Bienvenue à Oakland, de Eric Miles Williamson – éd. Fayard

bienvenue a oakland welcome Eric Miles WIlliamson fayard couvertureDans l’ombre de la scintillante San Francisco, de l’autre côté de la baie, s’étalent des kilomètres de docks dominés par des grues menaçantes, des rues décharnées, des friches industrielles lugubres. Bienvenue à Oakland, berceau des Black Panthers, territoire des Hell’s Angels, mais surtout d’un paquet de moins que rien, de laissés-pour-compte qui s’échinent à travailler comme des forcenés pour pouvoir payer leur coup, le soir venu. Né dans cette “aisselle puante de l’Amérique”, soutenu par un père qui n’est pas le sien, survivant à un frère mort d’avoir trop picolé et à un autre dépecé sous ses yeux par un gang mexicain, T-Bird a grandi parmi ces artères sordides. Son corps porte fièrement les cicatrices de toutes les violences qu’il a subies, de tous les emplois qui ont, petit à petit, imprimé leur marque – et leur odeur – sur sa peau usée trop vite. Gamin, il ramassait les crottes dans la rue contre une pièce ; grand, le voilà éboueur, obligé de vivre dans son camion répugnant afin d’économiser l’argent qui lui permettra d’avoir son chez lui.

Aux antipodes de l’écriture minimaliste et de la tension aiguisée de Noir Béton (2008), qui situait Eric Miles Williamson dans la lignée de Steinbeck ou Dos Passos, Bienvenue à Oakland est traversé par une rage dévorante, habité par une écriture fiévreuse qui semble se consumer sous nos yeux. La voix de T-Bird donne corps à une cité chtonienne et anime des personnages invraisemblables, Noirs, Latinos ou Blancs essorés par la vie, parfois à la limite de la folie comme cet ancien militaire qui se prend pour Rambo. La brutalité de ces existences, martyrisées par une Amérique qui les a abandonnés sur le bord de la route (ou par les ex-femmes et leurs pensions alimentaires), se mue en une fresque grotesque, presque drôle. Multipliant les digressions, les parenthèses et les anecdotes sans pour autant freiner l’élan bouillonnant du roman, T-Bird bouscule le lecteur. Plutôt que d’essayer d’attirer sa pitié, il le prend à partie, lui postillonne à la face ce “tu” accusateur, hargneux.

“Tu veux du parfait ? T’as qu’à lire les putains de bouquins de quelqu’un d’autre. (…) Je veux qu’en tournant la dernière page de mon bouquin tu ressentes un peu d’inquiétude, juste un peu, que tu te sentes un peu concerné, mon petit bonhomme, ma petite dame, que tu te dises que peut-être, ce n’est qu’un peut-être, mais que c’est peut-être toi qu’on va se faire. Peut-être qu’on est tout simplement en train d’attendre le bon moment pour te faire la peau.” (pages 192-193)

Coincé dans un monde dont il aimerait s’échapper mais auquel il est enchaîné à jamais, T-Bird ressasse sa frustration, hurle sa haine des autres. Ceux qui ont eu la chance de naître ailleurs, loin de cette baie polluée sur laquelle vient s’échouer une eau goudronneuse, chargée de toutes les saloperies que régurgite la ville. Et pourtant, parmi les ronces de ces mots acides, Eric Miles Williamson arrive à déceler la beauté dans le cauchemar, et à rendre poétique les coupe-gorge miteux d’Oakland – jusqu’à affirmer, provocateur : “C’est beau, des dobermans et des pit-bulls en train de réduire en charpie des mômes qui ont sauté le mur d’une propriété privée”. Au désenchantement et à la misère, T-Bird et ses compatriotes opposent leur fierté dérisoire, la solidarité de ceux qui pataugent dans la même mélasse. Et cette liberté pure, infinie, survenant seulement quand on n’a plus rien à perdre, et qui rend ce roman si étourdissant. “Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu’on baigne dans le désespoir absolu. L’espoir c’est pour les connards. Il n’y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, août 2011, 412 pages, 22 euros.

 

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Hell’s Angels, de Hunter Thompson – éd. Folio

hells angels hunter thompson poche folio couverture harley davidsonParu en 1965, Hell’s Angels assoit la célébrité d’un journalisme nouveau, dit “Gonzo”. Hunter S. Thompson réinvente le reportage, collant son sujet au plus près et s’appuyant sur la fiction pour approcher au mieux la réalité. Il passe ainsi une année à côtoyer les fameux barbus en Harley Davidson, à les suivre dans leurs périples, à batailler pour défendre sa ration de bière, gagnant peu à peu leur confiance. Comme toujours avec Thompson, la subjectivité revendiquée de son travail finit par déboucher, à force de nuances et de contradictions, sur un portrait d’une qualité remarquable. Alors que la plupart de ses confrères, et même les plus sérieux (New York Times et compagnie), s’embarquent en 1965 dans une paranoïa délirante, considérant les anges du bitume comme des tueurs patentés, des hordes de Barbares motorisés toujours prêts à mettre à feu et à sang des villages d’innocents citoyens américains, Thompson choisit un angle discordant. Au lieu de se contenter des dépêches officielles et des rapports d’une police qui, visiblement, raconte n’importe quoi pour dissimuler son ignorance, le futur auteur de Las Vegas Parano prend le taureau par les cornes, et signe un livre aussi riche qu’excitant.

hells angels hunter thompson sonny barger harley davidsonA cause d’une poignée de faits divers sordides pour lesquels ils sont souvent tenus responsables à tort, les Hell’s Angels deviennent la nouvelle terreur des routes américaines, victimes d’une campagne de presse alarmiste décuplée par un sensationnalisme malsain. Alors qu’en mars 1965, les motards en noir sont si peu nombreux qu’ils sont sur le point de disparaître, cette pub inattendue leur redonne un coup de fouet, si bien qu’ils deviennent en quelques semaines, renversement de situation, les nouveaux rebelles de l’Amérique alternative. Idoles des étudiants de Berkeley, plus populaires que les Beatles, ils partagent des soirées avec Allen Ginsberg ou Ken Kesey, troquant même leur sacro-sainte bière contre du LSD, beaucoup plus tendance.

Plus qu’une enquête sur le gang des Angels, qui s’avèrent rapidement crétins, brutaux, voire pathétiques, Hunter Thompson transcende son sujet pour montrer comment ces sauvages deviennent l’un des catalyseurs de la société changeante des années 1960 – bien malgré eux d’ailleurs. Fabriqués par le cinéma et les médias, les Hell’s Angels se font dépasser par l’image de Robins des bois qu’on leur affuble. Ils tentent tant bien que mal de s’y conformer, avant de sombrer bien vite, comme lorsqu’ils se retrouvent à tabasser des étudiants dont ils étaient les idoles aux côtés des forces de l’ordre qu’ils exècrent pourtant.

Hunter S Thompson carte de presse presscard journaliste gonzo

Avec son style enlevé, son ironie grinçante et un sens inné de l’image cartoonesque, Hunter Thompson déconstruit un mythe de l’Amérique moderne. Il tente de comprendre comment les Etats-Unis arrivent à se fabriquer des héros cathartiques, fascinant cette “nation de débiles et de trouillards, souffrant d’une regrettable pénurie de révoltés”. Et c’est sans doute là le seul mérite de ces bikers errants, qui seront parvenus à dynamiter une société sclérosée, “en vrais anars, avec leur loyauté suicidaire, leurs rituels, leurs noms de guerre et leur conviction d’être en guerre contre un monde injuste”. Pas mal, pour une bande de perdants fanas de mécanique. Comme le dit l’un des leurs : “Ouais, j’suis peut-être un perdant… Mais t’as devant toi un perdant qui va foutre une sacrée merde avant de quitter cette terre.”

Edition de poche, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Durastanti, mai 2011, 390 pages, 7,30 euros.

A LIRE > Notre article sur Hunter Thompson et le journalisme Gonzo.

Rouge gueule de bois, de Léo Henry – éd. La Volte

couverture roman Leo Henry rouge gueule de boisCertains écrivains ont compris que parfois, c’est en racontant les choses autrement que l’on capte le mieux le parfum d’une époque. Léo Henry en fait partie. Pour redonner vie au bouillonnement américain des sixties, coincé entre le rêve (la conquête spatiale), la peur (la Guerre froide) et encore embrumé dans les vapeurs hippies, il choisit de concentrer une décennie d’événements au cours du chaud mois de juillet 1965. Tant pis pour la vraisemblance historique, tant mieux pour ce roman vertigineux, mené à une vitesse folle par un chauffard avec 3 grammes d’alcool dans le sang. Jusque-là auteur d’une poignée de nouvelles et de quelques scénarios pour la bande dessinée, Léo Henry décide de tout donner, et surcharge son premier roman de références diverses, de gags et, surtout, de confrontations improbables.

Construit autour de la rencontre éthylique entre l’écrivain américain Fredric Brown et le réalisateur dandy Roger Vadim dans un bouge paumé au fin fond de l’Arizona, Rouge gueule de bois mélange les genres avec démesure, entre science-fiction à la Burroughs et road trip gonzo façon Las Vegas Parano, entre Kerouac et les pulps, entre les filles aux formes généreuses de Russ Meyer et le roman noir. Sans complexe, il enchaîne les péripéties comme ses personnages enfilent les verres, convoquant pour sa fin du monde des Hell’s Angels cannibales, des morts-vivants, le FBI, des extraterrestres, Barbarella ou une secte nudiste. Loin de mettre un peu d’ordre dans ce maelström pop, l’écriture enflée et sinueuse de Léo Henry ajoute encore au désordre ambiant. Et quand l’intrigue reprend sa respiration et que tout se calme, Henry parvient même à devenir réellement émouvant, comme dans ces dernières pages qui donnent au récit une nouvelle perspective. Si Rouge gueule de bois nous perd parfois, ses quelques défauts sont vite gommés par la décharge électrique qui traverse ce roman. Révélant un auteur intrépide, casse-cou et très prometteur.

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Mars 2011, 336 pages, 18 euros.