit dictionnaire, vite happé par les illustrations de Laurent Rivelaygue et l’impertinence générale du propos, nous (re)découvrirons la définition de la “limnologie, la contenance et l’utilité du “jéroboam, la forme de “l’ichtyoïde,  la fonction de “l’hygiaphone”, les conséquences russes de la “raspoutitsa”, la forme du “scramasaxe, la “séremdipité” des soeurs Tatin, qu’”ababouiné” qui n’a rien a voir avec le singe, de quoi de préoccupe la “tératologie,  ce que fait pousser la “cuniculiculture,  ce que regroupe la classe des “malacostracés, ce qu’idolâtre “l’ophiolâtre”, que ”nyctalope” n’est pas une insulte, qu’avant les antibiotiques il y avait la “mithridatisation” et bien sûr de quoi la “rhabdomancie” est l’art.

D’ajouter également que chaque définition est illustrée d’exemples édifiants (en plus du travail de Laurent Rivelaygue, dont on ne sait d’ailleurs toujours pas comment il a rencontré Sigismond) et de mises en situations éclairant nettement le propos. A “ignifugation, on apprend ainsi que Pégase Von Mopp (Sigismond a une famille nombreuses et polymorphe) proposa “aux Tibétains d’ignifuger leurs bonzes, mais se heurta au tout-puissant syndicat des journalistes, et abandonna l’idée. Il faut avouer qu’un bonze en flammes, ça fait quand même joli sur les photos.” Exemple : “L’ignifugation explique la disparition de l’extincteur.” A la lettre V, qu’un “véliplanchiste est une personne qui pratique la planche à voile. C’est une activité solitaire qui est tolérée par l’Eglise, la dimension sexuelle de ce hobby ayant jusque-là échappé au Pape” ou, pour terminer par le début, qu’un “anachorète est un religieux se retirant du monde, dans la solitude et sans télévision, pour pratiquer la prière, la flagellation et l’auto-érotisme”.

Un dictionnaire impertinent, drôle et iconoclaste qui n’est pas sans rappeler un certain Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des biens nantis de Pierre Desproges.

Von Mopp dictionnaire 1 Le Von Mopp illustré, Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononçables de la langue française – éd. Baleine/Après la luneOctobre 2012, 300 pages, 18 euros.

Comment attirer le wombat, de Will Cuppy – éd. Wombat

comment attirer wombat cuppy 191x300 Comment attirer le wombat, de Will Cuppy – éd. Wombat“Le lapin, ou Jeannot Lapin, est parfaitement adorable. Il s’assied sur la pelouse, fronce son museau et remue ses oreilles, avec un air si innocent qu’il vous fait fondre et éveille en vous des sentiments protecteurs. C’est exactement ce que le lapin veut vous faire ressentir.” Et la note de bas de page de préciser : “Les lapins grignotent de biais pour avoir l’air mignon.” On l’aura compris, Will Cuppy est un vrai scientifique, de ceux dont les livres sont le fruit de recherches poussées, menées minutieusement des années durant. De cette expérience féconde, l’Américain a tiré des conclusions révolutionnaires, comme le rappelle par exemple sa classification du monde animal, qui regroupe les “mammifères problématiques”, les “oiseaux qui ne peuvent même pas voler” ou encore les “insectes optionnels” et les “pieuvres et ce genre de bestioles”.

Sa méthode, c’est l’observation. Une observation si précise, si patiente, qu’elle lui permet de s’insinuer dans la psychologie de l’escargot, de pouvoir affirmer si oui ou non un animal est raté ou de rassurer nos petits cœurs écologistes : non, ce ne serait pas vraiment un drame si le disgracieux tapir disparaissait. Derrière le désopilant bestiaire que Will Cuppy compose en 1949, affleure rapidement un anthropomorphisme sarcastique. L’humour fin et sophistiqué du New-Yorkais d’adoption révèle une profonde critique du genre humain, dissimulée derrière chaque huître, chaque autruche, chaque wombat. Pour Cuppy le misanthrope, la nature devient un exutoire, mais aussi le refuge dans lequel il semble fuir la fatuité de ses semblables.

How to Attract the Wombat. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frédéric Brument, octobre 2012, 210 pages, 18 euros. IllustrationS de Honoré.

Megaskull, de Kyle Platts – éd. Nobrow

Megaskull Kyle Platts 198x300 Megaskull, de Kyle Platts    éd. NobrowQuand Kyle Platts a colorié son livre au titre de jeu vidéo pour attardés, il y avait visiblement des soldes sur le rose fluo, le vert dégueu et le jaune urine. Sans se soucier des potentielles séquelles que ses pigments clinquants pourraient entraîner sur les yeux de ses lecteurs, le Londonien enchaîne les histoires courtes dans une veine très anglo-saxonne, qui pioche autant dans le non-sens que dans une bêtise assumée, marquée par un humour trash.

Avec son dessin acnéique aux tons acidulés qui rappelle beaucoup Matt Groening (peut-être même plus pour Futurama que pour Les Simpson), Platts met en scène un monde en loques : les filles tombent enceintes pour se faire “liker” sur Facebook, les agents du Pôle emploi de l’espace sont impitoyables avec les extraterrestres qui essaient de gruger des alloc’, et Paul le pick-up est délaissé au profit des nouvelles voitures électriques. Pour un peu, on entendrait presque résonner le rire niais de Beavis et Butt-Head à la fin de chaque récit…

Qu’il revisite la science-fiction ou ridiculise la conquête de l’Ouest, le jeune Anglais fait surtout preuve d’une causticité redoutable. Il mime l’absurdité d’une existence faite de divertissements vains et de précarité chronique, rythmée par la cruauté de l’homme envers ses semblables. Et finalement, si Megaskull apparaît obscène, c’est peut-être surtout parce qu’il attaque frontalement des sujets gênants, avec une perspicacité terrible.

Megaskull Kyle Platts extra Megaskull, de Kyle Platts    éd. NobrowTraduit de l’anglais par Judith Taboy, octobre 2012, 52 pages, 10,95 euros.

Loups-Garous Boogie, de Estocafich – éd. Misma

Loups Garous Boogie Estocafich 213x300 Loups Garous Boogie, de Estocafich – éd. MismaLe Loulou Bar, c’est le bar trop tendance chez les farouches loups-garous, qui se pressent pour aller y faire la fête chaque soir de pleine lune. Il faut dire que là-bas, les filles, elles, ne sont pas farouches : quand elles voient débarquer les lycanthropes, elles peinent à se tenir, trop excitées par la testostérone de ces bestioles viriles. Tant pis si le quartier est pourri, et s’il faut toujours contourner les videurs agressifs, très pointilleux avec les loups-garous. Le jeu en vaut la chandelle.

Alors les deux compères, pelage brun et pelage blond, s’acharnent. Enfin, surtout pelage brun, toujours partant pour croquer du décolleté plongeant. Pelage blond lui, introverti et réservé, perd vite ses moyens face à une donzelle en chaleur… Avec son humour farfelu qui cache, contre toute attente, quelques moments attendrissants, Estocafich suit les deux amis velus dans leurs tribulations nocturnes. Ses perspectives écrasées et ses personnages aux tronches de travers à la Picasso forment un dessin à la fois naïf et nerveux, qui sent bon les années 1990 – surtout dans les histoires en couleurs, qui osent des roses et des jaunes très Beverly Hills. Entre la concurrence avec les vampires, l’éreintante jalousie des hommes ou la rivalité de Jack Nicholson (si, si !), le quotidien – ou plutôt le noctidien – des loups-garous du Loulou Bar n’a rien d’une sinécure. Il était temps qu’un auteur de talent se penche sur cette question primordiale.

Loups Garous Estocafich 1 200x300 Loups Garous Boogie, de Estocafich – éd. MismaLoups Garous Estocafich 2 199x300 Loups Garous Boogie, de Estocafich – éd. MismaLoups Garous Estocafich 3 200x300 Loups Garous Boogie, de Estocafich – éd. Misma

Septembre 2012, 80 pages, 14 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur la revue Dopututto, qui publie habituellement les aventures des loups-garous boogie : cliquer ici.

La Crème de Crumb, de Robert Crumb – éd. Cornélius

La Creme de Robert Crumb 211x300 La Crème de Crumb, de Robert Crumb – éd. CornéliusCe n’est pas une crème pâtissière, encore moins une chantilly immaculée. Non. La crème de Crumb, c’est plutôt une mixture jaunâtre, collante et corrosive, où le sucre a été remplacé par un cocktail (d’)acide. L’éditeur Cornélius a réuni plus de 200 pages de bandes dessinées, quintessence de plus de cinquante ans de folie du maître de la BD underground. Au fil des aventures de Fritz the Cat, Mr. Natural ou Mr Snoid, Crumb se transforme sans arrêt, ses récits foisonnants des années 1960 inspirées par le LSD glissant, au cours des années 1980, vers un travail plus réaliste. Pour autant, jamais il ne perd son incontrôlable subversion. Il revendique sa liberté sans penser aux conséquences de ses dessins ni s’autocensurer ; sans se canaliser pour défendre une cause ou une autre, ni avoir à se justifier. Traversée par un humour farfelu (“Encore plus d’humour tordu pour ne rien dire”, proclame-t-il en ouverture de Mr Snoid), fourmillant de saynètes psychédéliques, l’œuvre de l’Américain possède une énergie comique inégalable, immédiate et hyper sexuée.

Robert Crumb dessin 1987 259x300 La Crème de Crumb, de Robert Crumb – éd. CornéliusMais armé de son dessin déformé par le désir (toutes les femmes font deux mètres, ont des cuisses de rugbymen et un fessier improbable), Crumb est surtout l’un des auteurs qui manie le mieux l’autofiction – ou plutôt, comme il l’appelle, l’“autodénigrement”. L’un des premiers à explorer ce genre avec autant de sincérité, et à lui donner une telle résonance. Que ce soit pour décrire les troubles de l’adolescence ou de la crise de la quarantaine, son ton introspectif s’avère d’une humanité extraordinaire, révélant ses doutes, sa culpabilité, ses frustrations poisseuses et ses craintes enfouies. Derrière ses délirantes perversions, Crumb étudie avec une grande perspicacité ses débordements, reconnaît ses faiblesses, et compose en fait le portrait outrancier d’une société en pleine déliquescence. Inlassablement, il attaque la religion, la bien-pensance, la famille, la vacuité de notre civilisation et toutes les barrières qu’elle impose à nos pulsions, nos envies, nos espérances – “C’était sinistre, mais nous pouvions toujours trouver refuge dans le monde merveilleux et loufoque des comic books.”

Robert Crumb autoportrait 270x300 La Crème de Crumb, de Robert Crumb – éd. CornéliusDes dizaines de dessins et couvertures inédites, des photographies, ainsi que des extraits des carnets de l’auteur complètent ce volume, notamment dans certaines sections en couleur, magnifiques. Un entretien-fleuve passionnant, réalisé par Gary Groth en 1988 et jamais traduit en français, revient sur le parcours de ce héraut malgré lui de la contre-culture. Robert Crumb y parle de musique, de drogue, du suicide, du féminisme, de la politique, et même de l’attraction sexuelle incontrôlable exercée sur lui par… Bugs Bunny. Ainsi que de cette vie moderne qu’il exècre tant, “pratique facile, bon marché. La vie toute entière devient un hamburger de chez McDonald : comestible, mais sans beaucoup de substance.” Heureusement que pour la rendre plus savoureuse, on peut l’assaisonner avec la crème de Crumb.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Mercier, Jean-Paul Jennequin et Emilie Le Hin, mai 2012, 304 pages, 25 euros.

Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/L’An 2

Mimodrames HM Bateman 221x300 Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/LAn 2Méconnu en France, Henry Mayo Bateman (1887-1970) est considéré de l’autre côté de la Manche comme l’un des dessinateurs humoristiques les plus inventifs du siècle dernier. Ce grand admirateur du Français Caran d’Ache doit avant tout sa célébrité à son dessin extraordinaire. Car ici, point de paroles : mis à part le titre, Bateman conçoit ses bandes dessinées comme des petits sketches muets. Pour s’exprimer, ses personnages n’ont plus que leur corps, qui se déforme, se hérisse, s’amollit, se redresse brutalement, se plie, se métamorphose. L’Anglais modèle ces corps avec une frénésie et un sens du mouvement qui n’a rien à envier au dessin animé. En une posture, une expression, il arrive à caractériser les figures qu’il esquisse, dévoilant leur timidité, leur colère ou leur appartenance sociale.

Parfois, H. M. Bateman abuse de son talent visuel pour livrer quelques pages sans autre profondeur que celle du gag immédiat, comme ce type qui doit se dépêtrer avec une chaise longue récalcitrante. Mais le plus souvent, ce peintre frustré arrive à croquer avec beaucoup d’esprit la société anglaise de l’époque. S’il n’a rien d’un iconoclaste, Bateman se permet quand même de railler gentiment les bonnes manières de la bourgeoisie et la rigidité des conventions sociales. Et lorsqu’il pimente ses pantomimes d’une touche d’absurde, il atteint des sommets. La noirceur du Garçon qui embua une vitrine au British Museum, l’ironie de La bonne avait de l’humour, ses saillies contre la bêtise de l’orgueil masculin, ou cette glissade insensée d’un badaud dans la rue qui plonge la ville entière dans le chaos sont autant de planches magistrales, pièces de théâtre de poche qui se régalent de jeter un grain de folie dans les rouages bien huilés de cette bonne vieille Angleterre.

Mimodrames HM Bateman 1 219x300 Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/LAn 2Mimodrames HM Bateman 3 219x300 Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/LAn 2Mimodrames HM Bateman 2 219x300 Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/LAn 2

Edition bilingue français-anglais, avril 2012, 120 pages, 22,50 euros. Introduction de Anthony Anderson.

Classé sans suite, de Patrik Ourednik – éd. Allia

Classe sans suite Ourednik 184x300 Classé sans suite, de Patrik Ourednik – éd. AlliaAvec un titre pareil, le polar promis semblait déjà bien mal engagé… Dans une Prague sur le point d’entrer dans le XXIe siècle, plusieurs affaires, en apparence pas très excitantes, arrivent sur le bureau de l’inspecteur Lebeda : quelques incendies criminels, un suicide un peu louche, un meurtre qui date d’il y a quarante ans. Mais là, rien ne va tourner comme prévu. Patrik Ourednik transforme son intrigue policière en un roman sautillant et désinvolte, contrecarrant nos attentes. Autour de Viktor Dyk, vieux misanthrope aigri qui ne cesse de prononcer des fausses citations sur un ton docte, l’écrivain tchèque construit – ou plutôt ne construit pas – une enquête pulvérisée, émaillée de digressions, de scènes inutiles, de fausses pistes.

“Lecteur ! Notre récit vous paraît dispersé ? Vous avez l’impression que l’action stagne ? Que dans le livre que vous avez en main il ne se passe au fond rien de très remarquable ? Gardez espoir : soit l’auteur est un imbécile, soit c’est vous ; les chances sont égales.” Provocation oulipienne, partie d’échec littéraire, thriller à faire soi-même, Classé sans suite s’amuse avec l’illusion que crée l’écriture, d’entrecroiser le vrai et le faux, jusque dans une postface brumeuse que l’on prend, désormais sur nos gardes, avec des pincettes. C’est fin, étonnant, et toujours très drôle.

En filigrane*, à travers les fausses citations, l’analyse de petites annonces, la récurrence de slogans dans le décor ou le choix, par le fils de Dyk, de ne pas parler vu que c’est “inutile, car impropre à la communication interpersonnelle”, le langage apparaît comme défait. Un ressort cassé qui ne fonctionne plus, usé par la vacuité et la bêtise, à l’image de ces Tchèques qui aiment à argumenter sur rien, s’exprimer juste pour “désarçonner le crétin d’en face”. Un roman déraisonnable et subversif. Ou quelque chose dans le genre, on n’est pas non plus très sûrs…

*Enfin en filigrane… Page 121 : “Un enfant était en train de dessiner une marelle sur un trottoir afin de satisfaire au leitmotiv sous-jacent de notre roman (maximes et gribouillages en tout genre), venant ainsi inconsciemment à l’aide des critiques littéraires”.
Traduit du tchèque par Marianne Canavaggio, janvier 2012, 180 pages, 9 euros.

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Cartons, de Pascal Garnier – éd. Zulma

Cartons Pascal Garnier 197x300 Cartons, de Pascal Garnier – éd. ZulmaDisparu en mars 2010, Pascal Garnier revient pourtant nous donner un dernier petit coup de poignard dans le dos avec ce roman posthume, aussi savoureux qu’inespéré. Un déménagement, des cartons entassés, le froid de novembre. Brice, la soixantaine, quitte Lyon pour s’installer à la campagne avec sa femme de vingt ans sa cadette, et pour le moment restée en Egypte pour finir un reportage. En l’attendant, n’osant prendre ses marques dans la nouvelle maison, grande et vide, il découvre le village paisible, coincé entre des vignes et une nationale. Brice y rencontre un chat collant, mais également l’irréelle Blanche, petite vieille aux airs de fillette, aussi perdue que lui.

De la monotonie de ces jours languides, de l’enlisement de l’attente, de l’ennui visqueux, émerge peu à peu le malaise. Pourquoi Brice donne l’impression de lâcher prise ? Que cache le comportement déroutant de Blanche ? Et sa femme qui n’arrive toujours pas… La tension, sinueuse, dévoile ses anneaux au fil d’un texte incisif dans lequel chaque mot compte, les dialogues à double tranchant suggérant ce qui se tapit derrière les apparences. Le monde de Cartons paraît trop fragile pour tenir jusqu’à la dernière page sans s’effondrer sur lui-même. Constamment à la frontière de l’humour et du désespoir, Pascal Garnier signe un nouveau – un dernier – roman noir d’orfèvre, sur ses congénères, sur le deuil, la solitude. Son ironie pernicieuse dissimule mal l’empathie qu’il éprouve pour ces âmes errantes tentant de trouver la bouée qui retardera leur noyade. Pour le dire autrement : “C’était beau, c’était triste. Ca donnait envie d’écrire un poème ou de chier.”

Février 2012, 192 pages, 17,50 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre roman de Pascal Garnier : Lune captive dans un œil mort.

Le Bus, de Paul Kirchner – éd. Tanibis

Le Bus Paul Kirchner 300x216 Le Bus, de Paul Kirchner – éd. Tanibis A partir de 1979, paraît chaque mois dans le magazine Heavy Metal un petit strip discret de Paul Kirchner. Et chaque mois, Kirchner met en scène un bus : le General Motors New Look Bus, engin puissant aux courbes aérodynamiques, monstre d’aluminium qui, alors, vadrouillait fièrement dans les avenues de New York. En six ou huit cases, obéissant à un cahier des charges qui, vu le profil de son héros monté sur pneus, l’oblige à toujours tourner autour des mêmes actions (attendre le bus, faire l’appoint, voyager dans le bus, descendre du bus), l’Américain met constamment en scène le même personnage, un Monsieur Tout-le-monde dégarni en imper qui tente, suppose-t-on, d’aller au bureau. Mais rien ne se passe jamais comme prévu, évidemment.

Comme dans un dessin animé où les personnages ne meurent jamais et reproduisent indéfiniment les mêmes gestes, le bus et son voyageur répètent les mêmes situations, métaphore de l’inlassable routine du quotidien qui attend chaque honnête travailleur du lundi matin au vendredi soir. Et à chaque fois, Kirchner trouve un nouveau moyen de contourner l’évidence, d’aller toujours plus loin dans son univers sans fond. Le véhicule prend vie sous nos yeux, devient un organisme vivant, animal ou humain selon les cas, pin-up prête à tout ou délinquant récidiviste selon l’humeur. Comique de répétition, mises en abyme, absurde, jeux visuels ou gags potaches : Paul Kirchner ne cesse de renouveler son langage humoristique pour faire de chaque strip une surprise, errant dans des limbes fantastiques à l’étrangeté renforcée par le silence qui domine ces pages. Imperturbable, le type en imperméable, lui, s’entête dans son voyage pour nulle part, sans que les déraillements du monde qui l’entoure ne semblent l’inquiéter plus que ça… Un petit trésor d’abnégation et de non-sens.

le bus paul kirchner 1 Le Bus, de Paul Kirchner – éd. TanibisTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel, février 2012, 96 pages, 15 euros. Postface de l’auteur.

Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. L’Association

Ennuis chapeau Jose Parrondo 189x300 Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. LAssociationSur chaque page, une phrase, seule, nue. Pour l’illustrer, un dessin rudimentaire, rond, enfantin, rendu plus candide encore par les couleurs tendres qui l’animent. Le livre lui-même, charmante reproduction d’un petit carnet de cuir dans lequel on aimerait noter ses pensées, joue sur cette sobriété, et rend la lecture encore plus intime. Et c’est justement de cette ingénuité à double-fond que le travail de l’auteur de La Porte tire toute sa poésie. Réflexions diverses, aphorismes, calembours, astuces visuelles : sans jamais vraiment se prendre au sérieux ni basculer entièrement dans l’humour, Parfois les ennuis mettent un chapeau change sans cesse de ton, comme s’il changeait d’angle d’attaque pour cerner ce qui le préoccupe vraiment.

Ennuis chapeau Parrondo 2 Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. LAssociationCar derrière la joliesse de ce monde imagé, derrière l’évidence du dessin, décuplée par les personnages clichés qui l’habitent (le marin, le pompier, le roi, le cosmonaute, le détective…), pointe quelque chose de plus diffus, de plus grave. Comme si un enfant curieux et un homme mûr fragilisé par des doutes qui le dépassent cohabitaient dans le même corps. Peu à peu, dans ce jeu constant entre premier et second degré, des échos se créent parmi les sentences absurdes ou des questions naïves, révélant une inquiétude sourde. En observant modestement le monde qui l’entoure avec son regard décalé, José Parrondo finit par mettre les mots sur des sentiments aussi ambigus que la difficulté à trouver notre place dans l’univers (et vis-à-vis des fourmis), l’oubli embarrassant qui nous assaille parfois (“Je ne me souviens pas de la chose la plus incroyable qui me soit arrivée”), ou la solitude. Parvenant même à saisir ces instants flottants, lors desquels ressurgissent nos troubles les plus profonds, à la manière des ces “paysages qui apparaissent lorsqu’on a le regard perdu sur le plancher”.

Ennuis chapeau Parrondo 1 Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. LAssociationFévrier 2012, 200 pages, 19 euros.

Je reste roi d’Espagne, de Carlos Salem – éd. Actes Sud

Je reste roi Espagne Salem 186x300 Je reste roi dEspagne, de Carlos Salem – éd. Actes SudLe roi a disparu. Juan Carlos d’Espagne, soixante-dix ans et des brouettes, a pris la tangente comme un adolescent fugueur. Ne laissant derrière lui qu’un message impénétrable, et un ministre bien embêté, obligé de mentir à la presse et de convoquer le détective Arregui pour tenter de trouver la trace de son évanescente majesté. C’est le point de départ d’un polar mené sur un rythme chancelant, road-movie déglingué entre Madrid, le Portugal et le fin fond de l’Espagne, au milieu de ces clochers tous semblables, de ces paysages nus et de ces villages “indécis entre un hier qui ne finissait pas de disparaître et un avenir qui leur était étranger”. Pour aller d’un point A à un point B, Carlos Salem prendra toujours le chemin le plus long. Il préférera affubler le roi d’Espagne d’un déguisement de hippie, raconter la vie d’un devin rétroviseur (un médium qui devine le passé, donc), suivre la trajectoire vrillée d’un compositeur à la poursuite de sa symphonie perdue sur les routes des campagnes ibériques, concocter des cyber-histoires d’amour ou chercher de l’aide auprès d’un ancien péroniste qui fait des soirées sushis. Bref : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Si, dans ses ouvrages précédents, cette fantaisie débordante et cette imagination frénétique nuisaient parfois à la tenue de ses récits, l’écrivain argentin, espagnol d’adoption, canalise de mieux en mieux sa fougue au fil des livres. Entre mélancolie et humour, Je reste roi d’Espagne confirme que Carlos Salem a trouvé son ton, mêlant habilement sourire et larmes dans un même souffle. Irrévérence, cocasserie, tendresse et poésie se fondent ici en une matière souple et acidulée qu’il manipule avec un doigté incomparable. Si bien que les quelques longueurs qui persistent lui sont vite pardonnées : elles nous permettent même de passer un peu plus de temps avec des personnages parmi les plus attachants du roman noir actuel.

Traduit de l’espagnol (Espagne) par Danielle Schramm, septembre 2011, 400 pages, 22 euros.

Mémoires d’un vieux con et Vaches noires, de Roland Topor – éd. Wombat

Memoires vieux con Topor 200x300 Mémoires dun vieux con et Vaches noires, de Roland Topor – éd. WombatIl a tout vu, tout vécu, tout inventé, tout initié. “Il”, c’est l’artiste génial revenant, au crépuscule de sa vie, sur ses pérégrinations au cœur du XXe siècle. De l’avant-garde artistique aux grands événements politiques en passant par les découvertes scientifiques, il fut de tous les combats, préfigurant toutes les innovations. Picasso pompa outrageusement ses toiles, Degas le supplia d’arrêter de peindre des danseuses pour ne pas perdre sa place à Paris, Maïakovski trouva le titre de son poème le plus fameux en l’écoutant blaguer lors d’une soirée arrosée et Proust eut une illumination lorsqu’il l’entendit vanter les mérites d’une savoureuse madeleine. Sans parler de son hilarante rencontre avec Hitler (“Les croix gammées qui fleurissaient partout administraient, une fois de plus, la preuve du génie allemand pour le graphisme.”) ou de son rôle bien involontaire dans l’assassinat de Trotski. Passé à la moulinette de l’humour grinçant de Roland Topor, le genre des mémoires trouve ici son paroxysme, avec ce texte dégoulinant de suffisance et traversé par le tic de ceux qui se complaisent dans l’autosatisfaction narcissique : la fausse modestie. Un sommet de mauvaise foi et de pédanterie, revu et corrigé par Topor et son sens consommé du ridicule.

Réédition, septembre 2011, 160 pages, 15 euros.
Préface de Delfeil de Ton.


Vaches noires Topor 200x300 Mémoires dun vieux con et Vaches noires, de Roland Topor – éd. WombatParallèlement à cette réédition, les éditions Wombat publient également un recueil de trente-trois nouvelles inédites du créateur de Téléchat. Assemblage hétéroclite de textes très courts, Vaches noires laisse percevoir les fulgurances de Topor, qui semble coucher sur le papier toutes les idées farfelues qui lui passent par la tête : un pénis qui parle, des vaches qui portent malheur, des chameaux qui posent des bombes au zoo, dans la cage des hyènes. Forcément, le résultat est inégal : même si son écriture fait que l’on ne s’ennuie jamais, certains récits s’avèrent anecdotiques. D’autres fois, il nous gratifie d’un de ses éclairs de génie, réussissant, en quelques mots, à déstabiliser notre vision du quotidien. En changeant subtilement de perspective sur des situations familières, en jouant avec les mots, par exemple en prenant au sens propre des expressions figurées, il accouche de nouvelles lumineuses, entre humour potache et humour noir. La radioactivité, la difformité, le mauvais œil ou le pouvoir de l’argent deviennent sujets à des diatribes cathartiques, où la rigolade triomphe de l’inquiétude, à l’image de Sectes top niveau“Le suicide massif d’un millier de fidèles ne doit pas faire oublier les bons moments passés ensemble, l’apprentissage de la spiritualité, les chants devant le feu de camp, les jeux de plage.” Avec une touche de fantastique en plus, ces miscellanées reflètent l’inventivité d’un auteur dont la poésie, la drôlerie et la finesse n’ont pas fini de faire mouche.

Inédit, septembre 2011, 160 pages, 15 euros.
Préface de François Rollin.

L’Art de choisir sa maîtresse, de Benjamin Franklin – éd. Finitude

Art de choisir Franklin 212x300 LArt de choisir sa maîtresse, de Benjamin Franklin – éd. FinitudeBenjamin Franklin était tout de même un sacré rigolo. Quand il n’était pas occupé à inventer le paratonnerre ou à participer à la rédaction de la toute nouvelle Constitution américaine, il écrivait des lettres. Beaucoup de lettres. A ses amis d’abord, par exemple pour leur conseiller de choisir une maîtresse vieille, en détaillant, dans une brillante argumentation en sept points, pourquoi une femme âgée est infiniment plus enviable qu’une beauté fraîche. Mais il aimait aussi à écrire aux journaux, s’insinuant dans le courrier des lecteurs avec ses missives signées de pseudonymes absurdes, allant même jusqu’à se glisser secrètement dans les colonnes de sa propre publication, La Gazette de Pennsylvanie. Recueil de ses lettres, mais aussi de divers écrits courts, éditoriaux ou articles restés inédits en français, L’Art de choisir sa maîtresse et autres conseils indispensables dévoile un aspect méconnu de l’effigie des billets de cent dollars.

Si certaines de ces pochades n’ont pas d’autre but que celui d’amuser la galerie, la plupart du temps, Benjamin Franklin fait de l’humour un outil précieux pour faire passer ses idées. Afin d’agrémenter ses almanachs de textes instructifs, l’humour se fait ludique, participant à l’éducation des masses, l’aidant à partager avec le peuple son amour des sciences et du progrès en cet âge préindustriel. Plus souvent, l’humour bascule dans le sarcasme, lorsqu’il raille les notables, présentés comme des menteurs ou des coureurs de jupons, ou stigmatise certaines absurdités de la société de l’époque. Indubitablement, ses meilleurs textes sont ceux dans lesquels il pousse l’ironie à son paroxysme : il propose ainsi de remercier les Anglais d’expédier leurs prisonniers dans le Nouveau Monde en leur envoyant en retour des crotales, ou suggère de castrer les colons américains pour éviter leur soulèvement. Autant de piques nationalistes révélatrices de l’atmosphère tendue vis-à-vis de la couronne britannique qui débouchera, quelques mois plus tard, sur la création des Etats-Unis d’Amérique.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) et préfacé par Marie Dupin, août 2011, 112 pages, 13,5 euros.