Le Retour, de Dulce Maria Cardoso – éd. Stock/La Cosmopolite

Le Retour Dulce Maria Cardoso Stock La Cosmopolite “Il y avait des rapatriés des quatre coins de l’empire, l’empire était là, dans cette salle, un empire fatigué, à la recherche d’un toit et de quoi manger, un empire vaincu et humilié, un empire dont tout le monde se foutait.” La Révolution des œillets a mis fin au régime autoritaire des héritiers de Salazar, et en 1975, parmi les bouleversements engendrés par l’arrivée de la démocratie pointe la décolonisation. En quelques semaines, les colons installés parfois depuis plusieurs générations doivent tout abandonner pour fuir, vite, et rejoindre le Portugal.

C’est à travers les yeux de Rui, adolescent qui doit quitter l’Angola avec sa sœur et ses parents, que Dulce Maria Cardoso raconte ce “retour”. Avec une maîtrise littéraire encore plus grande que dans l’époustouflant Les Anges,Violeta (2006) qui ne se composait que d’une seule phrase, la Portugaise prouve à nouveau son talent pour incarner, à travers un personnage, non seulement l’histoire d’une vie, mais aussi celle de tout un pays. Et cette fois encore, le phrasé est torrentiel, les mots se déversent comme des souvenirs qui se bousculeraient en remontant à la surface, au point que la première partie angolaise du roman se lit en un souffle, inarrêtable. Tour à tour enthousiaste, excitée, haineuse, désappointée, la voix de Rui tourbillonne.

Et la voix nous raconte. La nostalgie du paradis perdu, l’exil, la stupeur de débarquer soudain dans la mère patrie idéalisée, où l’on n’avait en fait jamais mis les pieds. “C’était étrange de fouler le sol de la métropole, c’était comme si on était en train de pénétrer dans la carte qui était accrochée dans notre classe. Par endroits la carte était déchirée et on voyait un tissu sombre et sale derrière, un tissu rigide qui maintenait la carte entière tendue.” Le poids de la honte, l’incertitude du lendemain, les cicatrices sur les corps, l’accueil aigre des métropolitains, l’hôtel cinq étoiles aux airs de prison, la misère aussi. Le froid, qui fend les lèvres et les fait saigner quand on rigole, loin d’un Angola enchanteur dont les reflets rappellent les films de Miguel Gomes.

Tout en racontant l’intrusion brutale d’un adolescent insouciant dans le monde des adultes, Dulce Maria Cardoso ausculte avec sagacité l’ambiguïté de ce moment de flottement, cette “période agitée” qui voit le Portugal prendre conscience de sa fragilité, et se redécouvrir après des décennies de dictature. Ardent, émouvant et magistralement mené, Le Retour s’affirme comme le premier grand roman de 2014.

O Retorno. Traduit du portugais par Dominique Nédellec, janvier 2014, 310 pages, 20 euros.

La Servante et le catcheur, de Horacio Castellanos Moya – éd. Métailié

La Servante et le catcheur Horacio Castellanos Moya MétailieSan Salvador à feu et à sang. Les forces de l’ordre, regroupées dans leur “Palais noir”, font des raids dans leurs 4×4 blindés pour kidnapper, violer, assassiner, torturer. Les étudiants, devenus maîtres dans l’art de la guérilla, sont prêts à mourir pour leur cause, à quitter le cocon familial pour entrer dans la clandestinité à l’âge où ils devraient tranquillement draguer leur voisine ou traîner au cinéma. La population terrorisée, prise en otage par cette violence aberrante, hésite entre se jeter dans les émeutes ou se cloîtrer et attendre que ça se passe.

Mais que pourrait-il bien se passer ? Qui dirige ? Qui combat qui ? Pour quelle cause ? Plus personne n’a l’air de trop le savoir, embringué dans cette mécanique féroce. “Il y a des tas de gens arrêtés tous les jours, gendarmerie, police, casernes de l’armée, de l’aviation, de l’artillerie. Plus personne n’est au courant. C’est comme si on était dans une très grande usine ; on est débordés.” Une dictature sans tête qui semble tourner à vide, au jour le jour, juste soucieuse d’alimenter la machine avec le sang de ses victimes.

Dans cette capitale devenue infernale, l’écrivain né au Honduras suit les destinées croisées d’une demi-douzaine de personnes autour de la servante, femme de ménage qui cherche à savoir ce qui est arrivé à ses maîtres disparus, et du Viking, ancien catcheur devenu flic (ou plutôt tortionnaire) dont la vie n’est plus qu’une trop longue agonie. Du petit-fils entré en résistance à la mère décidée à fermer les yeux sur la situation, en passant par la tenancière d’un restaurant qui essaie de protéger sa fille de la prostitution, c’est tout un monde désaxé, sens dessus dessous, qui affleure à travers ces quelques figures.

Avec peu de moyens, Horacio Castellanos Moya relate la folie d’un Salvador saigné par la guerre civile à la fin des années 1970. Mais cela pourrait presque se passer n’importe où, n’importe quand au XXe siècle. Menées sur un tempo ravageur, ces 48 heures au cœur du brasier alternent les points de vue, mettant en perspective, à travers les membres d’une famille que le chaos a divisé sans même qu’ils ne s’en rendent compte, le cannibalisme d’une société prise dans une spirale de violence autodestructrice. Violence rendue plus effroyable encore par la sécheresse de l’écriture. Car comme le rappelle le Viking : “Ici, on porte tous la mort sur la tronche.”

La Sirvienta y el Luchador. Traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, janvier 2013, 240 pages, 18 euros.

 

LIRE UN EXTRAIT > de La Servante et le catcheur : cliquer ici.

RENCONTRE AVEC RON RASH / L’enfer au paradis

Ron-Rash-interviewVous autres, les péquenauds, vous serez chassés de cette vallée jusqu’au dernier comme de la merde dans une cuvette de chiottes.” Avec Un pied au paradis, premier roman fulgurant saisissant la fin d’un monde, Ron Rash avait ouvert un monde habité. Des lieux aux “noms bourrés de voyelles” sur d’anciennes terres Cherokee. Presque l’enfer dans des montagnes griffues, dans la chaleur triomphante, sur des terres pelées, dans la vallée menacée par l’engloutissement où les hommes sont arides. Drame choral, chronique suspendue d’un bout de nature en passe de devenir un “coin pour les disparus” ou l’on ne sait plus très bien quel cercle vicieux s’acharne à délier les relations des hommes – cruels – entre eux ou avec leur milieu.
Puis il y eu Serena, entre polar et fresque historique remontant aux fondements de l’Amérique moderne, dans les sombres lendemains de la Grande dépression, les années amères et le flot régulier des ouvriers qui font la queue pour trouver n’importe quel travail, décrits avec la netteté des photos de Dorothea Lange, la violence des Raisins de la colère.
La scierie, le déboisement massif, le terrible quotidien des bûcherons, les vallées qui enferment, les forêts qui étouffent, la montagne qu’on massacre, les hommes qui meurent à un rythme endiablé. Le changement qui menace. Toujours.
Avec Un monde à l’endroit, roman initiatique au cœur d’un univers de rivières poissonneuses et de désespoir, Ron Rash poursuit son impressionnante exploration de la noirceur des hommes qui risquent tant d’être chassés de là où il n’ont mis qu’un pied : le paradis. La beauté, la dureté, le paysage comme un destin, dans les Appalaches toujours, avec une voix comme celle de Johnny Cash, “capable de transformer le chagrin et le regret en quelque chose de beau”.

Un pied au paradis, Serena et Un monde à l’endroit se déroulent tous entre la Caroline du Nord, la Caroline du Sud et les Appalaches. Pourquoi une telle unité de lieu ?

Comme disait Eudora Welty : “Comprendre un lieu aide à mieux comprendre tous les autres.” (1) Je m’inscris dans cette tradition d’écrivains qui cherchent à raconter une histoire universelle à travers une histoire locale, tradition qui remontent par exemple à William Faulkner ou James Joyce – il n’existe pas de livre plus régional que Ulysse. Quand j’écris, j’essaie de reconstruire la Caroline aussi intimement que possible, pour essayer d’atteindre non seulement l’essence de ce territoire, mais aussi celle de tous les territoires.

A chaque fois, dans vos récits, la nature est omniprésente. Une nature forte, belle et majestueuse qui parfois, aussi, se mue en piège infernal. Comment expliquez-vous cette dualité ?

le monde a l endroit ron rash seuilDans ma région, la nature peut à la fois être protectrice, guérisseuse, mais elle s’avère également étouffante, accablante, en retenant les gens prisonniers dans ses filets. Souvent, les habitants des Appalaches sont nés dans la misère et n’ont pas forcément eu accès à l’éducation. Ils sont piégés, physiquement et psychologiquement. C’est une contrée sublime, mais on y trouve aussi des villages reclus, coincés au fond de vallées sombres et étroites depuis des générations. Comme je dis toujours : notre destin dépend de l’endroit où l’on vit. Si je devais avoir une phrase tatouée sur le corps, ce serait celle-là. J’ai connu des jeunes femmes comme Laurie, le personnage féminin de Le Monde à l’endroit, issues de familles pauvres, qui avaient compris que l’éducation était le seul moyen pour elles d’échapper à leur destin. Elles étaient concentrées sur le objectif : aller à la fac, ne pas tomber enceinte, rester libre, ne pas finir comme leur mère. Mais derrière, on sentait aussi beaucoup d’aigreur.

La relation que vous décrivez entre l’homme et le lieu dans lequel il vit se matérialise aussi par ses tentatives de dompter la nature, par exemple en coupant les forêts (dans Serena), ou en installant des barrages (dans Un pied au paradis).

Mon propos en tant que romancier n’est pas seulement de raconter, mais de décrire le cadre en donnant des détails spécifiques sur la faune, la flore, un rocher ou une rivière, de manière à révéler la nature, sa complexité, sa beauté et à étudier l’interaction entre l’homme et son milieu. Il faut d’abord donner à voir au lecteur la beauté d’une contrée pour lui faire ensuite prendre conscience de ce que l’homme commet.

Du coup, l’écologie est aussi un sujet récurrent dans vos romans. Dans Serena par exemple, vous décrivez la naissance d’un sentiment écologique, au début des années 1930.

Serena Ron Rash Le MasqueJ’ai écrit Serena comme une réponse directe à ce qui se passait alors, sous l’administration de George W. Bush, qui voulait ravager des forêts protégées pour faire du profit. Encore aujourd’hui, les Républicains annoncent qu’ils veulent lever la protection des parcs nationaux pour exploiter le pétrole ou gaz naturel. Serena raconte le début de ce combat entre exploitation et écologie.

A vos yeux, la Caroline est une région qui incarne bien l’ensemble des Etats-Unis ?

Je pense, oui. La majorité des Américains vivent comme des personnages de Jim Harrison, Daniel Woodrell ou Annie Proulx, et non pas comme les New-Yorkais de Bret Easton Ellis. New York ou Los Angeles s’apparentent presque à un autre monde, déconnecté des Etats-Unis. Quand on lit Bret Easton Ellis, on observe vraiment une toute petite portion du pays, pas forcément représentative. Des auteurs comme Richard Price y parviennent avec plus de justesse, en retranscrivant en même temps la vie dans plusieurs couches de la société. Lire la suite

Dans le tourbillon, de José Antonio Labordeta – éd. Attila

Dans le tourbillon Jose Antonio Labordeta Attila couverture Paz BoiraLe tourbillon de José Antonio Labordeta est d’abord un tourbillon de mots. Virevoltant d’un personnage à l’autre, captant les éclats épars de leur pensée, des bribes de leurs dialogues, il ne se repose jamais. Au lecteur de reconstituer, à partir de ces fragments, la chronologie des événements et la destinée des protagonistes. Sans doute à l’aube de la guerre civile espagnole, même si cela pourrait être n’importe quelle guerre, n’importe où, un village perdu au milieu des montagnes se déchire. Les tensions politiques deviennent le prétexte à un déchaînement de violence qui ravive les rancoeurs de la petite communauté. L’affrontement entre le pouvoir traditionnel, symbolisé par le juge et ses acolytes, et la frange de la population sensible aux idées syndicalistes et ouvrières tourne au vil règlement de compte. Les jalousies, les frustrations et les haines n’ont plus grand-chose à voir avec la politique. Personnage ambigu, cruel et pathétique à la fois, l’usurier du village cristallise tout le ressentiment de ses concitoyens, il sera le catalyseur du drame qui se noue.

Chasses à mort, exécutions sommaires, violence incontrôlée : la première goutte de sang excite les hommes comme des bêtes trop longtemps domestiquées qui, d’un coup, retrouveraient leur sauvagerie primitive. Dans ce décor carbonisé par un soleil assassin, les bas instincts remontent brutalement à la surface, l’ivresse de la brutalité contamine les esprits – “Maintenant je sais que les mots ne pèsent rien face aux faits, que le sang noie le dialogue et que l’espoir se perd dès les premières questions, les premières accusations (…)”. Les faibles profitent du chaos pour prendre la place des forts ; bourreaux et victimes intervertissent leurs rôles dans une valse macabre.

Ample, illuminée, incantatoire, l’écriture de Labordeta lorgne vers la poésie ou le théâtre. Elle puise dans sa beauté la force de nous raconter le pire, montrant comment l’homme civilisé peut, en un claquement de doigts, redevenir la plus féroce des créatures. Au point d’être ahuri par sa propre fureur, comme au sortir d’un mauvais rêve : “Je n’arrive pas encore à comprendre comment on a pu se jeter sur eux, comment on a pu tirer à tout-va, comment on a pu les laisser sur le carreau sans aucune autre forme de procès, puis filer. La haine nous tordait-elle les tripes au point d’en arriver là ? Je ne comprends pas, je n’arrive pas à comprendre.”

Traduit de l’espagnol par Jean-Jacques & Marie-Neige Fleury, octobre 2011, 164 pages, 15 euros. Illustré par des gravures de Paz Boïra. Postface de Antonio Pérez Lasheras.

Murambi, le livre des ossements, de Boubacar Boris Diop – éd. Zulma

couverture murambi livre des ossements boubacar boris diop rwanda genocideComment parler d’un génocide ? Comment trouver les mots pour retranscrire un massacre si terrifiant qu’il en devient inconcevable ? Comment mettre des noms sur les centaines de milliers de morts ? Pour surmonter ces obstacles, Boubacar Boris Diop a choisi la simplicité. Un roman court, un peu plus de 200 pages, une langue dépouillée, quasi journalistique par instants, un vocabulaire précis. Une émotion contenue, qui dit l’horreur avec justesse. “Même les mots n’en peuvent plus. Même les mots ne savent plus quoi dire.” Et pourtant, dans ce texte initialement paru en l’an 2000, il parvient non seulement à raconter la tragédie rwandaise, mais aussi à mener une réflexion profonde, complétée par une postface inédite.

Nourri de témoignages recueillis sur place, en 1998, lors d’une résidence d’écrivains africains au Rwanda, le Sénégalais forge un roman ambivalent, majoritairement composé d’histoires vraies. La fiction lui sert juste à mettre en scène ces récits : la trame principale, qui raconte le retour au pays de Cornélius, jeune Rwandais exilé à Djibouti, quatre ans après les cent jours sanglants de l’été 1994, est entrecoupée de chapitres à la première personne, presque des nouvelles. En éclatant ainsi son roman, Boubacar Boris Diop croise les regards, alterne les points de vue, et tire de ce kaléidoscope une vision du génocide qui évite toute idée arrêtée.

Car Murambi, le livre des ossements n’est pas que la chronique d’une guerre civile monstrueuse. C’est aussi une enquête, une recherche de la vérité que Diop mène à nos côtés. Non il n’y a pas eu deux génocides comme certains ont voulu le faire croire, mais bien un génocide Tutsi, mené par les Hutus. Non, les Rwandais ne s’entretuent pas depuis des temps immémoriaux, mais précisément depuis 1959. Oui, la mise à mort des Tutsis a été méthodique, organisée. Oui, la France est grandement impliquée dans ce carnage, par son soutien aux agresseurs et son cynisme écoeurant, matérialisé par ce terrain de volley sur lequel aimaient se détendre les soldats bleu-blanc-rouge, construit au-dessus d’un charnier encore tiède. Roman contre l’ignorance, contre l’impunité, contre l’oubli, Murambi… s’efforce de dépasser les généralités : “Chaque cri mérite d’être entendu”. Un roman d’une intensité bouleversante, de ceux qui vous marquent à jamais.

Réédition. Mars 2011, 274 pages, 18 euros. Postface de l’auteur.

A LIRE > Sur la Françafrique : Petite histoire des colonies françaises, tome 4, de Grégory Jarry et Otto T.

Palabres, de Urbano Moacir Espedite – éd. Attila

Palabres, c’est une sorte de roman d’aventures fourre-tout. Une bringue littéraire située entre Berlin et l’Amérique du sud, avec sur sa liste d’invités des nazis, un ex-militaire italien bedonnant, un peuple bizarre dont les femmes – belles à couper le souffle – attirent toutes les convoitises, un gamin monstrueux ou une poignée de religieux excités. Au programme : drogues, bordels moites, trafic de fiancées, mutinerie, mission impérialiste secrète et révolution prolétaire pacifique. Invraisemblable comme un bon vieux roman-feuilleton, débordant d’enthousiasme comme une série Z décomplexée, Palabres fait feu de tout bois, avivé par les dessins et les gravures de Donatien Mary, écarlates et tumultueux. Adapté en français, le portugnol de Urbano Moacir Espedite, syncrétisme bâtard de l’espagnol et du portugais, séduit par sa frénésie contagieuse.

Mais Palabres, c’est aussi un roman à la tonalité singulière. Au fil des rebondissements, les errances de cette bande mal assortie se nimbent d’une aura sinistre. Les éclats de violence, d’abord amusants et parodiques, dégénèrent : le sang appelle le sang, et la rage contamine les personnages pour lesquels on s’était pris d’affection. Le joyeux bazar ambiant se heurte à l’ambition, la cupidité, l’autorité. Brusquement désenchanté, Palabres prend des allures de conte à la lucidité amère, métaphore d’une humanité minée par les luttes de pouvoir, le racisme, la peur de l’autre, la religion. A moins qu’il ne faille y voir le symbole d’une Amérique latine trop souvent ravagée par les guerres civiles au XXe siècle.

Traduit du portugnol par Bérengère Cournut et Nicolas Tainturier, illustré par Donatien Mary, mars 2011, 244 pages, 18 euros.

Monsieur Han, de Hwang Sok-yong – éd. Zulma

Il y a quarante ans tout juste, en 1970, paraissait Monsieur Han. L’histoire d’un médecin de Pyongyang inspirée du destin de l’oncle de l’auteur. Menacé de mort à la fin des années 1940, Han se voit forcé de fuir vers le sud d’un Etat fraîchement coupé en deux, à hauteur du fameux 38e parallèle. Dans ce récit très ramassé, d’à peine plus de 130 pages, Hwang Sok-yong dit toute l’incongruité des conflits qui bouleversent la vie des peuples sans jamais s’en préoccuper. Coincée malgré elle au cœur de la guerre froide, la péninsule asiatique se mue en un monde absurde, mis sens dessus dessous par la volonté d’une poignée de dirigeants : du jour au lendemain, les Coréens deviennent étrangers dans leur propre pays ; des familles éclatées ne se reformeront jamais. Les ressortissants du Nord sont harcelés, rejetés, toujours suspects dans cette Corée du Sud obnubilée par la paranoïa rouge. Monsieur Han se retrouve ainsi incarcéré et torturé sans raison valable, victime innocente d’une bande d’exploiteurs qui profitent de la tension ambiante pour régler leurs comptes. C’est le règne de l’incompréhension, sudistes et nordistes semblent ne plus parler la même langue, ne jamais avoir vécu côte à côte. Et l’écrivain n’est pas tendre avec les nouvelles entités : l’ancienne Corée est partagée entre une dictature hypocrite au communisme mensonger, et une démocratie rongée par la corruption et la violence militaire, qui a mis ses principes entre parenthèses.

Présentant ce récit comme une “chronique” pour insister sur sa réalité, Hwang Sok-yong arrive à condenser dans Monsieur Han un portrait minutieux de la scission coréenne, vu à travers les yeux de ceux qui sont réduits au silence, de ceux que l’on n’écoute jamais. L’écriture est sèche, subtile, riche de sous-entendus. L’écrivain coréen ne s’appesantit jamais, évite les analyses et les émotions pour se concentrer sur la figure de Monsieur Han, témoin d’une nation estropiée qui marche sur la tête. Sans avoir l’air d’y toucher, ce roman aborde une foultitude de thèmes qui réapparaîtront ensuite comme des leitmotivs dans toute l’œuvre de Hwang Sok-yong – comme le sexe et la prostitution, au coeur de son dernier ouvrage, Shim Chong, fille vendue (2009). Quarante ans après sa parution, Monsieur Han a donc non seulement conservé son intensité, mais a en plus gagné, avec l’âge, une portée universelle.

Réédition, présenté et traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, octobre 2010, 152 pages, 16,50 euros.