Un billet d’avion pour l’Afrique, de Maya Angelou – éd. Les Allusifs

Un billet d'avion pour l Afrique Maya Angelou Allusifs couverture memoires“Nous étions des Noirs américains en Afrique de l’Ouest, où, pour la première fois de notre vie, la couleur de notre peau était considérée comme normale et naturelle.” En 1962, Maya Angelou débarque au Ghana avec son fils. Comme beaucoup de défenseurs des droits civiques aux Etats-Unis, Angelou, qui a notamment travaillé auprès de Martin Luther King à la fin des années 1950, idéalise le continent africain, Eden perdu, terre maternelle d’où les trafiquants d’esclaves ont violemment arraché ses ancêtres. Mais loin d’accueillir ces Américains à bras ouvert comme des fiers héros de la négritude, cousins lointains avec lesquels ils partageraient les mêmes idéaux, les Ghanéens font peu de cas de cette diaspora. Pire, leur indifférence glisse même parfois vers une franche hostilité envers ces Occidentaux venus renouer avec leurs racines ancestrales.

Avec beaucoup de couleurs, d’humour et d’autodérision, Maya Angelou donne à ses mémoires narrant ses retrouvailles paradoxales avec le continent noir un goût sucré-salé. Construit comme un enchaînement de petites anecdotes et de rencontres avec des personnages aussi différents que le charismatique Malcolm X ou un richissime séducteur qui insiste pour faire de Maya sa (énième) femme, Un billet d’avion pour l’Afrique dévoile l’envers de l’Histoire à travers les frustrations et les envies d’une jeune mère, dont les principes et l’engagement sans faille se heurtent brutalement à la vérité du terrain.

Ne plus penser à sa couleur de peau, s’enorgueillir de cette nation africaine émancipée, admirer le président Nkrumah, figure de proue d’un panafricanisme plein de promesses : pour les Américains, le Ghana a tout de la nation noire dont ils rêvaient… ou presque. “Nous rivalisions d’éloquence pour éreinter l’Amérique et porter l’Afrique aux nues. (…) Nous étions à la maison, et tant pis si la maison n’était pas conforme à nos attentes : notre besoin d’appartenance était tel que nous niions l’évidence et créions des lieux réels ou imaginaires à la mesure de notre imagination.”

Car les nouveaux arrivants, “marqués au fer rouge par le cynisme”, peinent à trouver leur place dans la société ghanéenne. L’intégration est rendue plus compliquée encore par les sentiments ambivalents qui ne cessent de resurgir : le racisme entre noirs, les déchirements hérités de l’époque de l’esclavage, lorsque des tribus vendaient leurs compatriotes aux négriers, le racisme colonial qui subsiste, ou cette nostalgie étasunienne inattendue, qui rattrape parfois la diaspora – “Comment admettre avoir la nostalgie d’une nation blanche si remplie de haine qu’elle acculait ses citoyens de couleur à la folie, à la mort ou à l’exil ?”

Avec franchise et légèreté, Maya Angelou parvient à mettre des mots sur l’étrange périple de ces Noirs qui, alors que les promesses de la décolonisation n’ont pas encore laissé la place aux coups d’Etats militaires, alors que Martin Luther King et Malcolm X n’ont pas encore été exécutés, conservent un optimisme forcené. De quoi guider, pour un moment encore, l’errance d’un peuple qui cherche en Afrique ce que l’Amérique lui a refusé : une patrie.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, septembre 2011, 226 pages, 22 euros.