L’Etrange destin de Katherine Carr, de Thomas H. Cook – éd. Seuil Policiers

Par Clémentine Thiebault

L Etrange destin de Katherine Carr Thomas H Cook Seuil PoliciersPour George Gates il y eu la vie de vagabond d’un auteur de récits de voyages. Puis Celeste et Teddy. La mort de Teddy, enlevé à l’arrêt du car sept ans plus tôt, le corps décomposé finalement découvert par un vieux pêcheur à la ligne. George, englué dans sa propre histoire, ne peut plus que trouver refuge dans la banalité d’un travail de journaliste de petite ville, rédigeant d’anesthésiants portraits locaux pour le Winthrop Examiner“forme de journalisme très éloignée de celle d’Orwell”. Rage et rituels quotidiens d’un homme seul qui tente d’échapper à ses visions trop violentes – “lugubre et perpétuel voyage que de ressusciter ce moment” – depuis sept ans. Particulièrement difficile ce soir anniversaire. Alors le O’Shea’s Bar, voûté sur les verres qui s’enchaînent. Et la rencontre avec Arlo McBride, flic retiré qui avait participé aux battues, qui lui confie l’étrange histoire de Katherine Carr, poétesse disparue vingt ans plus tôt “comme si elle avait taillé une ouverture dans ce monde-ci et l’avait franchie pour passer dans un autre”. Un mystère, sombre et épais, que George va tenter d’élucider, se plongeant dans le récit laissé par la “victime” avant sa disparition.

“Un journaliste au passé tragique lisant l’histoire écrite par une femme volatilisée dans des circonstances mystérieuses que lui avait confiée un enquêteur à la retraite. Un classique du genre”, tente de nous faire croire l’auteur. Avant de brouiller les pistes, une fois encore. Polar, roman gothique, fantastique, Cook joue habilement de toutes ces cartes littéraires avec une maîtrise qui ne cesse d’étonner, enchâssant sans esbroufe le récit dans le récit, faisant bouger les lignes rendues poreuses entre réalité et fiction, jouant avec le temps suspendu ou compté qui s’étire alors entre passé et présent sans futur, entre souffrance, notion de justice et désespoir. “Pouvoir s’accrocher à l’espoir de ne pas perdre l’espoir” et “se confronter à la présence réelle de ce mal inaltéré” dans une dualité sans manichéisme que portent les personnages adroitement manipulés.

The Fate of Katherine Carr. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Loubat-Delranc, janvier 2013, 304 pages, 19,80 euros.

Nous avons toujours vécu au château, de Shirley Jackson – éd. Rivages/Noir

Nous avons toujours vecu au chateau Shirley Jackson Rivages Noir“Je m’appelle Mary Katherine Blackwood. J’ai dix-huit ans, et je vis avec ma soeur, Constance. J’ai souvent pensé qu’avec un peu de chance, j’aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l’index est aussi long que le majeur, mais j’ai dû me contenter de ce que j’avais. Je n’aime pas me laver, je n’aime pas les chiens, et je n’aime pas le bruit. J’aime bien ma soeur Constance, et Richard Plantagenêt, et l’amanite phalloïde, le champignon qu’on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés.”

En quelques lignes seulement, Shirley Jackson (1916-1965) impose l’atmosphère étrange qui guidera tout son roman. Immédiatement, avec cette liste bancale, elle insinue une pointe de bizarre, lorgne vers le fantastique et installe une ambiance macabre, tendue par le mystère de la mort de la famille de Mary Katherine. Rapidement, on comprend que tout le village déteste les Blackwood, qui vivent coupés du monde dans leur magnifique demeure : Mary Katherine est la seule qui descend au bourg pour faire les courses deux fois par semaine, tandis que sa grande sœur Constance se cloître dans la maison et que l’oncle Julian, vieux et handicapé, seul rescapé du dîner à l’arsenic qui emporta le reste de la famille il y a six ans de ça, semble avoir perdu la raison, et rejoue sans cesse le jour du drame.

Qui a tué les Blackwood ? Pourquoi tout le village hait-il viscéralement cette famille ravagée ? Quel secret lie si intimement les deux sœurs ? Avec un ton à la fois moderne, mais aussi fortement imprégné du charme gothique du Tour d’écrou d’Henry James par exemple, Nous avons toujours vécu au château (1962) navigue entre deux eaux. Le chat, la présence magnétique de la forêt ou la superstition de Mary Katherine donnent l’impression que l’intrigue pourrait perdre pied, chavirer dans le fantastique. A moins que ce ne soit les personnages, paranoïaques et empêtrés dans leur mal-être, qui chavirent dans la folie.

Avec un savoir-faire cruel, Shirley Jackson joue de ces menaces diffuses pour épaissir encore le silence qui entoure ce foyer maudit. Inquiétant lorsque l’auteur de La Maison hantée décortique les tensions, les non-dits et les haines qui rongent les Blackwood, le récit devient carrément anxiogène lorsqu’il les force à affronter le monde extérieur, et raconte, pour ainsi dire, une chasse aux sorcières dans les Etats-Unis des années 1960. Un chef-d’œuvre tourmenté, sur la folie et la méchanceté du genre humain, auquel la nouvelle traduction de Jean-Paul Gratias redonne toute son ambiguïté.

We Have Always Lived in the Castle. Nouvelle traduction intégrale de l’anglais (Etats-Unis) de Jean-Paul Gratias, edition de poche, 240 pages, 8,65 euros.

MUSIQUE / Le rock gothique, musée des (vraies) horreurs

Les livres c’est bien, mais au bout d’un moment, beuh. Voilà pourquoi, toutes les 360 heures, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Cette semaine, parce que la mort de Jean Amadou nous a vraiment mis un coup au moral, parlons du rock gothique.

N’y voyez aucune prétention mais en terme de musique, nous sommes des gens plutôt ouverts. Il nous est arrivé de défendre Bénabar devant un parterre de rockers vomissant cette « nouvelle chanson française » et il n’est pas exclu qu’apparaisse un jour dans ces pages un éloge fiévreux d’un des genres musicaux les plus injustement méprisé, le disco. De même, il nous semble impossible de rejeter en bloc un genre musical tout entier (« J’aime pas le rap », « la techno, c’est nul »), d’abord parce que ses frontières seront toujours trop poreuses pour le permettre, ensuite parce que chacun possède sa propre échelle de valeurs et ses esthétiques contraires, si bien qu’il sera toujours possible de trouver le remède à quelque défaut présumé. Pourtant, il y a une famille, une seule, à laquelle nous ne trouvons de circonstances atténuantes : celle du rock gothique.

Un simple décorum

Joy Division Love Will Tear Us ApartQu’est-ce que le rock gothique ? Joy Division ou The Cure y sont parfois assimilés, erreur imputable à une lecture rétrospective des événements fondant en un seul bloc les influences et leur produit (de la même manière que les Stooges sont parfois abusivement classés dans la catégorie punk ou les Jesus & Mary Chain dans celle des shoegazers*). Certains classements des « meilleurs albums gothiques de tous les temps » incluent même certaines productions de Nico, des Cramps, de Damned ou même des Stranglers, comme si toute musique sombre était forcément « goth ». En vérité, lorsque ces groupes publient leurs disques-phares (à la fin des années 1970) et que Ian Curtis se suicide (en mai 1980), les termes de rock gothique ou de « batcave » sont encore totalement inconnus.

Christian Death Catastrophe BalletLa scène gothique véritable est plus restrictive. Elle se forme en Angleterre (principalement) dans les années 1982-1983, juste après que Bauhaus et Siouxsie and the Banshees en ont posé les jalons. Sa principale caractéristique ? N’être qu’une imitation puérile de ces deux pionniers et des influences évoquées plus haut, réduites à un décorum et vidées de leur substantifique moelle. La noirceur affichée par Sisters of Mercy, Christian Death, Rosetta Stone, Creaming Jesus, Fields of the Nephilim ou The Mission (dans sa version grand public) ne répond plus à l’inspiration d’un instant ou l’expression d’un mal-être, elle est un exercice imposé, une posture. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la mention « gothique », appliquée à des groupes punk, metal ou indus, se définit moins par des critères « idéologiques » ou musicaux qu’en fonction d’effets de style (maquillage, chanteur à grosse voix, textes morbides…) : tout n’y est qu’imagerie. Aucune innovation artistique majeure n’en a en revanche émergé.

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