Le Chercheur fantôme, de Robin Cousin – éd. Flblb

Le Chercheur fantome Robin Cousin Flblb Les MachinesUn huis clos, une organisation mystérieuse qui semble jouer avec les scientifiques comme avec des rats de laboratoire, un occupant que personne n’a jamais vu, une machine qui prédit l’avenir et des cadavres qui commencent à s’amonceler… Avec beaucoup d’adresse, Robin Cousin confectionne une sorte de thriller savant, tout en conservant un ton léger – quelque part entre les Dix petits nègres et un jeu de pistes dont on ne connaîtrait pas toutes les règles. Au cœur d’une impénétrable Fondation qui leur donne des crédits illimités pour mener à bien leurs recherches, trois scientifiques remarquent soudain que le bâtiment qui les abrite cache un confrère fantomatique, dont le travail remettrait en cause l’ensemble des mathématiques modernes. En même temps, on comprend que leur temps est compté, et que les expériences de ces chercheurs coupés du monde vont bientôt s’achever, comme une mauvaise émission de téléréalité, dans la brutalité et le chaos.

Le Chercheur fantome Robin Cousin page 30 flblbL’intrigue est bâtie autour d’un problème de mathématiques “de complexité algorithmique”, le “Graal en informatique théorique” qui se résume par cette équation : P=NP. Ne vous inquiétez pas, inutile d’avoir Bac +7 pour comprendre l’album (ni même de savoir poser une soustraction). Si faire d’un satané problème de maths le ressort d’un scénario s’avère épineux (voire malsain, quand on y pense), Robin Cousin, lui, a trouvé le parfait équilibre pour rester passionnant de bout en bout. Il maîtrise suffisamment son sujet pour parvenir à teinter son récit d’explications scientifiques toujours claires, qui rendent son Chercheur fantôme excitant, ravivant en nous cette flamme de la découverte née lorsqu’on lisait les vieux Jules Verne avec nos yeux d’enfant. Son dessin basique joue sur cette fausse naïveté : de loin, on dirait que Robin Cousin joue aux Playmobil, alors qu’en fait, son histoire, érudite, repose sur une tension croissante et un suspense écrasant. Ludique, intrigant et atypique : l’une des belles surprises de cette année.

Mai 2013, 128 pages, 18 euros.

 

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Plus léger que l’air, de Federico Jeanmaire – éd. Joëlle Losfeld

Plus leger que l air Federico Jeanmaire Joelle Losfeld couverture argentineUn gamin de 14 ans a essayé de braquer une petite vieille. Mal lui en a pris : du haut de ses 93 ans, la petite vieille l’a enfermé à double tour dans sa salle de bain, au dernier étage d’un immeuble de Buenos Aires. Pris au piège, l’adolescent n’a plus d’autre choix que d’écouter les élucubrations de Faila, ancienne maîtresse d’école, bien décidée à tromper sa solitude grâce à son jeune otage. Alors elle déblatère. Des bribes de sa vie pathétique, nourrie de frustrations, d’aigreur et d’épisodes sordides, qu’elle agrémente de diatribes contre les hommes ou le peuple argentin. Laide, élevée par une tante qui ne l’aimait pas, raillée par ses cousines, elle eut pour seule expérience sexuelle les abus à répétition d’un ami de son oncle, et pour seul fiancé un escroc qui lui déroba tous ses bijoux. “Je me suis contentée de vivre. Ou de survivre, plutôt. Je crois que le seul désir qui m’ait effleuré l’esprit, c’est de mourir.” Son unique fierté, c’est l’histoire romancée à l’excès de la mort de sa mère, admirée et idolâtrée, qui tenta de vivre son rêve, piloter un avion – et qui mourut dès qu’elle y parvint.

Durant quatre jours, l’aïeule va ainsi se dévoiler au jeune Santi, conditionnant sa libération à l’achèvement de son récit. Entre-temps, emportée par le bonheur d’avoir enfin un interlocuteur, elle joue les tortionnaires. Colérique et aimante, sadique et maternelle, elle ne cesse de faire la leçon au petit bandit, interrompant ses récits fumeux pour lui glisser de la nourriture sous la porte ou lui expliquer que non, on ne couche pas avec sa petite sœur. Sans jamais nous laisser entendre la voix du séquestré, Federico Jeanmaire construit son huis clos comme un long monologue de la vieille Cerbère. Porté par un suspense suffocant, Plus léger que l’air navigue entre noirceur, humour et folie sans jamais véritablement basculer. A chaque nouvelle discussion, la relation perverse entre les deux personnages change. La lourde porte close de la salle de bain sépare une grand-mère de son petit-fils, un pécheur avec son confesseur, une amante de son fantasme, une bourgeoise catholique de la lie du petit peuple… De la lutte des classes aux relations hommes-femmes, Jeanmaire arrive à résumer avec beaucoup de subtilité les contradictions du monde moderne, tout en rappelant la puissance, mais aussi la vanité, de l’imagination. Un tour de force narratif en forme de piège magistral dont il est impossible de s’extirper.

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, octobre 2011, 224 pages, 21 euros.

Lune captive dans un œil mort, de Pascal Garnier – éd. Points

Lune captive dans un oeil mort couverture Pascal Garnier points seuils zulma polarAprès une vie propre et bien rangée, Odette et Martial emménagent dans leur dernière demeure, un petit pavillon en joli préfabriqué, caché dans la campagne du sud, au sein d’une résidence ultrasécurisée. Rapidement, les deux retraités sont rejoints par un autre couple, puis par une femme seule, tandis qu’un gardien taciturne et une animatrice forment le personnel encadrant. Enfermés les uns avec les autres, coupés du monde, couvés par le regard placide des caméras de surveillance, ces seniors voient leurs jours paisibles tourner à la mauvaise téléréalité. Les saluts chaleureux se muent en sourires figés, les discussions creuses virent à l’hypocrisie, la curiosité glisse vers la paranoïa.

Une fois encore, Pascal Garnier ne peut s’empêcher de noyer les personnages de son huis clos dans une ironie impitoyable, étouffant minutieusement la moindre once de lumière qui tenterait, tant bien que mal, de survivre. Implacable, il épluche les affres du train-train quotidien, hache la sournoiserie latente, déchiquette la fausseté pour révéler au grand jour la méchanceté et la bêtise des hommes. Dans sa préface, Jean-Bernard Pouy souligne avec justesse “la force de ce regard, enveloppant, acerbe et dérangeant, humaniste et rageur à la fois. (…) Ses textes sont comme des peintures. Ca se regarde, se détaille longtemps.” Tout le style de Garnier se niche dans une apparente économie de moyen. Comme chacun de ses livres, Lune captive dans un œil mort n’excède pas les 150 pages, et brille par la précision étincelante de son style. Le pinceau de son auteur esquisse en quelques touches des portraits précis, des dialogues décapants ou des situations qui semblent ne pas réussir à trancher entre le pathétique et le grotesque.

Et partout, jaillit un humour discret, sarcastique, espiègle, bouffée d’oxygène salvatrice au cœur des ténèbres. Au point que derrière leur pessimisme à couper au couteau et leur chute féroce, les romans de Pascal Garnier embaument une humanité et une tendresse infinies. Décédé il y a un peu plus d’un an, Garnier laisse un vide immense dans le paysage littéraire français. Lune captive dans un œil mort, mais aussi Le Grand Loin, Flux, Les Nuisibles, La Théorie du panda et bien d’autres encore méritent d’être lus et relus, tant ils constituent une œuvre qui n’a pas beaucoup d’équivalent dans le roman noir.

Edition de poche, mai 2011, 154 pages, 6 euros. Préface de Jean-Bernard Pouy.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre roman de Pascal Garnier : Cartons.