La Chute de M. Fernand, de Louis Sanders – éd. Le Seuil

Par Clémentine Thiebault

La Chute de M. Fernand Louis Sanders SeuilHiver 1979 au petit jour, l’envers du décor d’une boîte de nuit presque aux Champs-Elysées. Un corps froid dans la poubelle d’une arrière-cour, la tête en arrière, la bouche ouverte, un œil crevé. Le buste lardé de 17 coups de pic à glace, « comme dans les films ». Le peu qu’il reste de la splendeur de Fernand Legras, homérique marchand de faux tableaux. La collecte du moment pour le commissaire Cabrillac qui connait le bonhomme. Une célébrité malhonnête, gloire décatie dont les traces virevoltantes ramèneront le flic étonnant à Pigalle dans les lambeaux de la Bohème. Le 11 boulevard de Clichy et ses habitants à l’épicentre d’une histoire toute en ces teintes sombres et tapageuses qu’aime la nuit des peintres, des ateliers, des bars, des putes, des camés et des travelos. Les néons, les paillettes et l’esbroufe dans le sillage extravagant de ce « petit personnage huileux » qui gesticule comme un prestidigitateur dont on connait les trucs par cœur et qui parvient pourtant à fasciner. Immanquablement vêtu de son manteau en peau de gorille désormais pelé, flanqué d’un « chauffeur » occasionnellement au volant d’une Rolls ternie, monsieur Fernand pérore aux indulgents les souvenirs d’une Amérique disparue, reflet fantasmé d’une grandeur engloutie. Marilyn Monroe, James Dean, Jayne Mansfield, Henry Miller, Ronald Biggs à Rio furent des amis dont il barbouille le crédit usurpé sur les nuits parisiennes. Tentant de faire oublier la dèche, le procès à venir. Essayant de se refaire en faussaire, convoitant un faux Dufy, un nouveau souffle.

Une histoire d’art. De la mystification. Dans l’ombre fractale d’Orson Welles qui, lui, prévient d’emblée le spectateur rivé à F for Fake, que son film (semi-documentaire sur Elmyr de Hory – faussaire – et Fernand Legros – marchand de faux) parle « de tricherie, de fraude, de mensonge ».

Février 2014, 240 pages, 18,50 euros.

RENCONTRE AVEC ERIC MILES WILLIAMSON / Col bleu, colère noire

Eric Miles Williamson Bienvenue a Oakland Gris Noir beton interview photoPeut-être parce qu’il y parle de ce qu’il a connu jusqu’au pire, Eric Miles Williamson fait partie de ces auteurs qui ressemblent étonnamment à leurs livres. Massif et vacillant, brutal et poignant, spectaculaire mais sans esbroufe, provocateur, buveur lucide à la colère grondante et généreuse. Oakland dans tous ses romans, “aisselle puante de l’Amérique”, ville haïe dont la violence colle à la peau de ses habitants comme la gunite à celle des ouvriers. Alors, Gris-Oakland, Noir Béton ou Bienvenue à Oakland racontent le travail inhumain, les bruits assourdissants, la poussière, les outils, l’alcool, la folie, l’honneur, la haine et la misère, les hommes en morceaux qui touchent constamment le fond. Un monde sauvage, ruiné. Le tribut payé à l’Amérique.
Peu prophète en son pays, celui qui n’a jamais cessé d’être un ouvrier dans sa tête parle “des gens qui travaillent pour gagner leur vie, les gens qui se salissent et ne seront jamais propres, les gens qui se lavent les mains à la térébenthine, au solvant ou à l’eau de javel”. Il module son style, invective son lecteur, se met à nu et frappe juste. Il prévient d’ailleurs : “Don’t fuck with this man !”

Vos romans, particulièrement Noir Béton, apparaissent comme des livres sur la classe ouvrière tels qu’on n’en avait pas vus depuis les années 1930 ou 1940, depuis John Dos Passos, Jack London ou John Steinbeck. Comment expliquez-vous le vide entre ces deux générations ?

Après la Deuxième Guerre mondiale, la loi qu’on a surnommée le “G.I. Bill” finançait des études universitaires aux soldats démobilisés. Puis, à partir du milieu des années 1960, et jusqu’aux années 1980, les études supérieures sont carrément devenues gratuites : tous les pauvres de la classe moyenne ont pu aller dans les mêmes universités que les riches. Les Noirs, les Mexicains, tous. Pendant presque quarante ans, le temps d’une génération – ma génération. Puisque nous en étions capables, nous avons écrit sur nos vies, nous nous devions de raconter notre histoire, notre expérience, notre monde, comme dans Noir Béton ou dans les livres de Norman Mailer. Mais cette période est terminée. Reagan a détruit tout ça. Désormais, pour aller à l’université, il faut débourser entre 10.000 et 20.000 dollars, somme qu’un jeune étudiant ne peut pas récolter en travaillant. Nous resterons une génération unique, une anomalie de l’Histoire.

Puisque vous faisiez partie de cette génération capable de raconter un autre aspect de l’Amérique, avez-vous ressenti le devoir de le faire ?

Noir Beton Eric Miles Williamson Fayard noirJe suis devenu écrivain parce que je n’étais pas un musicien suffisamment doué. Mon père jouait de la trompette dans l’orchestre symphonique d’Oakland, comme mon grand-père avant lui. Moi, je n’étais pas aussi bon, et en plus je jouais du jazz, alors je ne pouvais jamais vraiment me faire plus de 40 dollars par soirée. Et puis j’ai fini par me rendre compte que les textes que j’écrivais étaient meilleurs que la musique que je jouais… Je ne me suis jamais senti investi d’une mission – sauf quand j’étais jeune et que je voulais raconter la vie des ouvriers au monde entier. Mais les ouvriers ne voulaient pas en entendre parler, et les riches n’en avaient rien à foutre.

C’est la colère qui sert de moteur à votre écriture ?

Sans doute. Toute ma vie, j’ai essayé de vivre dans des endroits accueillants, or, à chaque fois, j’atterris dans des coins cauchemardesques. Mon deuxième fils est né sur le sol du salon de ma maison, juste parce que nous n’avions pas de sécurité sociale. Maintenant, je vis près de la frontière mexicaine, j’ai une assurance, mais derrière chez moi, six personnes ont été décapitées dans les six dernières années, un hélicoptère militaire tourne constamment au-dessus de ma maison et il y a des mitraillettes au fond de mon jardin. Voilà où je vis, c’est ça mon Amérique. Et rien de ce que je n’écris ne me sortira de là. Je peux m’en échapper une semaine pour venir à Paris, parler avec vous, mais ma famille est dans ce trou, et tous les jours, j’ai peur qu’ils se fassent tuer dès qu’ils sortent de la maison. J’ai enseigné dans les quartiers noirs de Houston, maintenant j’enseigne aux Mexicains du fin fond du Texas : je n’ai pas cessé de fuir la pauvreté, mais je suis toujours retombé dedans. Lire la suite

Les dossiers de L’Accoudoir / Grisélidis Réal : écrivain, peintre, prostituée

griselidis real“Grisélidis a voulu qu’on inscrive sur sa tombe : Ecrivain, peintre, prostituée. Un seul cri lie tous ces mots. C’est donc qu’il faut les lire ensemble.” Jean-Luc Hennig livre sans doute ici une des clés pour mieux comprendre l’insaisissable “catin révolutionnaire” qui se fit connaître du public en devenant, au milieu des années 1970, l’une des figures du mouvement de revendication des prostituées. Mais elle fut aussi l’auteur de livres prodigieux, comme Le noir est une couleur, roman viscéral où sa vie sert de matériau à son récit. Aujourd’hui, en même temps que la réédition des entretiens de Grisélidis Réal avec le journaliste et écrivain Jean-Luc Hennig, les éditions Verticales publient Mémoires de l’inachevé, (1954-1993), un volume de correspondances bouillonnant complété par quelques textes courts.

memoires de l inacheve griselidis real verticales correspondance lettre couvertureLa pauvreté, la maladie, les hommes qui la maltraitent, les beaux-parents qui récupèrent la garde de ses enfants. Puis l’Allemagne, avec un ancien GI à moitié fou. A travers ses lettres, Grisélidis Réal raconte une vie torturée, où, même avant de se prostituer, la Suissesse est attirée par la marginalité. Le besoin d’argent se faisant de plus en plus pressant, elle devient Solange, “courtisane”, comme elle se définit elle-même. Un métier qu’elle revendique, sans honte. Une “torture, la démolition de l’âme et du corps”, “sensation d’humiliation et d’horreur” : épuisée, soutenue financièrement par quelques amis et éditeurs, elle arrête de vendre son corps en 1969. Le noir est une couleur paraît. Pourtant, en 1977, alors que rien ne l’y oblige, elle redevient une putain, comme par défi. Avec, paradoxalement pour cette farouche adversaire des “suppôts de Calvin” et des “larves religieuse frigorifiées”, un besoin presque christique d’apaiser la douleur des hommes : “Ils sont horriblement seuls. Personne les veut (…), ils n’ont rien du tout, ils en ont marre de se branler toute l’année.”

“Je passe ma vie à écrire des lettres, c’est un vice. La plupart du temps c’est un luxe qui paraît inutile… Mais peut-être pas tout à fait, allez savoir… elles font leur petit boulot, comme des rats qui rongent dans l’ombre, et un jour il y aura des trous dans les murs.”


Comme le suggère le titre, ces Mémoires de l’inachevé dévoilent une personnalité fluctuante, polymorphe, instable même. Un ensemble de contradictions qui forme un tout passionné, radical. Grisélidis Réal, c’est une matière brute qui se sculpte elle-même, s’appuie tantôt sur l’art, tantôt sur le sexe, tantôt sur l’amour, tantôt sur l’amitié ou la famille pour s’extirper du trou où la société l’a reléguée. Elle est une mère capable de tout faire pour ses enfants, et de les confier ensuite à d’autres pendant des mois. Une femme qui n’apprend jamais de ses erreurs, et qui, naïve, inconséquente et forte à la fois, se lance toujours tête baissée dans des aventures perdues d’avance. Elle est un martyr capable de tout sacrifier pour un amant qui la bat pendant des années, une combattante infatigable des droits des putains ou des taulards.

le noir est une couleur griselidis real couverture balland 1974 romanProstituée ? “Peut-être le seul métier au monde où vous êtes totalement libre.” Cette soif inextinguible de liberté, la Tzigane va chercher à l’apaiser par tous les moyens. La peinture d’abord ; l’écriture surtout. Dès le milieu des années 1950, soit vingt ans avant la parution de son premier roman, ses lettres révèlent déjà un talent littéraire qui ne cesse de s’affiner, de se renforcer, de se décupler au fil de ces échanges épistolaires. Avec ses interlocuteurs prestigieux (l’écrivain suisse Maurice Chappaz, la photographe Suzi Pilet, le peintre Henri Noverraz, les éditeurs Bertil Galland et André Balland…), elle se prend au jeu de l’écriture et cisèle de véritable petits récits, dans lesquels elle met en scène son quotidien. Elle n’écrit jamais pour elle-même, dans l’optique de créer une œuvre littéraire, mais toujours dans un rapport de séduction : écrire naît avec l’autre, pour l’autre, dans un étrange jeu de désir. Mais plus encore que l’envie, c’est le besoin d’écriture qui transpire ici à chaque ligne. Lire la suite