Nous sommes tous morts, de Salomon de Izarra – éd. Rivages

Nous sommmes tous morts Salomon de Izarra Rivages“Ils sont tous morts… Les cadavres de ceux que nous n’avons pas réussi à manger pourrissent patiemment dans la cale, entassés les uns sur les autres.” Dès les premières phrases du livre, Salomon de Izarra instille cette atmosphère horrifique incertaine, qui nous empêchera de lâcher son roman avant la fin. 1927 : un baleinier essuie une tempête terrible, et se réveille le lendemain pris dans les glaces. C’est le début d’une tragique immobilité. Huis clos, tension dans l’équipage, inquiétude rampante. Faim, cauchemars nocturnes et panique diurne.

La quatrième de couverture cite à juste titre Stevenson ou Lovecraft, mais l’on pense aussi, entre autres, aux mésaventures du radeau de la Méduse croisées avec Dix Petits Nègres, ou à Henry James perturbé par la traversée en bateau de Dracula. Evoquant subtilement les maîtres du fantastique et des récits maritimes, Nous sommes tous morts a gardé de cet héritage une des formes les plus classiques du genre, le journal, parfaitement exploitée ici. Salomon de Izarra a ce talent pour s’avancer dans des contrées incertaines, marchant sur l’arête glissante qui sépare réalité et fantastique, folie et manipulation. Il a en plus l’intelligence de ne pas en faire trop (un récit ramassé de moins de 150 pages), sondant l’affaissement de ses personnages qui, jour après jour, s’embourbent dans la peur et perdent leur foi en leur propre humanité – notamment lors d’une sidérante scène de repas cannibale. Le genre d’auteur capable de vous transformer une simple brume en une présence angoissante, une ombre insignifiante en une bête qui rôde, et un peu de glace en début de psychose. Un premier roman ensorcelant de bout en bout.

Mai 2014, 132 pages, 15 euros.

Nous avons toujours vécu au château, de Shirley Jackson – éd. Rivages/Noir

Nous avons toujours vecu au chateau Shirley Jackson Rivages Noir“Je m’appelle Mary Katherine Blackwood. J’ai dix-huit ans, et je vis avec ma soeur, Constance. J’ai souvent pensé qu’avec un peu de chance, j’aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l’index est aussi long que le majeur, mais j’ai dû me contenter de ce que j’avais. Je n’aime pas me laver, je n’aime pas les chiens, et je n’aime pas le bruit. J’aime bien ma soeur Constance, et Richard Plantagenêt, et l’amanite phalloïde, le champignon qu’on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés.”

En quelques lignes seulement, Shirley Jackson (1916-1965) impose l’atmosphère étrange qui guidera tout son roman. Immédiatement, avec cette liste bancale, elle insinue une pointe de bizarre, lorgne vers le fantastique et installe une ambiance macabre, tendue par le mystère de la mort de la famille de Mary Katherine. Rapidement, on comprend que tout le village déteste les Blackwood, qui vivent coupés du monde dans leur magnifique demeure : Mary Katherine est la seule qui descend au bourg pour faire les courses deux fois par semaine, tandis que sa grande sœur Constance se cloître dans la maison et que l’oncle Julian, vieux et handicapé, seul rescapé du dîner à l’arsenic qui emporta le reste de la famille il y a six ans de ça, semble avoir perdu la raison, et rejoue sans cesse le jour du drame.

Qui a tué les Blackwood ? Pourquoi tout le village hait-il viscéralement cette famille ravagée ? Quel secret lie si intimement les deux sœurs ? Avec un ton à la fois moderne, mais aussi fortement imprégné du charme gothique du Tour d’écrou d’Henry James par exemple, Nous avons toujours vécu au château (1962) navigue entre deux eaux. Le chat, la présence magnétique de la forêt ou la superstition de Mary Katherine donnent l’impression que l’intrigue pourrait perdre pied, chavirer dans le fantastique. A moins que ce ne soit les personnages, paranoïaques et empêtrés dans leur mal-être, qui chavirent dans la folie.

Avec un savoir-faire cruel, Shirley Jackson joue de ces menaces diffuses pour épaissir encore le silence qui entoure ce foyer maudit. Inquiétant lorsque l’auteur de La Maison hantée décortique les tensions, les non-dits et les haines qui rongent les Blackwood, le récit devient carrément anxiogène lorsqu’il les force à affronter le monde extérieur, et raconte, pour ainsi dire, une chasse aux sorcières dans les Etats-Unis des années 1960. Un chef-d’œuvre tourmenté, sur la folie et la méchanceté du genre humain, auquel la nouvelle traduction de Jean-Paul Gratias redonne toute son ambiguïté.

We Have Always Lived in the Castle. Nouvelle traduction intégrale de l’anglais (Etats-Unis) de Jean-Paul Gratias, edition de poche, 240 pages, 8,65 euros.

Le blanc va aux sorcières, de Helen Oyeyemi – éd. Galaade

Le blanc va aux sorcieres Helen Oyeyemi Galaade couvertureSe plonger dans Le blanc va aux sorcières, c’est renouer avec une atmosphère magique que l’on n’avait pas côtoyée depuis longtemps. Dans une Angleterre qu’on jurerait en noir et blanc, écrasée par les falaises crayeuses qui dominent Douvres, se dresse la maison des Silver, qui abrite la famille de Miranda depuis quatre générations désormais. Corridors immenses, escalier en colimaçon, vieil ascenseur déglingué : le nouveau foyer, avec ses airs de château, fait le bonheur des enfants. Pourtant, subrepticement, à la mort brutale de la mère, les choses s’étiolent, la situation dégénère. Le personnel s’enfuit, d’étranges événements surviennent, et la jeune Miranda, maigrissant à vue d’œil, semble perdre pied.

En reprenant les codes d’un fantastique très classique à l’élégance victorienne (la maison hantée, les jumeaux étrangement liés, la gouvernante perspicace…), Le blanc va aux sorcières rappelle évidemment les univers diaphanes d’Edgar Allan Poe ou Henry James, anxiogènes et fascinants à la fois. Aux effets spectaculaires, Helen Oyeyemi préfère ce louvoiement entre rêve et réalité, semant des indices, insinuant le doute par petites touches, troublant notre perception du récit par des détails furtifs. La multiplication des narrateurs nous oblige à rester sur le qui-vive, chaque personnage percevant différemment l’oppressante présence de la vieille bâtisse. Jusqu’à ce que, soudainement, ce soit la maison elle-même qui prenne parfois la parole, avant de se taire aussi vite. On ne sait jamais si l’on doit avoir peur ou non, la jeune Anglaise d’origine nigériane s’appliquant à brouiller les frontières de son monde élastique – les personnages vivants ressemblent d’ailleurs à des ombres, tandis que des spectres paraissent presque palpables. Discrètement, Helen Oyeyemi parvient même à tirer son conte vers la modernité, évoquant les difficultés de l’enfance ou le racisme, sans pour autant nuire à l’envoûtement de son histoire ténébreuse.

Traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, septembre 2011, 330 pages, 20 euros.