RENCONTRE AVEC ANDERS NILSEN / Drôle d’oiseau(x)

Big Questions Anders Nilsen L AssociationDes oiseaux mangent paisiblement des graines en se posant des questions existentielles, quand soudain… Anders Nilsen nous raconte les mésaventures d’une bande de volatiles dont l’univers est bouleversé par une bombe tombée du ciel sans exploser, et par un avion qui vient s’écraser sur une petite maison dans la prairie. Plus rien ne sera comme avant : les relations entre les oiseaux se tendent, se complexifient, changent. Travail long de douze ans, tour de force graphique de 600 pages, fable métaphysique, Big Questions remet en cause notre regard sur le monde et évoque, pêle-mêle, la religion, la politique, la mort, la violence, dans une allégorie magnétique de la condition humaine. Le tout sans se départir d’une espièglerie qui lui permet de ne jamais être pesant, mais de garder la grâce de la colombe et l’insouciance du dindon.

Big Questions est donc à la fois votre premier livre, puisque vous l’avez initié lors de vos études il y a presque quinze ans, et le dernier paru. Comment vous êtes-vous senti lorsque ce projet de longue haleine a pris fin ?

Je n’ai pas trop eu le temps de me sentir soulagé, parce qu’une fois que j’ai achevé tous les épisodes, j’ai dû retravailler beaucoup de choses, reconstruire des passages pour veiller à ce que l’ensemble soit cohérent afin de pouvoir le faire paraître en un seul volume. J’ai fait des semaines de soixante heures pendant plusieurs mois, c’était vraiment un gros boulot. Ca doit aussi être la seule fois où j’ai vraiment détesté la bande dessinée… Mais comme, durant tout ce temps, j’ai aussi travaillé sur d’autres livres, à chaque fois que je revenais aux oiseaux de Big Questions, c’était comme retrouver de vieux amis. Ils ne m’ont jamais lassé.

Comment est né ce projet ? Aviez-vous prévu que cela vous prendrait autant d’années ?

Big Questions Anders Nilsen L AssociationAu début, la bande dessinée n’était pas du tout mon domaine. C’était plutôt quelque chose que je faisais pour me détendre, pour me changer les idées. J’ai fait ça pendant deux ou trois ans avant de m’attacher à ces personnages et de me mettre à réfléchir à ce que je pourrais en faire, à imaginer l’architecture d’un possible livre. J’ai d’abord envisagé un livre de 100 pages, puis de 200 pages, etc. : même si je savais où je voulais en venir, des nouveaux personnages apparaissaient, des scènes que je pensais réaliser en 3 pages en faisaient finalement 18. Tout cela n’était pas très calculé.

Quand avez-vous su que ces petits gags avec des oiseaux allaient devenir un livre ?

Sans doute au moment où je dessinais une vue aérienne de la maison de la vieille femme et de son petit-fils. J’avais créé ces deux personnages juste pour expliquer la provenance des miettes dont se nourrissaient les oiseaux, et je ne savais pas encore ce que j’allais en faire. Et là, en dessinant cette maison vue d’en haut, j’ai soudain eu l’idée de faire une ombre d’avion qui passait au-dessus. Cette image, presque prophétique, a engendré tout ce qui arrive ensuite dans le récit : la bombe, la guerre, le crash de l’avion…

Est-ce que vos autres livres parus entre-temps ont alimenté le fil rouge qu’était Big Questions ?

Bien sûr. Par exemple, Des chiens, de l’eau (paru en France en 2005 aux éditions Actes Sud BD) m’a aidé à comprendre quel dessinateur je voulais être. Pour le réaliser, j’ai épuré mon style. Je ne sais pas si vous qualifieriez mon dessin de “ligne claire”, mais moi je le vois comme ça, et je l’ai développé grâce à ce livre. Mais en même temps, j’ai toujours beaucoup gribouillé mes carnets de dessin, beaucoup joué avec l’improvisation. Donc parfois, quand j’avais trop le nez dans l’univers de Big Questions, ça finissait par me manquer. C’est comme ça que sont nés les Monologues, en réponse à mon besoin d’expérimentation, de liberté. Lire la suite

Phil Perfect, intégrale, de Serge Clerc – éd. Dupuis

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integralePhil Perfect est le héros d’une époque. Apparu pour la première fois dans les pages du magazine Rock & Folk en 1979, il tire sa révérence dix-huit ans plus tard dans Heavy Metal, version américaine de Métal Hurlant. Pastiche de Marlowe, ersatz pop de Tintin (avec l’ineffable Sam Bronx dans le rôle du Capitaine Haddock), Phil Perfect mène des enquêtes farfelues. Coupe de cheveux étudiée, épaules saillantes, pli de pantalon sophistiqué, il soigne sa démarche féline. Derrière l’humour d’une langue inventive et l’énergie rock’n'roll qu’elle dégage, la série baigne dans une mélancolie vaporeuse digne d’un film noir.

Sans se prendre au sérieux, le grand brun noie son chagrin d’amour dans l’alcool et l’aventure. Nid d’espion à Alpha-Plage (1982) synthétise toute sa modernité : dans ce faux récit d’espionnage où rien ne se passe, le plus cool des détectives n’enquête pas, ne sauve personne, et rate même le meurtre qui se déroule dans la lumière orangée d’une station balnéaire hors saison. L’utilisation de la voix-off ralentit la lecture et met en valeur le dessin souple et puissant. Nonchalant même dans le désespoir, foncièrement romantique derrière son chic imperturbable, Phil Perfect marche le long de la plage sous la pluie tiède, jette des pierres sur les mouettes, s’ennuie, pleure (seul), rit (de lui-même), boit (comme quatre). Tentant d’oublier la belle Vanina Vanille.

Comme le personnage qu’elle sert, l’esthétique fétichiste puise dans le passé pour modeler un style en osmose avec son époque. Serge Clerc repart du classicisme de la ligne claire d’antan et, pour ses décors, emprunte à la Californie mythique des années 1940 ou 1950 ses voitures rutilantes, son architecture art déco, ses meubles au design rétro, ses vêtements à la classe désuète. Introduite par une longue biographie illustrée de l’auteur, cette très belle anthologie réunit tous les travaux de Serge Clerc autour de son héros gominé en imper – histoires courtes, récits de 48 pages, affiches, publicités, dessin divers, mais aussi La Légende du rock’n'roll, dans laquelle Perfect nous raconte la Motown, les Sex Pistols ou Sinatra. Un ouvrage à la hauteur de l’élégance décontractée d’un auteur qui, avec quelques autres (Chaland, Ted Benoit), a incarné un nouvel âge de la bande dessinée adulte.

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du MocamboPhil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du Mocambo

Décembre 2012, 272 pages, 32 euros. Introduction de José-Louis Bocquet.

Pierre-Crignasse, de Fil & Atak – éd. Frémok

pierre crignasse struwwelpeter atak fil hoffmann fremok couverture Gamin allergique à l’autorité qui refuse de se coiffer et de couper ses ongles, le Struwwelpeter est devenu l’un des livres pour enfants les plus célèbres du monde. Imaginé par Heinrich Hoffmann au milieu du XIXe siècle, il fête sa centième édition dès 1876. Depuis, il a été traduit dans plus de 35 pays : en France, on l’affuble tour à tour du nom de Pierre l’Ebouriffé, Crasse-Tignasse ou Pierre-Crignasse. Aujourd’hui, les Berlinois Fil et Atak signent leur propre version de l’ouvrage du Docteur Hoffmann, catalogue d’enfants turbulents, désobéissants, roublards, mutins et récalcitrants. Chaque petit récit s’achève sur une morale drôle et cruelle, qui fait que la noirceur d’Hoffmann déconcerte toujours autant. Friedrich martyrise les animaux ? Il se fait mordre par un chien. Pauline joue avec des allumettes ? Elle finit dévorée par les flammes. Konrad refuse d’arrêter de sucer ses pouces ? On les lui coupe aux ciseaux. Et ainsi de suite pour Philipp, Hans, Kaspar… Les adultes, eux, paraissent ridicules, faibles et dénués d’autorité. “Les grands débloquent on dirait bien”, constate même un lapin (qui a failli tuer un chasseur).

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannMais derrière l’apparente sévérité, presque sadique, avec laquelle les garnements sont punis, la présente version met en valeur la fantaisie débordante d’Hoffmann, qui s’était lancé dans l’écriture de ses “histoires drôles et images cocasses” en réaction à la fadeur de la littérature enfantine. Très fidèles aux histoires originelles, Fil et Atak ajoutent leur grain de sel, manigançant de nouveaux prolongements aux aventures inventées il y a plus d’un siècle et demi. Par exemple, un cartable tombé dans le Rhin devient prétexte à une hilarante invasion de Peaux-Rouges asservissant l’Allemagne dans une joyeuse critique de la colonisation, qui ne jure absolument pas avec le ton d’Hoffmann puisqu’il abordait déjà, à l’époque, le thème du racisme. Ainsi, l’intrusion de Fil et Atak dans l’univers de Struwwelpeter se fait avec subtilité, sans tomber dans la modernisation forcée.

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannContrepoint idéal aux vers faussement désuets (et magnifiquement traduits en français) de Fil, Atak fait admirer ses couleurs flamboyantes, chaleureuses et expressives, ses compositions faussement naïves fourmillant de références, d’apparitions et de détails furtifs. Popeye, Tintin, Tic et Tac, mais aussi le Voyageur au-dessus d’une mer de nuages de Caspar David Friedrich, jouent à cache-cache dans un décor habité par une généalogie de héros de la culture pop. En superposant plusieurs couches de dessins, Atak donne encore plus l’impression que ses pages sont hantées par des nuées de personnages invisibles. Dans le même temps, alter ego des auteurs, un chat noir qui fume comme un pompier (emprunté au dessinateur underground américain Kaz) et un blanc qui rappelle Maneki-Neko (le chat porte-bonheur japonais) déambulent gaiement parmi ces exubérantes peintures. Seule l’ultime histoire est inventée de toutes pièces par Fil et Atak : elle met en scène Justin, petit garçon bien élevé qui reçoit à Noël la console de jeu qu’il attendait. Un gamin sans histoires pour une histoire sans folie ni rebondissement. Même le dessin, sobre et géométrique à la Chris Ware, a perdu sa frénésie, comme si le monde moderne avait désenchanté les enfants. Les morveux vicieux et les punitions féroces de Pierre-Crignasse nous manquent déjà…

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmann 3Traduit de l’allemand par Maud Qamar avec la collaboration du Professeur A, novembre 2011, 96 pages, 24 euros.

RENCONTRE AVEC CHARLES BURNS / Burns sous influences

A quelques jours du Festival d’Angoulême, retour sur l’un des albums retenus dans la sélection officielle 2011 : ToXic, de Charles Burns (que nous avions déjà évoqué dans ces colonnes il y a quelques mois). Œuvre entêtante, nébuleuse et morbide, ToXic ne cesse d’aller et venir entre rêve et cauchemar, passé et présent, fantasmes et réalité. Chaque relecture révèle un élément nouveau, une piste jusque-là négligée, un niveau de lecture supplémentaire. Sur cet ouvrage obsédant planent les ombres de deux figures littéraires majeures. Hergé d’abord, dont l’influence sur les graphismes de Burns semble plus prégnante que jamais : l’Américain a d’ailleurs conçu sa couverture en hommage à celle de L’Ile mystérieuse. William S. Burroughs ensuite, à qui l’univers halluciné et incertain de ToXic doit beaucoup. Charles Burns nous explique ce qu’ils représentent pour lui.

Tintin et la frustration

“Petit, j’ai évidemment été très marqué par les comics américains, notamment par Spider-Man. Mais la “ligne claire” d’Hergé a aussi eu beaucoup d’importance pour moi. Avant même que je ne sache lire, j’ouvrais les bandes dessinées de Tintin et je les regardais très attentivement, sans comprendre ce que je lisais. J’aimais admirer les dessins pendant des heures, reconnaître un personnage d’une page à l’autre. C’était à la fois très excitant, mais aussi mystérieux, intrigant : incapable de décrypter le texte, j’avais l’impression de ne pas pouvoir réellement pénétrer dans le monde que j’avais sous les yeux. Le plus frustrant, c’était de voir la quatrième de couverture des albums de Tintin, sur lesquelles il y avait ce dessin qui regroupait tous les personnages de la série. C’était la preuve qu’il existait d’autres livres, d’autres aventures auxquelles je n’avais pas accès… alors je m’amusais à les imaginer. Depuis, le trait d’Hergé n’a cessé de hanter mon travail, et aujourd’hui encore, je trouve son esthétique toujours très impressionnante, extrêmement vivante. Finalement, mon dessin est en perpétuel équilibre entre ces deux influences : Hergé d’un côté, et les comics de l’autre.”

Burroughs et le hasard

William Burroughs est évidemment une influence majeure de ToXic, j’admire son côté visionnaire. Je me suis particulièrement appuyé sur les Lettres de Tanger à Allen Ginsberg, et sur l’Interzone, le pays imaginaire, situé en Afrique du nord, qu’il créé dans son roman Le Festin Nu. J’ai beaucoup utilisé la technique du cut-up, qui me permet de construire mon histoire sur plusieurs niveaux, et de voguer de l’un à l’autre grâce à des images récurrentes. Seulement, la grosse différence entre Burroughs et moi, c’est que lui faisait reposer cette technique sur le hasard – ou, du moins, c’est ce qu’il prétendait. Au contraire mes livres sont contrôlés de bout en bout, ce n’est pas juste un assemblage improvisé. C’est peut-être encore plus vrai pour ToXic : le récit regroupe en fait trois intrigues liées par des connexions sémantiques ou esthétiques. Tout est calculé, millimétré, anticipé. La couleur, que j’utilise ici pour la première fois, devient un outil narratif supplémentaire, et suggère une autre lecture du récit. Si vous regardez bien, même les vignettes remplies d’une couleur unie ont un sens. Bref, je ne laisse aucune place au hasard. Il faut bien l’admettre, je suis complètement maniaque…”

Propos recueillis en novembre 2010.

A LIRE > L’article sur l’album ToXic, de Charles Burns.

ToXic, de Charles Burns – éd. Cornélius

Certes, la couverture, en écho à celle de L’Etoile mystérieuse, rend un hommage appuyé à Tintin – comme Charles Burns en a d’ailleurs toujours fait, notamment dans les pages de garde de ses précédents ouvrages. Mais si l’auteur de Black Hole utilise l’univers d’Hergé, c’est pour mieux nous déstabiliser : en affirmant, peut-être encore plus que d’habitude, la clarté de son trait et la simplicité de ses découpages, Burns crée un cadre rassurant pour mieux le vriller, évoque un univers familier qu’il s’acharne ensuite, malicieusement, à démonter. A l’image du bon vieux Milou le chien blanc qui semble réincarné dans Inky le chat noir, les codes de Tintin sont mis à mal, tandis que l’intrigue, construite sur trois niveaux, glisse vers cette paranoïa sinueuse que distille si bien l’Américain. Entre délire de drogué, hallucinations post-opératoires et fantasme SF peuplé d’extraterrestres et de figures monstrueuses, ToXic semble s’approfondir au fur et à mesure que l’atmosphère se gorge d’images marquantes. Les zooms deviennent presque abstraits, les perspectives subtilement exagérées se multiplient, et les personnages s’engluent dans les sables mouvants de l’intrigue. Rêve et réalité, présent et passé : tout s’entremêle dans un jeu subtil de correspondances visuelles et sémantiques, qui débordent même de l’album pour nouer des connexions avec d’autres albums de Burns. Finalement, plus qu’Hergé, c’est bien l’ombre de William Burroughs qui plane sur ce triptyque dont on attend la suite anxieusement. Les passages de science-fiction rappellent certains éléments de l’errance marocaine du romancier américain, et Charles Burns a repris sa fameuse construction en cut-up, s’appuyant sur des motifs récurrents pour faire progresser son récit au rythme des convulsions du cerveau malade de Doug. De quoi fomenter, une fois encore, un ouvrage obsédant et élégant, comme seul Burns sait en concocter.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Barbara & Emilie Le Hin, octobre 2010, 62 pages, 21 euros.

A LIRE > L’interview de Charles Burns, réalisée à l’occasion de la sortie de ToXic.