RENCONTRE AVEC LARRY FONDATION / Entre les gangs et le McDo

En une centaine de pages, Sur les nerfs s’immerge dans les rues délabrées de Los Angeles. Des éclats de voix, des bribes d’action, des morceaux d’histoires forment un assemblage d’instantanés qui explose la traditionnelle narration romanesque. Larry Fondation lui préfère une prose brute et nerveuse, vision elliptique d’un monde à la noirceur que l’on soupçonnait à peine. Des junkies, des sans-abri, des jeunes rongés par l’ennui, à peine dérangés par la violence qui les enserre. Ecrivain en colère, citant le rappeur Ice Cube aussi facilement qu’Albert Camus ou le photographe Cartier-Bresson, Larry Fondation réfléchit à la meilleure manière de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

Vous êtes médiateur social à Los Angeles, dans le quartier de Compton, depuis une vingtaine d’années. Cela a-t-il influé sur votre vocation d’écrivain?

J’ai eu la chance d’aller à l’université, contrairement à la plupart des jeunes autour de moi. Je ne m’y sentais pas à ma place, j’étais comme un poisson hors de l’eau. Alors quand j’ai obtenu mon diplôme, je me suis senti investi d’une mission : j’ai compris que j’étais comme les déshérités que je côtoyais, et que je pouvais peut-être les aider. Je me suis politisé, et j’ai su que je devais faire quelque chose, écrire sur eux, et sur la manière dont ils étaient mis à l’écart de la société. Après avoir été journaliste, je suis devenu médiateur pour apprendre aux habitants marginalisés à se battre pour eux-mêmes, politiquement. L’écriture participe du même mouvement, même si les démarches sont opposées : en tant que médiateur, je dois rester positif, soutenir, aider, remonter le moral. Je dois toujours entretenir l’espoir. En tant qu’écrivain par contre, c’est l’inverse : je montre ce qui arrive aux gens qui n’ont plus la force de combattre, je donne la parole à ceux qui ne peuvent jamais s’exprimer, je tente de formuler leur malaise.

Vos livres naissent donc de votre colère face à ces inégalités sociales ?

Larry Fondation crédit Jessica GarrisonLa colère est une réponse logique à cette situation. C’est même la seule réponse possible. Aux Etats-Unis, la seule valeur est la liberté. Liberté, liberté, liberté, rien d’autre, c’est leur devise. Les gens sont individualistes. En France, la mentalité est plus collective, vous parlez de liberté, mais aussi d’égalité et de fraternité. Pourtant, il y a de plus en plus de sans-abri, même chez vous, je le remarque à chaque fois que je viens. La politique de Nicolas Sarkozy a enfoncé les gens qui étaient déjà en bas de l’échelle, et a mis à mal la solidarité en marginalisant les plus pauvres. C’est pour ça qu’il faut toujours rester très vigilant sur ces questions : les hommes politiques ont tendance à manipuler les gens pour les détourner des vraies questions – comme le mouvement républicain Tea Party, aux Etats-Unis, qui arrive à faire croire à des Américains désespérés que la lutte contre le mariage homosexuel est une question primordiale. C’est complètement faux, c’est une diversion : le vrai problème, au jour le jour, c’est de trouver un boulot, de nourrir sa famille, d’avoir accès aux soins…

Historiquement, de nombreux écrivains américains se sont intéressés aux déshérités : John Dos Passos, John Steinbeck, Upton Sinclair, Jack London… Aujourd’hui pourtant, cette tradition semble bien lointaine. Comment l’expliquez-vous ?

Tout à fait. Par exemple, personne ne parle des SDF. Nous ne sommes qu’une poignée, avec William Vollmann ou Eric Miles Williamson, à parler de ces gens qui, pourtant, sont de plus en plus nombreux. Il n’y a jamais eu de conscience de classe aux Etats-Unis, il faut avoir vécu aux côtés de la misère pour en parler. Jack London n’a pas été à l’université, il a été ouvrier, vagabond. Idem pour Hemingway qui a été conducteur d’ambulances pendant la Première Guerre mondiale. Mais maintenant, tous les écrivains sont diplômés de ce satané MFA, Master of Fine Arts, qui devient de plus en plus indispensable sur un CV si tu veux qu’un éditeur te signe. Forcément, quand tu peux te payer un master à 12.000 dollars par an, tu perds le lien que tu pouvais avoir avec la population, et tu te mets à écrire pour une élite. Pourtant, les pauvres lisent, ce sont les types du marketing qui pensent qu’ils ne sont pas une bonne cible. Malheureusement, en Amérique, écrire est devenu un sport de riche. Comme le polo. Mais comment tu fais pour jouer au polo si tu es pauvre ? Où est-ce que tu trouves un putain de cheval dans les ghettos de L.A. ? A moins de chevaucher un pitbull avec une batte de baseball à la main… Lire la suite

Dans le tourbillon, de José Antonio Labordeta – éd. Attila

Dans le tourbillon Jose Antonio Labordeta Attila couverture Paz BoiraLe tourbillon de José Antonio Labordeta est d’abord un tourbillon de mots. Virevoltant d’un personnage à l’autre, captant les éclats épars de leur pensée, des bribes de leurs dialogues, il ne se repose jamais. Au lecteur de reconstituer, à partir de ces fragments, la chronologie des événements et la destinée des protagonistes. Sans doute à l’aube de la guerre civile espagnole, même si cela pourrait être n’importe quelle guerre, n’importe où, un village perdu au milieu des montagnes se déchire. Les tensions politiques deviennent le prétexte à un déchaînement de violence qui ravive les rancoeurs de la petite communauté. L’affrontement entre le pouvoir traditionnel, symbolisé par le juge et ses acolytes, et la frange de la population sensible aux idées syndicalistes et ouvrières tourne au vil règlement de compte. Les jalousies, les frustrations et les haines n’ont plus grand-chose à voir avec la politique. Personnage ambigu, cruel et pathétique à la fois, l’usurier du village cristallise tout le ressentiment de ses concitoyens, il sera le catalyseur du drame qui se noue.

Chasses à mort, exécutions sommaires, violence incontrôlée : la première goutte de sang excite les hommes comme des bêtes trop longtemps domestiquées qui, d’un coup, retrouveraient leur sauvagerie primitive. Dans ce décor carbonisé par un soleil assassin, les bas instincts remontent brutalement à la surface, l’ivresse de la brutalité contamine les esprits – “Maintenant je sais que les mots ne pèsent rien face aux faits, que le sang noie le dialogue et que l’espoir se perd dès les premières questions, les premières accusations (…)”. Les faibles profitent du chaos pour prendre la place des forts ; bourreaux et victimes intervertissent leurs rôles dans une valse macabre.

Ample, illuminée, incantatoire, l’écriture de Labordeta lorgne vers la poésie ou le théâtre. Elle puise dans sa beauté la force de nous raconter le pire, montrant comment l’homme civilisé peut, en un claquement de doigts, redevenir la plus féroce des créatures. Au point d’être ahuri par sa propre fureur, comme au sortir d’un mauvais rêve : “Je n’arrive pas encore à comprendre comment on a pu se jeter sur eux, comment on a pu tirer à tout-va, comment on a pu les laisser sur le carreau sans aucune autre forme de procès, puis filer. La haine nous tordait-elle les tripes au point d’en arriver là ? Je ne comprends pas, je n’arrive pas à comprendre.”

Traduit de l’espagnol par Jean-Jacques & Marie-Neige Fleury, octobre 2011, 164 pages, 15 euros. Illustré par des gravures de Paz Boïra. Postface de Antonio Pérez Lasheras.

Dans l’Etat le plus libre du monde, de B. Traven – éd. L’Insomniaque

dans l etat le plus libre du monde b traven ret marut insomniaque couvertureFormidable romancier, B. Traven a toujours fait preuve, dans ses récits, d’un engagement virulent. La Révolte des pendus, narrant le soulèvement d’ouvriers indiens à l’aube de la révolution mexicaine, en est le meilleur exemple : avec une hargne partisane, ce roman dénonce l’inhumaine exploitation des travailleurs, torturés, spoliés, otages d’un système de dettes qui les oblige à se soumettre à des tâches inhumaines. Or, avant de devenir l’un des auteurs le plus célèbres du XXe siècle, Traven fut un des agitateurs politiques les plus en verve dans l’Allemagne de la fin de la Grande Guerre, puis sous la République de Weimar. A l’époque, ce personnage insaisissable était connu sous le nom de Ret Marut.

A la tête du journal Der Ziegelbrenner (“le fondeur de briques”), dont il est d’ailleurs à peu près le seul contributeur, Marut-Traven fait de chacun de ses articles un brûlot véhément contre le pouvoir en place. Alors que la Bavière passe sous un joug de plus en plus autoritaire, qui n’hésite pas à exécuter ses opposants politiques, il enchaîne les articles durs, cinglants, acides. La presse ? En l’état, il faut l’anéantir, ou redonner aux journalistes leur indépendance perdue depuis que la publicité a fait son entrée dans les pages des périodiques. Une deuxième guerre mondiale ? C’est pour bientôt, si l’on ne combat pas les va-t-en-guerre, déjà prêts, en 1919, à en découdre une nouvelle fois. La bourgeoisie ? Elle mérite d’être passée au fil de l’épée vu son comportement sanguinaire et tyrannique.

On l’aura compris, Ret Marut n’est pas du genre à faire dans la demi-mesure. “Le gouvernement peut me tuer. Je n’y perds rien. Mais le gouvernement perd un homme, qu’il comptait gouverner. Et qu’est un gouvernement sans homme à gouverner ?” Revendiquant son indépendance, Marut prône l’insoumission, humilie le gouvernement, incendie la justice. Malgré leur militantisme corrosif, ses textes ne perdent pas leur perspicacité, l’analyse socio-politique qu’ils développent n’en apparaît que plus pertinente. Et parfois, derrière l’insolence et le combat, il laisse entrevoir, comme dans le récit de sa capture, l’écrivain qui est en lui, le B. Traven encore en germe.

Réédition, traduit de l’allemand et préfacé par Adèle Zwicker, avril 2011, 100 pages, 8 euros.

L’homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura – éd. Métailié

Et si un coup de piolet asséné un soir d’août 1940 résumait le XXe siècle ? Si l’assassinat de Léon Trotski par Ramón Mercader cristallisait tous les espoirs gâchés d’une utopie, le basculement définitif des aspirations révolutionnaires dans un maelström sordide de meurtres de masse et de jeux de pouvoir ? Délaissant exceptionnellement le détective havanais Mario Conde, Leonardo Padura signe un ouvrage dense, qu’il considèrera sans doute comme le plus important de sa carrière, entre espionnage et roman historique, peuplé de personnages réels (André Breton, Frida Kahlo, George Orwell…). Construit comme un récit à trois voix autour de Trotski, de l’assassin en devenir Ramón Mercader et d’un écrivain cubain raté qui décide de raconter cette histoire plusieurs dizaines d’années plus tard, L’homme qui aimait les chiens fouille les entrailles du siècle dernier.

De la guerre d’Espagne à la chute de l’Union soviétique, en passant par la Seconde Guerre mondiale ou la Révolution russe, Padura se sert des trajectoires de ses personnages pour échafauder une riche réflexion sur l’utopie communiste et l’engagement idéologique. Le résultat souffre de quelques longueurs : les 150 premières pages, presque dénuées de dialogues, submergées par la documentation, manquent de vivacité, tandis que la fin du livre, trop explicite, paraît redondante. Le style s’en ressent, moins souple, moins fringant qu’à l’accoutumée, comme si l’écrivain cubain avait du mal à se détacher d’une intrigue qui le touche dans sa chair. Rien de rédhibitoire pourtant : une fois atteint son rythme de croisière, L’homme qui aimait les chiens impressionne par son amplitude, la tension ne cessant de croître jusqu’au paroxysme, lorsque la mort du dissident russe devient imminente.

Violente charge antistalinienne, ce texte raconte le brutal dégrisement de ceux qui voyaient dans le communisme l’incarnation d’un avenir alternatif. Leonardo Padura, issu de cette “génération des naïfs, des romantiques qui avaient tout accepté et tout justifié, les yeux tournés vers l’avenir”, y a cru – ou a voulu y croire – jusqu’au bout. Jusqu’à ce que l’URSS entraîne dans sa chute l’économie cubaine qu’elle maintenait sous perfusion. En quelques semaines, l’électricité devient un luxe, la nourriture se fait rare, l’essence disparaît. L’Histoire officielle s’effrite, et la vérité sur la terreur communiste éclate. L’écriture de ce roman, initiée dès les années 1990, apparaît dès lors pour Leonardo Padura comme un exercice cathartique, résultat d’une longue quête identitaire – Trotski rejoint d’ailleurs les nombreuses figures de l’exil qui hantent depuis toujours l’œuvre du Cubain. Une plongée dans les arcanes de la sinistre machine stalinienne qui, au lieu d’améliorer l’existence de ses adeptes, a fini par faire de la peur une “forme de vie”.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas, janvier 2011, 672 pages, 24 euros.

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