Bienvenue à Mariposa, de Stephen Leacock – éd. Wombat

Bienvenue a Mariposa Stephen Leacock Seth WombatStephen Leacock est considéré comme un écrivain humoristique. Forcément, le livre datant de 1912, l’humour centenaire y est un peu désuet – et encore : dans la deuxième partie du roman notamment, Leacock enchaîne les situations cocasses et les descriptions caustiques dont la drôlerie n’a pas pris une ride. Le juge qui félicite l’accusé (son fiston qui a cassé la figure à un ennemi politique), le passage à la moulinette des clichés du grand amour ou le naufrage d’un bateau à vapeur dans 1,80 mètre d’eau restent des grands moments de n’importe quoi, au service d’une satire de la petite bourgeoisie de province, tyrannique, étroite d’esprit, vaniteuse et hypocrite, et de la rumeur qui, dans les petites villes, ne fait jamais dans la demi-mesure.

Mais Bienvenue à Mariposa rappelle surtout qu’avant d’être un écrivain pour faire rire, Leacock (1869-1944) est un grand écrivain tout court. Son oeuvre, si élégante, devient avec l’âge encore plus charmante. S’inscrivant dans cette longue tradition américaine des portraits de villes – de Winnesburg-en-Ohio de Sherwood Anderson à La Fin du vandalisme de Tom Drury en passant par Knockemstiff de Donald Ray Pollock -, l’écrivain canadien nous emmène dans les rues ensoleillée de Mariposa, pétulante bourgade imaginaire au bord d’un lac, où tout est beau et tout est tranquille. En apparence, du moins.

Entre les dettes de l’église, les incendies volontaires, les naufrages (en eaux peu profondes donc), les histoires d’amour torturées et les braquages de banque, il faut se méfier de l’eau qui dort. Soyeuse mais toujours facétieuse, l’écriture de Stephen Leacock dégage, sous ses airs moqueurs, une profonde empathie pour ses personnages ridicules, et arrive plus d’une fois à glisser, mine de rien, vers l’émotion. L’ultime chapitre du roman, nimbé dans une nostalgie doucereuse, prouve à lui seul le talent de son auteur pour réussir, en quelques dizaines de pages, à tisser entre son petit monde cocasse et le lecteur des liens beaucoup plus étroits qu’il n’y paraît.

Il faut dire que les éditions Wombat ont bien fait les choses avec ce splendide volume doré et cartonné illustré par le dessinateur Seth. Un choix d’une grande justesse, tant l’univers nostalgique et bonhomme du compatriote de Leacock paraît en totale osmose avec l’atmosphère chaleureuse de Mariposa. (D’ailleurs, ceux qui ont lu les bandes dessinées Wimbledon Green ou George Sprott comprendront à quel point le roman de Leacock a dû être une influence marquante pour Seth.) Assurément l’un des plus jolis livres parus cette année.

Bienvenue a Mariposa Stephen Leacock Seth Wombat

Sunshine Sketches of a Little Town. Traduit de l’anglais (Canada) par Thierry Beauchamp. Graphisme, illustrations et postface de Seth. Octobre 2014, 288 pages, 29 euros.

A la dérive, de Ambrose Bierce – éd. Le Castor Astral

A la derive Ambrose Bierce Le Castor AstralAmbrose Bierce n’exagère jamais – même quand ses ours font la taille d’une maison, « disons, une petite de deux étages avec un toit en mansarde ». Ambrose Bierce aime quand ses congénères font de l’humour – même si les blagues en question tournent soit au meurtre, soit à un massacre d’Indiens. D’ailleurs, Ambrose Bierce a le plus grand respect pour son lecteur – sauf, certes, quand il finit une nouvelle sur une chute qui nous laisse délibérément rongés par la curiosité, en ne nous donnant que la moitié de la réponse espérée. Mais par-dessus tout, Ambrose Bierce est un écrivain fondateur des Lettres américaines avec un grand L, et à ce titre, ses intrigues sont un modèle de classicisme. Pas le genre d’auteur qui manquerait de sérieux au point de raconter des histoires avec un géant « si grand qu’il devait utiliser une échelle pour enfiler son chapeau » ou une nuée de personnages « honnêtes, comme tous les idiots ». Non non, vraiment pas le type capable d’écrire six pages sur le chien le plus long du monde…

L’Amérique de Bierce (1842-1913?), c’est une sorte de nation en germe, encore dominée par des contrées quasi moyenâgeuses peuplées de paysans un peu simplets, où tout reste encore possible. Sorcières, nains, princesses, animaux fabuleux : mêlant influences européennes (de Swift à Voltaire) et tradition folklorique locale, Bierce signe des contes farfelus dans lesquels l’absurde, le rire et le macabre deviennent des armes redoutables pour mettre à mal les superstitions éculées. A l’image de ce narrateur qui abat les personnages de son récit au cours d’une partie de chasse, Bierce désacralise le monde pour mieux fusiller l’orgueil déplacé des hommes qui donnent l’impression de rejouer indéfiniment les mêmes rôles depuis la nuit des temps, coincés dans leur esprit étriqué et rétrograde. Son édito satirique daté du 3 mai 3873, qui remet le présent dans une perspective très, très lointaine, résume bien son entêtement à nous remettre sans cesse à notre place. Au point que du haut de leurs 150 balais, les histoires anticonformistes de ce grand sceptique n’ont pas pris une ride.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) et préfacé par Thierry Beauchamp, octobre 2014, 200 pages, 14 euros.

Thérapie de choc pour bébé mutant, de Jerry Stahl – éd. Rivages

Par Clémentine Thiebault

Thérapie de choc pour bebe mutant Jerry Stahl Rivages

Quand Lloyd rencontre Nora dans un car, il fuit Tulsa et les possibles conséquences du braquage remarquablement foiré d’une pharmacie. C’est un écrivain raté, le genre d’écrivain dont vous n’entendrez jamais parler. “Le type qui lisait attentivement les textes sur les boîtes de céréales quand il était petit en rêvant de devenir Ernest Hemingway, puis qui a grandi et a fini par écrire les textes pour boîtes de céréales”, devenu par défaut rédacteur de notices pharmaceutiques – “par exemple et sans vouloir me vanter, c’était mon idée de parler de la zone rectale en disant ‘fuites anales’ plutôt que ‘pertes intestinales’”. Un spécialiste des effets secondaires ayant choisi la dope comme instrument de survie, la chute comme élan, le fond comme élément, peut-être “parce qu’une fois que vous vous êtes départi de votre dignité, tout devient plus facile“.

Les Dépendants Sexuels Anonymes pour faire “l’expérience du miracle de la guérison, de la joie terrible de la rechute, et puis celle de la libération qui suivait les deux“, les désintox – “onze. Ou huit. Trois en Arizona, en tous cas” – parce que toucher le fond était un bon point de départ pour un livre. Pas pour une vie. Un boulot comme une rédemption pour jesusmhabite.com, le site de rencontres pour célibataires chrétiens parce qu’il faut bien tenter quelque chose. La fuite et Nora qui dort sur son siège. Le tatouage (une tête de berger allemand prêt à mordre, au dessus “papa” écrit en lettres gothiques), des bouffées d’empathie et ce qu’on appelle le plaisir. “Tu es si jolie quand tu respires par la bouche.

Nora, enceinte, qui a décidé de faire de son corps un instrument de lutte, de son foetus une expérience de vengeance, un étendard du toxique qui, exposé à toutes les substances chimiques deviendra la preuve vivante (?) de la nocivité du monde. Un plan parfait pour un spécialiste des effets secondaires amoureux qui découvre que “la seule façon de bannir une obsession réellement horrible, c’était de nourrir une obsession pour quelque chose d’encore plus odieux”.

Défonce, paranoïa, amour, violences et lucidité passagère dans ce mélange détonnant d’autodérision et de brutal propre à Jerry Stahl, punk lettré qui a compris mieux qui quiconque que la vie en Amérique de nos jours était “plus quelque chose qu’on traite que quelque chose qu’on vit”.

Happy Mutant Baby Pills. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis Nolent, septembre 2014, 300 pages, 22 euros.


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L’interview de Jerry Stahl et l’article sur son précédent roman Anesthésie générale.

Analyser la situation, de Pierre Autin-Grenier – éd. Finitude

Analyser la situation Pierre Autin-Grenier Finitude« A mon cancer du poumon. » La dédicace qui ouvre ce petit ouvrage chic des éditions Finitude résume à elle seule tout l’humour noir de Pierre Autin-Grenier, décédé en avril dernier de ce même cancer. Seulement, sous ses airs de fainéant, PAG avait prévu le coup, et ciselé un recueil de neuf textes, testament littéraire d’un homme qui revient sur sa pratique de l’écriture. Rassurez-vous, on n’aura pas droit pour autant à une sorte de compilation de vérités pompeuses que l’auteur nous assènerait drapé dans son costume de grand homme de lettres posthume. Avec Autin-Grenier, on en est même loin : « Très vite j’ai compris que l’écriture ne changerait rien à la vie. »

Râleur, cabotin, distrait, glandeur assumé, le Grand Prix de l’Humour noir 2011 a une toute autre philosophie de l’écriture : « C’est assez compliqué comme ça de mener à bien un conte philosophique modèle réduit qui me fait suer sang et eau alors que par cette canicule je devrais plutôt être attablé en terrasse au bistrot. » Mais sous ses dehors nonchalants, Pierre Autin-Grenier fait une nouvelle fois admirer son style impeccable, et son « je » joueur et chaleureux. Maître dans l’art de faire comme s’il écrivait sans y penser, il enchaîne les digressions, ne nous raconte jamais ce qu’il est censé nous raconter, et enchaîne les phrases à rallonge qui dérivent sans donner l’impression de savoir où finir. On dirait un oncle sympa qui, entre deux verres, nous narrerait des histoires inconséquentes. C’est en réalité l’autoportrait pudique et émouvant d’un doux marginal qui ne pourrait vivre sans l’écriture : « je me retrouvais en société avec la douloureuse impression que tout le monde alentour aspirait sans gêne aucune tout l’air qui m’eût permis à moi d’un peu librement respirer, j’étouffais. »

(Signalons également la parution concomitante d’un recueil hommage à Pierre Autin-Grenier, Une manière d’histoire saugrenue, qui regroupe des textes de Franz Bartelt, Eric Vuillard, Antoine Volodine et plein d’autres.)


Novembre 2014, 136 pages, 13,50 euros. Postface de Ronan Barrot.


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Deux livres sur Topor dessinateur

Topor dessinateur de presse – éd. Les Cahiers dessinés

Topor dessinateur de presse Les Cahiers dessines« La pure imagination n’existe pas. Si je devais définir l’imagination, je dirais qu’il s’agit plutôt de souvenirs mélangés. C’est une faculté qui, comme le rêve, permet de déplacer cette hiérarchie des valeurs qui dominent la vie courante. » C’est avec son ton inhabituel, qui pervertit le simple comique pour s’aventurer dans les contrées de l’étrange, du saugrenu, du cruel, que Topor se fait rapidement remarquer dès ses premiers dessins – et notamment avec cette une de la revue Bizarre en 1958, à tout juste vingt ans. On est loin de la caricature politique qui semble être devenue la seule forme de dessin tolérée dans la presse. D’ailleurs, Topor, l’actualité l’« emmerde ». A part De Gaulle, il est incapable de dessiner le moindre homme politique. Même lorsque ses dessins sont réalisés à chaud, il fait un pas de côté, livrant une vision plus décalée, plus atemporelle, plus poétique des événements qu’il couvre.

Roland Topor couverture magazine Bizarre juillet 1958

Ce recul, Topor le conserve même dans ses habitudes de travail : il ne s’intègre jamais vraiment aux rédactions avec lesquelles il collabore, gardant toujours la même ligne, reconnaissable, quel que soit celui qui commande ses dessins. Parce qu’il préserve jalousement sa liberté (et qu’il préfère travailler dans son lit), où qu’il soit publié, il fait toujours du Topor. C’est-à-dire du noir, souvent en relation avec le corps – un corps mutilé, profané, déformé, expulsant de sécrétions répugnantes.

La quantité de dessins réunis dans ce somptueux ouvrage, publiés à travers le monde dans des journaux aussi variés que Elle ou Le Fou parle, permet d’apprécier l’incroyable vitalité de celui qui grandit clandestinement, enfant juif dans une France occupée. De cet épisode terrifiant découle la peur viscérale, agressive et menaçante, qui pèse sur chacun des traits de Topor. Et qui libère, forcément, un rire salutaire.

Octobre 2014, 368 pages, 35 euros. Préface de Jacques Vallet. Texte d’Alexandre Devaux. Interviews de Willem, Picha et Poussin.

 

Strips panique, de Roland Topor – éd. Wombat

Strips panique Roland Topor WombatEcrivain, cinéaste, scénariste, dessinateur, peintre, oui, on savait, mais auteur de bande dessinée, ça, c’est moins connu. Il est vrai qu’en bon collaborateur de Hara-Kiri ou de Charlie Mensuel, Roland Topor a eu plusieurs fois l’occasion d’appréhender un médium dont il n’était pourtant pas un grand amateur. Instinctivement, la répétition des dessins et l’aspect besogneux du travail de dessinateur de BD l’ennuie au plus haut point. Mais c’est peut-être cette réticence à y passer trop de temps rend ses histoires dessinées encore plus intéressantes. Car s’il s’appuie souvent sur des compositions assez archaïques, « pas si éloignées de ce que Töpffer entendait par histoires en estampes » (Christian Rosset, dans la postface), Topor cache, derrière son minimalisme, une grande science de la mise en scène – il suffit d’admirer ses strips typographiques pour en être convaincu.

De toute façon, pour mettre en image ses histoires sombres, rien ne vaut son petit trait noir, un peu gratté, un peu rachitique, discret mais hargneux. Entre ce type qui ne veut pas mourir (et qui se met tous ses concitoyens à dos), ce bébé qui se réveille avec sur la tempe un pistolet tenu par sa mère ou ce fils d’ivrogne qui cherche à se débarrasser de son père brutal, la mort et la violence sont partout, jusqu’à éclabousser la page de rouge sang (Erik). Maître de l’humour noir, pourfendeur de la connerie humaine, roi du gag cathartique (qui atteint son paroxysme avec le sadique La Vérité sur Max Lampin, personnage agoni d’insultes scandaleuses comme des graffitis rageurs dans les toilettes publiques), Topor signe ici des petits bijoux empoisonnés qui n’ont rien perdu de leur subversion.

Septembre 2014, 160 pages, 15 euros. Postface de Christian Rosset.

Portrait photo roland topor

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le roman Mémoires d’un vieux con et le recueil de nouvelles Vaches noires, de Roland Topor : cliquer ici.

Un yakuza chez le psy, de Hideo Okuda – éd. Wombat

Un yakuza chez le psy Hideo Okuda WombatSuite des histoires d’Irabu le psychiatre le plus débile de Tokyo (ou le plus génial, on a du mal à trancher). Dans ces cinq nouvelles, Un yakuza chez le psy reprend les ingrédients qui avaient fait tout le sel du premier tome (dont on avait parlé ici) : chaque histoire est axée sur un patient englué dans une névrose dont il n’arrive pas à se dépêtrer et qui le conduit dans le cabinet du gros Irabu et de son infirmière aussi revêche qu’allumeuse. Une fois encore, le mystérieux docteur (sur lequel on en apprend tout de même un peu plus en rencontrant ses anciens camarades de promo) maltraite les pauvres malades, leur propose des solutions abracadabrantes pour régler leurs problèmes, et finalement… ça marche.

Au-delà de la dimension humoristique et de l’atmosphère bizarre de ces nouvelles perturbées par l’extravagance d’Irabu, avec lequel on sait jamais sur quel pied danser, Hideo Okuda affine encore son portrait d’un Japon au bord de la crise de nerfs. A travers les angoisses d’un yakuza incapable de supporter la vue d’un objet pointu – pas pratique, pour un gangster – ou d’un écrivain à l’eau de rose qui finit pas se noyer dans ses personnages mièvres et ses situations répétitives, Okuda dépeint une société nipponne frustrée, enserrée dans les carcans de la bienséance et de la bien-pensance, là où elle aurait besoin de légèreté, d’insouciance et d’un grain de folie. Grâce à Irabu, elle est servie.

Traduit du japonais par Jacques Lalloz, septembre 2014, 280 pages, 20 euros.


☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le précédent volume des aventures du psy Irabu : Les Remèdes du docteur Irabu.

Duluth, de Gore Vidal – éd. Galaade

Duluth Gore Vidal GalaadePremière scène. Deux femmes discutent dans une voiture, Edna l’agent immobilier et une nouvelle venue dans la ville de Duluth. Soudain :

“Edna, il me semble qu’on est en train de lyncher un nègre.
- Oh, vous allez adorer Duluth ! J’en suis sûre. Nous avons de très bonnes relations interraciales, ici, comme vous pouvez le voir. Et pléthore de restaurants de nouvelle cuisine.”

En deux pages, Gore Vidal a déjà donné le ton – acide, grotesque, provocateur, ironique et foncièrement drôle – de ce texte de 1983 traduit à l’origine chez L’Âge d’homme. Duluth, c’est la ville américaine parfaite. Toutes les femmes sont belles (même si elles ne peuvent plus froncer les sourcils à cause de la chirurgie esthétique), les hommes sont des séducteurs (même s’ils ont le sexe turgide et non tumescent), les extraterrestres sont timides (ils ne sortent pas de leur soucoupe volante), les flics font bien leur boulot (même s’ils s’avèrent être des pervers nymphomanes) et les écrivains sont brillants (bien qu’ils ne lisent même pas les livres que leurs nègres ont écrits).

En bon pourfendeur de la société américaine, Vidal fait feu de tout bois, cisaillant le puritanisme ambiant à grands coups d’éclat de rire. Double parodique de la Dallas de J.R., Duluth voit sa tranquille existence rythmée par les tromperies, les mystères et les rebondissements bidons. On se croirait un peu dans la série Twin Peaks de David Lynch, avec sa musique dégoulinante et répétitive jusqu’à l’écoeurement. Le tout enrobé dans un habile jeu entre fiction et réalité, qui voit par exemple les personnages du livre avoir une vie après leur mort à Duluth, comme des comédiens qui seraient ensuite engagés pour jouer un nouveau rôle dans un autre livre ou une autre émission.

Gore Vidal pioche dans la SF, dans le polar, dans les romances à la Harlequin pour signer une charge implacable contre la bêtise humaine. Si sa vision d’une société américaine conservatrice, xénophobe et abrutie est d’une noirceur terrible, il choisit à l’inverse de l’exprimer par un rire subversif libérateur, qui laisse apparaître des dents féroces et une langue comique.

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Mikriammos, juin 2014, 350 pages, 22 euros. Préface d’Italo Calvino.

Une vie de famille agréable, de Antoine Marchalot – éd. Les Requins Marteaux

Une vie de famille agreable Antoine Marchalot Les Requins MarteauxAntoine Marchalot a un dessin bizarre. Elastiques, rabougris, disproportionnés, laids, ses personnages sont toujours affublés de tronches pas possibles, sans même parler de leurs étranges difformités, souvent bavardes (un genou qui parle, une crotte de nez qui insulte les passants, un doigt qui ment).

Là où l’on attendait de simples pages comiques, cette esthétique boiteuse tire l’humour vers quelque chose de plus saugrenu, de déviant. Ses strips en six cases fonctionnent différemment d’une simple historiette couronné par une chute. Lui flirte avec l’absurde, glisse parfois vers la noirceur ou la satire sociale, lorgne vers un humour pipi-caca, s’amuse avec le langage en faisant s’entrechoquer sens propre et sens figuré, avant de retomber sur ses pattes en proposant une variation sur l’immuable gag du type qui dérape sur une peau de banane.

L’humour de Marchalot vient d’une autre dimension, parsemée de couleurs formidables qu’on ne peut pas voir parce que l’album est en noir et blanc. Une dimension où l’on porte des fromages sur la tête, où les profs d’histoire-géo ont remplacé les tueurs en série dans les films d’horreur, où l’on peut se faire greffer un gnome sexuel sur le bras. Et étonnamment, derrière les aventures de ses personnages à la bêtise déconcertante, perce une mélancolie qui rend cette Vie de famille agréable encore plus indéfinissable.

Une vie de famille agreable Antoine Marchalot Les Requins Marteaux

Mai 2014, 104 pages, 19 euros.

Waf & Waf, de José Parrondo – éd. Le Rouergue

Waf & Waf Jose Parrondo Le RouergueMéfiez-vous des apparences. S’il devait y avoir une morale à ce livre, ce serait celle-ci, car dans le petit monde mignon et coloré de José Parrondo rien n’est à prendre au pied de la lettre : chaque élément de décor cache peut-être un trompe-l’œil. Le petit ruisseau bleu qui coule dans les bois pourrait devenir une couverture, et les barrières de la rue dissimuler un paysage complètement haché, seulement à demi-colorié.

Porté par la tendresse de ses crayons de couleurs, José Parrondo s’amuse avec une flopée de gags réjouissants, qui invitent à regarder le monde avec poésie. Mêlant non-sens et jeux visuels, Waf & Waf (un type en forme de chapeau jaune et son chien gris) s’amusent du langage de la bande dessinée (les bulles, les dialogues écrits), reprennent les codes du cartoon à la Bip-Bip et Coyote (si je dessine un trou sur un mur, le trou existe vraiment), et nous divertissent à coups de running-gags dont certains ne sont pas sans évoquer Gotlib (pour la branche sciée ou la pomme de Newton). Avec toujours, ce trait ensorcelant, cet univers amical, doux et pétillant, qui rend si chaleureux les livres de José Parrondo.

Waf & Waf Jose Parrondo Le RouergueMars 2014, 48 pages, 16 euros. A partir de 4 ans.

 

A LIRE AUSSI > Notre article sur le très beau Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo.

Au secours ! Un ours est en train de me manger !, de Mykle Hansen – éd. Wombat

Au secours Un ours est en train de me manger Mykle Hansen WombatMarv Pushkin est un enfoiré, un vrai. Misogyne, mesquin, caractériel, ce publicitaire despotique et imbu de lui-même exècre ses semblables et déteste sa femme. Le genre de type qui donne un prénom à son pénis – Walter -  et se prend pour le roi de la jungle parce qu’il se tape la petite du service client, influençable et obéissante (les deux qualités qu’il préfère chez une femme). La seule chose qu’il aime, c’est lui – et ses signes extérieurs de richesses bien sûr, veste en peau de chameau et Land Rover 4×4 toutes options en tête.

Problème : quand s’ouvre ce roman, Marv est coincé sous le fameux Land Rover, les jambes écrasées par l’essieu, tandis qu’un ours est tranquillement en train de lui bouffer les pieds. Situation critique, mais pas alarmante : le bon Marv a sous le coude des kilos de viande séchée, et assez de drogues diverses (calmants, anxiolytiques, analgésiques…) pour ne même pas ressentir la douleur. Alors, c’est parti pour 150 pages de rire, où le crétin imbu de lui-même piégé sous sa carlingue pendant des jours déverse son fiel sur la société, vomit sa haine de la nature, tresse les louanges de son rutilant Land Rover et s’embarque dans des délires causés par la solitude et l’abus de narcotiques.

Explorant le dédale des névroses de l’homme moderne écrasé par son ego surdimensionné, Mykle Hansen signe un roman dans lequel son humour outrancier et son (très) mauvais esprit tiennent la distance, portrait acide de notre monde consumériste. Ce n’est pas parce que l’ours lui a grignoté les pieds que Marv va se laisser faire : “Tu te prends pour un dur, Monsieur l’Ours ? J’ai botté des culs plus gros que le tien. Mange, dors et sois poilu ; demain, je te crève.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Beauchamp, janvier 2014, 160 pages, 17 euros.

Amy et Jordan, de Mark Beyer – éd. Cambourakis

Amy et Jordan Mark Beyer Cambourakis

C’est entre 1988 et 1996 que Mark Beyer a réalisé, pour le magazine New York Press, une série qui a fait de lui l’une des grandes figures de la bande dessinée underground. Adulée par Daniel Clowes ou Art Spiegelman, Amy et Jordan, jusqu’alors jamais traduite en français, condense toute l’originalité et la créativité de Beyer, qui utilise pourtant la forme la plus immuable de l’humour dessiné : le strip.

Seulement avec Beyer, cette bande de dessins semble devenir immense, tant elle se transforme à chaque fois en un petit monde grouillant. Il suffit de feuilleter l’ouvrage pour admirer l’inventivité graphique de l’auteur, qui trouve toujours le moyen de renouveler la mise en page de ses planches. Entre ornementation, motifs géométriques, jeux visuels ou remplissage maniaque, chaque strip (ils sont presque 300 dans ce volume) brille par sa singularité et rend encore plus troublantes les histoires d’Amy et Jordan. Proche de l’art brut, son dessin porte en lui tout le mal-être et la souffrance de ses personnages.

Amy et Jordan Mark Beyer CambourakisDans leur appartement décrépit aux murs lépreux, A & J passent leur journée à tenter de surpasser l’accablement de leur vie, “interminable défilé de douleur et de désespoir”. Amy et Jordan se tapent dessus ou sont tenaillés par la faim – quand ce ne sont pas des démons brandissant des couteaux de boucher qui envahissent leur chambre. Et lorsque ces deux dépressifs sortent dans la rue, la ville apparaît comme un cauchemar sans fin, où l’on assassine des bébés, où les conducteurs écrasent les passants, où la foule ressemble à une armée de zombies assoiffés de sang. Comme le résume Amy : “Le monde est un endroit terrible peuplé de gens horribles (…) Il n’y a que quand je dors qu’il m’arrive d’être heureuse.” Anxiogène, névrosé, le quotidien du couple est d’une noirceur indescriptible, hanté par la peur du pourrissement, de la saleté, du vieillissement et de l’agression.

Amy et Jordan Mark Beyer Cambourakis

De cette atmosphère sinistre, Mark Beyer tire un humour radical, déconcertant. Un humour qui repose sur le décalage entre la lourdeur du propos et le ton platement déclaratif des dialogues, ou sur des contre-pieds inattendus du genre :

“J’en ai tellement marre de la vie, Jordan, préparons-nous un bon repas. Et après le dîner suicidons-nous d’accord ?
- Idiote, tu sais bien que nous n’avons rien à manger ! On est fauchés, on va devoir mourir l’estomac vide.”

Un peu comme si Bip-Bip et Coyote, au lieu de mourir et de renaître à chaque épisode, n’en pouvaient plus et tentaient d’en finir une fois pour toutes. Peine perdue : ils renaissent à chaque page, prêts à mourir dans d’atroces souffrance pour notre plus grand plaisir.

Amy et Jordan Mark Beyer CambourakisTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, septembre 2013, 288 pages, 24 euros. Préface de Chip Kidd.

Cowboy Henk, de Kamagurka et Herr Seele – éd. Frémok

Cowboy Henk Kamagurka Herr Seele frmk FremokTenter de décrire l’humour de Cowboy Henk, c’est s’aventurer dans des territoires insoupçonnés. L’origine flamande des auteurs permet de les cataloguer sous l’étiquette “humour belge”, à la croisée du surréalisme et de Dada, dans une galaxie où un type taillé comme Superman (et qui porte aussi bien le slip que lui) peut couper des têtes en lançant une moustache boomerang. D’ailleurs, l’inquiétante étrangeté qui affleure derrière les toiles de Magritte est bien là, et perce régulièrement : trop bizarre pour être simplement amusant, Cowboy Henk ne peut pas être réduit à sa seule dimension comique.

Cowboy Henk Kamagurka Herr Seele frmk FremokAvec sa tronche de super-héros déchu, Henk le grand blond nous déroute continuellement. Il se réinvente sans cesse (il est tour à tour peintre, journaliste, coiffeur…), réagissant tantôt comme un obsédé sexuel, tantôt avec une fantaisie délicieuse. Insaisissable, il s’avère souvent “bête et méchant”, mais en même temps émouvant comme un enfant qui ne comprendrait pas vraiment le ressort du monde dans lequel il vit. Kamagurka (au scénario) et Herr Seele (au dessin) poussent toujours le bouchon un peu plus loin, outrepassant les limites de l’entendement. Dans leur sillage, on se laisse emporter par les circonvolutions d’un humour qui change constamment de visage, et impose au fil des pages sa folie, cruelle, grotesque, tendre, outrancière, absurde et violente.

Cowboy Henk Kamagurka Herr Seele frmk FremokL’agonie de l’oncle Charles qui tourne à la farce, un homme à tête de paysage, une femme qui tombe enceinte par téléphone, la mode du cancer qui supplante celle du tatouage : chez Kamagurka et Herr Seele, l’expérimentation devient le terreau d’une contrée infinie, sans frontière ni logique, qui semble s’esquisser au fur et à mesure qu’on y progresse. Cowboy Henk nous sert de guide, dans une expédition tant sémantique que visuelle. L’esthétique de Herr Seele, influencée par la peinture (pour le travail de composition) autant que par les vieux comics, mélange les styles avec brio. Magnifiquement recolorisé, soigneusement retraduit, Henk bénéficie enfin de l’éditeur qu’il méritait, et peut donc continuer à se poser cette insoluble question : “Pourquoi les gens sont-ils d’une logique tellement implacable ?”

Traduit du néerlandais par Daniel Cunin, avril 2013, 126 pages, 26 euros.

Les Remèdes du docteur Irabu, de Hideo Okuda – éd. Wombat

Les Remèdes du docteur Irabu Hideo Okuda WombatTetsuya, incapable de surmonter le départ de celle qu’il aimait, se réveille un matin avec une encombrante érection qui semble bien décidée à ne pas s’estomper. Hiromi, elle, persuadée d’être la plus belle femme du monde, est narcissique au point de croire que tous les hommes la harcèlent. Le jeune Yûta, lui, ne peut pas vivre sans son portable et passe ses journées à envoyer des messages à tout le monde pour se convaincre qu’il a plein d’amis. Tous ont un point commun : pour guérir de leur névrose, ils se retrouvent dans le sous-sol d’une clinique tokyoïte, au service psychiatrie. Là où opère l’extravagant docteur Irabu.

Affublé d’une infirmière aussi sexy qu’acariâtre, cet obèse fétichiste à l’allure bovine prend soin de ses patients comme personne. Plutôt que d’émettre un diagnostic ou de soigner leurs maux, il se comporte comme un enfant insouciant, parle de tout et de rien, leur suggère n’importe quoi (du genre : tendre une embuscade à des yakuzas pour oublier le stress du boulot), quand il ne se paie pas carrément leur tête. Et pourtant, comme hypnotisés par le déroutant praticien, les clients reviennent toujours, et – c’est un comble – repartent guéris. Alors, idiot fini ou médecin génial ? Irabu joue-t-il un rôle pour bousculer ses patients et les forcer à réfléchir à leurs errements, ou est-il complètement timbré ? Dur de se faire une idée.

Cocasses, ces cinq “leçons” de psychiatrie sont l’occasion de situations délirantes, pleines de drôlerie et d’ironie. Mais, au-delà de sa dimension humoristique, Les Remèdes du docteur Irabu intrigue par sa manière détournée de dresser le portrait de nos inquiétudes profondes. Irabu n’en est que le personnage secondaire : le récit est toujours axé sur le malade, dont les souffrances semblent découler des maux de notre société pressée, trop soucieuse des apparences et obnubilée par la performance et la sécurité. Et si, finalement, le vrai remède du gros docteur Irabu et de son allumeuse d’infirmière, c’était le rire ?

Traduit du japonais par Sylvain Chupin, janvier 2013, 290 pages, 20 euros. Couverture de Romain Slocombe.


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 Notre article sur le second volume des aventures du psy Irabu: Un yakuza chez le psy.

Rainbow Warriors, de Ayerdhal – éd. Au Diable Vauvert

Par Clémentine Thiebault

Rainbow Warrior Ayerdhal Au Diable VauvertLe 12 novembre 2010, sous l’impulsion du Soudan et du Mali et avec la majorité des Etats africains, la République démocratique du Mambesi – “moins démocratique que bananière et riche d’un despotisme qui se promène de Genève à Luxembourg en passant par Nassau, Bahreïn ou Macao” –  leader dans le domaine “des atteintes aux Droits de l’Homme et dans celui du lobbying auprès des Nations Unies pour que certains crimes institutionnels soient dépénalisés”, vient d’obtenir que les LGBT soient exclus de la résolution qui condamne les exécutions arbitraires. “Les ? – LGBT. Lesbian, Gay, Bi, Trans.” Le moindre soupçon d’homosexualité servant alors aux autoritaires à se débarrasser des rares opposants au régime. Commode et expéditif. Mais suffisamment voyant pour que l’ancien secrétaire général des Nations Unies et son groupe de sommités en sommeil ne proposent au général Goeff Tyler, fraîchement mis à la retraite “sur requête du bureau ovale”, de prendre la tête d’une armée de dix mille volontaires “pour envahir bénévolement le trou-du-cul de l’Afrique”, renverser le despote (“parce que nous n’avons pas les moyens d’envisager plus gros et qu’il serait inefficace de s’en prendre à plus petit”) et provoquer une prise de conscience. En bref, organiser un coup d’état pour déclencher un élan révolutionnaire. “Non mais merde vous êtes sérieux ?” interroge le général. Tout ce qu’il y a de plus sérieux, confirme l’ancien secrétaire. Avant d’ajouter que ladite armée ne se composerait presque qu’exclusivement de LGBT.

De ce postulat à la fois délirant et intelligemment réaliste, Ayerdhal déplie un thriller terriblement rythmé, dense et foisonnant, drôle, exubérant et documenté entre stratégie militaire, cynisme politico-humanitaire et tolérance, parvenant à éviter et le carnaval et la bien-pensance. La charge des bataillons incongrus est impertinente, le style flamboyant et la farce terriblement pertinente.

Mars 2013, 528 pages, 20 euros.

Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. Attila

Orgasme a Moscou Edgar Hilsenrath Attila WagenbrethAprès le succès du Nazi et le barbier, le cinéaste Otto Preminger commande un scénario à Edgar Hilsenrath – drôle d’idée. En une semaine, l’auteur de Nuit signe cet Orgasme à Moscou délirant qui, à défaut de voir le jour sur grand écran, devient un roman extravagant. Avec un sens aigu de la provocation, Hilsenrath fait fi (une fois de plus) de toutes les limites de la bienséance et du bon goût. Mêlant espionnage, polar et sexe (déviant) dans un décor de Guerre froide en carton-pâte, Orgasme à Moscou tient toutes les promesses de son titre débridé. Lorsque la fille du richissime parrain de la mafia new-yorkaise revient de Russie en cloque, engrossée par un dissident juif russe orgasmique, le papa mafieux décide de faire sortir son futur gendre d’URSS pour que le mariage puisse avoir lieu avant l’accouchement. Il recrute alors S.K. Lopp, le plus habile des passeurs qui, problème, s’avère aussi être un “dépeceur sexuel inverti”.

Orgasme à Moscou illustration Henning Wagenbreth Edgar Hilsenrath AttilaEt c’est parti pour 300 pages d’aventures rocambolesques, à coups de pérégrinations de l’autre côté du mur, d’excursions dans New York, d’histoires de castration, de partouzes littéraires, de cinéma de propagande communiste, de suspense pour savoir qui c’est qu’a la plus longue et de détournements d’avion par des terroristes palestiniens. S’il n’atteint pas la perfection littéraire des précédents ouvrages traduits chez Attila, ce récit de 1979 fait preuve d’une liberté de ton insolente et d’une utilisation subversive du rire, dans les dialogues comme dans les situations, qui atteint des sommets. Hilsenrath nous embarque dans une parodie insensée à l’atmosphère sulfureuse. Mais ce n’est là que la façade, le moyen qu’a trouvé l’Allemand pour tailler en pièces son époque.

Orgasme à Moscou illustration Henning Wagenbreth Edgar Hilsenrath AttilaSous sa plume satirique, la Guerre froide devient un barnum hypocrite entre des puissants qui s’ennuient, et l’humanité un ramassis de pervers dépravés. Au passage, Edgar Hilsenrath en profite pour livrer des portraits frappants de New York dans les années 1970 : “Ne restaient sous la pluie que les vieilles voitures garées, et les chiens et les chats qui avaient fait fuir les rats et erraient le long des caniveaux, reniflant les tas d’ordures, les bouts de journaux, les bouteilles de bière jetées là tout au long de la journée par les zonards avachis sur les marches.” Comme un prélude grotesque à son épidermique Fuck America, qui paraîtra quelques mois plus tard.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, avril 2013, 320 pages, 23 euros. Illustrations et couverture de Henning Wagenbreth.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Nuit, le précédent ouvrage de Hilsenrath traduit chez Attila.

ET AUSSI > Notre article sur la bande dessinée de Henning Wagenbreth, qui signe les illustrations d’Orgasme à Moscou.

Non !, de Bosc – éd. Les Cahiers Dessinés

Non Jean Maurice Bosc Cahiers dessines couvertureIl suffit d’admirer l’extraordinaire dessin qui orne la couverture pour comprendre tout le talent de Bosc (1924-1973). Le trait fin, légèrement tremblant à cause des aspérités du papier, est réduit à sa plus simple expression pour devenir le plus percutant possible. Seul le gag est mis en évidence, la planche s’articule autour de lui : tout est pensé à l’économie, pour une plus grande efficacité. Autour : le vide, au point que l’on a parfois l’impression que Bosc sculpte le blanc au lieu de tracer des lignes noires. Le plus souvent, l’ensemble baigne dans le silence, pour mieux mettre en valeur les rares mots qui sont prononcés (ou l’abyssale bêtise humaine ?). Ses personnages sortent tous du même moule : grands, voûtés, chauves, pas vraiment gracieux. Un air de De Gaulle, un soupçon de Tati. Avec, en guise de gouvernail, cet appendice nasal démesuré dans lequel se concentre toute la tension du visage. Mais Proust n’a-t-il pas écrit que “le nez est généralement l’organe où s’étale le plus aisément la bêtise” ?

Jean Maurice Bosc Non Les Cahiers Dessinés dessinBosc a signé plus de 3.000 dessins, synthétisés dans ce beau volume de 150 planches soigneusement sélectionnées, et présentées par une longue introduction de Dominique Charnay en forme de biographie. Admiré par ses pairs (Sempé en tête), Bosc dessine pour les plus prestigieuses revues du monde, imposant son ton amer mais toujours étrangement candide, “à la conquête du gag sur la mince ligne de démarcation séparant l’homme pensant du crétin satisfait” (D. Charnay). Revenu brisé de l’Indochine au point qu’il met fin à ses jours à l’âge de quarante-neuf ans, Bosc l’écorché fomente, dessin après dessin, une sorte d’inventaire de la sottise des hommes. Là où d’autres grossissent le trait pour caricaturer, lui dépiaute son sujet jusqu’à ne garder du gag que les os et les nerfs.

Jean Maurice Bosc Non Les Cahiers Dessinés dessinDe ce père qui enseigne la politesse à son enfant en le rouant de coups à ce type devant la télé dont la logique raciste idiote se retourne contre lui ; de la lâcheté des maris envers leurs femmes à ces planches pleines de poésie capables de résumer en quelques traits un coup d’Etat ou une envie d’en finir, Bosc n’a de cesse de stigmatiser la fatuité humaine, de railler le conformisme et de pointer notre incapacité chronique à être heureux. Le tout avec une subtilité et une simplicité qui, alliées à son style dépouillé, rendent ses dessins atemporels.

Janvier 2013, 230 pages, 19 euros. Préface de Dominique Charnay.

Jean Maurice Bosc Non Les Cahiers Dessinés dessin

Marlisou, de Pierre Ferrero – éd. Les Requins Marteaux

Marlisou Pierre Ferrero Requins Marteaux ArbitraireMarlisou renverse tout sur son passage. Lorsqu’elle se lève le matin, elle va d’abord s’acheter son shoot chez le dealer du coin, puis affronte les chars d’assaut de la police, se paie une course-poursuite dans l’espace et finit sur une planète peuplée de dinosaures – et encore, ça, ce n’est que le premier chapitre. Triomphant des embûches qui se dressent sur son chemin aussi vite que si elle avalait l’Histoire de l’humanité en une demi-heure, Marlisou avance malgré les barbares, les magiciens, les nazis ou les astronautes, têtue comme un personnage de jeu vidéo pressé d’atteindre le dernier niveau. Avec ses seins triangulaires et son visage sans nez, la brunette est embringuée dans des aventures aux accents surréalistes concoctées par Pierre Ferrero, talentueux hurluberlu repéré dans la non moins talentueuse revue Arbitraire.

Mené à une vitesse folle, avec une audace intrépide, l’intrigue peut se permettre n’importe quel saut, n’importe quel écart, tant le dessin trapu, malgré ses apparences fantasques, s’avère solide, précis et d’une efficacité rare. Le découpage ne laisse rien au hasard, entretenant sans cesse une tension narrative haletante. Les personnages de ce monde absurde, derrière leur rigidité de figurines en carton découpé, s’avèrent très malléables et plein de caractère. Même les changements de la typographie s’opèrent à bon escient, suivant les convulsions de la voix-off gueularde, au ton ringard mêlant phonétique et verlan bancal. C’est là sans doute le secret de Pierre Ferrero : nous entraîner dans une histoire complètement timbrée, mais mise en scène avec une minutie qui non seulement rend possible toutes ses extravagances, mais lui permet en plus de passer sans effort de l’humour à l’effroi, comme lorsque notre héroïne se retrouve prisonnière à Auschwitz après avoir échappé à Moktar le magicien joueur de poker. Une décharge d’adrénaline pure.

Marlisou Pierre Ferrero Requins Marteaux ArbitraireMarlisou Pierre Ferrero Requins Marteaux ArbitraireMarlisou Pierre Ferrero Requins Marteaux Arbitraire

Janvier 2012, 102 pages, 15 euros.

Le Von Mopp illustré, Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononçables de la langue française – éd. Baleine/Après la lune

Par Clémentine Thiebault

Le Von Mopp illustre Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononcables de la langue française Baleine Apres la luneL’improbable Sigismond Von Mopp eût été digne d’inventer les filets de hareng marinés enroulés autour d’un oignon s’il avait choisi de se laisser guider par la pétillance toute germanique de son patronyme. N’en faisant qu’à sa tête (comme en témoigne son apocryphe biographie) le bougre, doté d’une prodigieuse mémoire lui permettant d’acquérir une connaissance encyclopédique, décide de faire un dictionnaire. Des mots difficiles et imprononçables évidemment. Subjectif qui plus est. Il fera ainsi l’impasse sur le “palimpseste” qui aurait pourtant pu trouver une place de choix dans son ouvrage ou “extraplophrysème“, à l’existence douteuse. Eliminera d’emblée les mots imbéciles de trois lettres “qui se prononcent sans ouvrir la bouche”. Pour aller fouiller dans les recoins abscons du lexique français, qui, il faut bien l’avouer, sait avec talent se compliquer la langue. Partant du principe salvateur que le lecteur distrait aurait pu oublier la stricte définition du “forficule”, de “impardigité” ou méconnaître les symptômes exactes de la “psittacose”, Sigismond en cent définitions, comble avec érudition et humour (décapant) les lacunes béantes d’un vocabulaire pourtant indispensable à maîtriser.

En feuilletant ledit dictionnaire, vite happé par les illustrations de Laurent Rivelaygue et l’impertinence générale du propos, nous (re)découvrirons la définition de la “limnologie, la contenance et l’utilité du “jéroboam, la forme de “l’ichtyoïde,  la fonction de “l’hygiaphone”, les conséquences russes de la “raspoutitsa”, la forme du “scramasaxe, la “séremdipité” des soeurs Tatin, qu’”ababouiné” qui n’a rien a voir avec le singe, de quoi de préoccupe la “tératologie,  ce que fait pousser la “cuniculiculture,  ce que regroupe la classe des “malacostracés, ce qu’idolâtre “l’ophiolâtre”, que ”nyctalope” n’est pas une insulte, qu’avant les antibiotiques il y avait la “mithridatisation” et bien sûr de quoi la “rhabdomancie” est l’art.

D’ajouter également que chaque définition est illustrée d’exemples édifiants (en plus du travail de Laurent Rivelaygue, dont on ne sait d’ailleurs toujours pas comment il a rencontré Sigismond) et de mises en situations éclairant nettement le propos. A “ignifugation, on apprend ainsi que Pégase Von Mopp (Sigismond a une famille nombreuses et polymorphe) proposa “aux Tibétains d’ignifuger leurs bonzes, mais se heurta au tout-puissant syndicat des journalistes, et abandonna l’idée. Il faut avouer qu’un bonze en flammes, ça fait quand même joli sur les photos.” Exemple : “L’ignifugation explique la disparition de l’extincteur.” A la lettre V, qu’un “véliplanchiste est une personne qui pratique la planche à voile. C’est une activité solitaire qui est tolérée par l’Eglise, la dimension sexuelle de ce hobby ayant jusque-là échappé au Pape” ou, pour terminer par le début, qu’un “anachorète est un religieux se retirant du monde, dans la solitude et sans télévision, pour pratiquer la prière, la flagellation et l’auto-érotisme”.

Un dictionnaire impertinent, drôle et iconoclaste qui n’est pas sans rappeler un certain Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des biens nantis de Pierre Desproges.

Le Von Mopp illustre Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononcables de la langue française Baleine Apres la luneOctobre 2012, 300 pages, 18 euros.

Comment attirer le wombat, de Will Cuppy – éd. Wombat

Comment attirer le wombat Will Cuppy Wombat“Le lapin, ou Jeannot Lapin, est parfaitement adorable. Il s’assied sur la pelouse, fronce son museau et remue ses oreilles, avec un air si innocent qu’il vous fait fondre et éveille en vous des sentiments protecteurs. C’est exactement ce que le lapin veut vous faire ressentir.” Et la note de bas de page de préciser : “Les lapins grignotent de biais pour avoir l’air mignon.” On l’aura compris, Will Cuppy est un vrai scientifique, de ceux dont les livres sont le fruit de recherches poussées, menées minutieusement des années durant. De cette expérience féconde, l’Américain a tiré des conclusions révolutionnaires, comme le rappelle par exemple sa classification du monde animal, qui regroupe les “mammifères problématiques”, les “oiseaux qui ne peuvent même pas voler” ou encore les “insectes optionnels” et les “pieuvres et ce genre de bestioles”.

Sa méthode, c’est l’observation. Une observation si précise, si patiente, qu’elle lui permet de s’insinuer dans la psychologie de l’escargot, de pouvoir affirmer si oui ou non un animal est raté ou de rassurer nos petits cœurs écologistes : non, ce ne serait pas vraiment un drame si le disgracieux tapir disparaissait. Derrière le désopilant bestiaire que Will Cuppy compose en 1949, affleure rapidement un anthropomorphisme sarcastique. L’humour fin et sophistiqué du New-Yorkais d’adoption révèle une profonde critique du genre humain, dissimulée derrière chaque huître, chaque autruche, chaque wombat. Pour Cuppy le misanthrope, la nature devient un exutoire, mais aussi le refuge dans lequel il semble fuir la fatuité de ses semblables.

How to Attract the Wombat. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frédéric Brument, octobre 2012, 210 pages, 18 euros. IllustrationS de Honoré.

Megaskull, de Kyle Platts – éd. Nobrow

Megaskull Kyle Platts NobrowQuand Kyle Platts a colorié son livre au titre de jeu vidéo pour attardés, il y avait visiblement des soldes sur le rose fluo, le vert dégueu et le jaune urine. Sans se soucier des potentielles séquelles que ses pigments clinquants pourraient entraîner sur les yeux de ses lecteurs, le Londonien enchaîne les histoires courtes dans une veine très anglo-saxonne, qui pioche autant dans le non-sens que dans une bêtise assumée, marquée par un humour trash.

Avec son dessin acnéique aux tons acidulés qui rappelle beaucoup Matt Groening (peut-être même plus pour Futurama que pour Les Simpson), Platts met en scène un monde en loques : les filles tombent enceintes pour se faire “liker” sur Facebook, les agents du Pôle emploi de l’espace sont impitoyables avec les extraterrestres qui essaient de gruger des alloc’, et Paul le pick-up est délaissé au profit des nouvelles voitures électriques. Pour un peu, on entendrait presque résonner le rire niais de Beavis et Butt-Head à la fin de chaque récit…

Qu’il revisite la science-fiction ou ridiculise la conquête de l’Ouest, le jeune Anglais fait surtout preuve d’une causticité redoutable. Il mime l’absurdité d’une existence faite de divertissements vains et de précarité chronique, rythmée par la cruauté de l’homme envers ses semblables. Et finalement, si Megaskull apparaît obscène, c’est peut-être surtout parce qu’il attaque frontalement des sujets gênants, avec une perspicacité terrible.

Megaskull Kyle Platts Nobrow extrait dessinTraduit de l’anglais par Judith Taboy, octobre 2012, 52 pages, 10,95 euros.