Arrestations célèbres, de Emmanuel Bove – éd. Cent Pages

Arrestations celebres Emmanuel Bove Cent PagesDans un cahier grand format très chic, plein de fac-similés et de pages à déplier, les éditions Cent Pages ont réuni des articles de presse de celui qui fut l’un des écrivains français les plus remarquables – et les plus mésestimés aussi – du siècle dernier.

Lorsqu’il débute au Quotidien, en 1924, Emmanuel Bove peut enfin arrêter d’écrire les vaudevilles vaguement érotiques qu’il signait sous pseudo, et se concentrer sur sa carrière littéraire. Le journalisme ne sera jamais pour lui une vocation, mais un moyen de gagner sa vie, sporadiquement. En 1928, quand se monte l’hebdomadaire Détective qui proclame son envie d’explorer “l’envers du décor social”, Bove rejoint la cohorte d’écrivains qui participe à cet hebdomadaire consacré aux faits divers (Kessel, Roubaud, Simenon, Mac Orlan, etc.), carton de la presse populaire des années 1930, avec ses unes accrocheuses du genre “La vie secrète des femmes nues”.

De l’ouverture des jeux olympiques de 1924 à sa série des “Arrestations célèbres” réalisée pour Détective, en passant par l’invention de l’avion-bicyclette pour le concours Lépine ou le spiritisme, Emmanuel Bove aborde tous les sujets. Chez lui, ce n’est pas l’information qui est primordiale, mais la description, l’ambiance. Comme dans ses romans, il creuse dans le banal pour trouver l’universel, trouve le détail qui rend chaque scène palpable. Il suffit de regarder avec quelle minutie il décrit la météo, et notamment la pluie (la “pluie fine qu’on efface de la main sur les vêtements” ou celle qui entraîne “l’obscurité triste d’une fin d’après-midi d’automne”), pour comprendre comment Bove réussit à rendre chaque histoire unique, rien qu’en affinant le décor. Comme dans ses romans Mes Amis ou Le Pressentiment, il arrive à teinter ses articles de cette nostalgie douce-amère, ciselant des phrases qui, longtemps après les avoir lues, résonnent encore.

“A présent, le jour se lève. Le ciel est gris sans que l’on voie un seul nuage. Le sol est humide. Déjà, au loin, des cheminées fument. Quelques lumières brillent encore dans ce brouillard qui s’éclaire.
Indifférent à la tristesse de cette aube, le dur labeur de la nuit s’achève.”

Septembre 2013, 48 pages, 26 euros. Préface de Jean-Luc Bitton.

Simenon, Ellroy : ils ne pensent qu’à ça

Certains auteurs de polar auraient-ils un problème avec les femmes ? Il y en a tout cas deux que la question travaille notoirement : Georges Simenon et James Ellroy. Comme le confirment l’essai de Michel Carly sur Simenon et les femmes (2011) et la confession masturbatoire de James Ellroy, La Malédiction Hilliker (2011). Par Clémentine Thiebault.

L’essayiste (Michel Carly donc) nous avertit d’emblée que l’image du taureau insatiable qui colle à la peau de l’auteur belge est une légende, le cabotinage sur les dix mille femmes qu’il aurait connu, une boutade. Simenon n’est donc pas un serial fucker, se contentant d’assumer discrètement “une santé exubérante, une virilité peu commune et une ardeur triomphante” sans doute aiguillonnée par la peur de la solitude et la vision idéale du couple qui le hante. Le problème n’est donc pas là. Ellroy, lui, nous rassure tout de suite. S’il assume son image de coureur de jupons et de bouffon de droite, son rapport aux femmes est ce qui “nourrit une part essentielle de cette quête de lui-même qu’il a poursuivie durant toute l’écriture de son œuvre ». C’est donc pour la bonne cause.

LTrois chambres a Manhattan Georges Simenon’incontournable question du rapport à la mère, difficile bien sûr, se pose très vite. Le Belge, “contraint par la pudeur de l’époque », raconte le désert affectif d’une mère à “la religiosité étouffante », une femme qui le méprise, et évoque alors Balzac qui affirmait qu’un romancier “est celui qui n’est pas aimé par sa mère ». L’Américain, lui, fut abandonné par Jean Hilliker, une mère “à la nudité impassible et abrupte” assassinée à 39 ans et un père, “jean-foutre plutôt beau gosse nommé Ellroy », “l’homme blanc le plus paresseux du monde nanti d’une queue de quarante centimètres”, avouant des activités un tantinet déviantes. De quoi vous filer de sérieux complexes, alimenter une solide mésestime de soi et légitimer un voyeurisme acharné.

1958 jean hilliker james ellroy meurtre dahlia noirEncore prépubères, déjà empêtrés dans une libido compliquée, les deux futurs auteurs confessent alors leurs travers comme une litanie. Ils espionnent les filles aux fenêtres, dans les bars, aux arrêts de bus, dans les parcs. Collent l’œil aux trous de serrures, pistent les filles, rôdent et fantasment. En attendant l’âge de la compulsion. Défilent alors les initiatrices, les copines, les épouses, les maîtresses, les rencontres d’un soir, les partenaires rétribuées, les femmes du monde, les inconnues libertines, les excentriques en goguette, les garçonnes délurées, les danseuses sans pudeur et les vénus tarifées dans pénombre des cabarets, “des pierreuses du trottoir aux hétaïres des maisons de luxe ». “Dans un premier temps filles chastes. Par la suite, une rafale de succès flatteurs.” L’un (Georges) admet en avoir peut-être connu des milliers mais n’en connaître pas une, l’autre (James) voulant que Leurs histoires (celles des femmes) éclipsent La Sienne (celle de sa mère) par leur volume et leur contenu. Le mariage (avec garçonnière) par peur d’être seul, par besoin d’être protégé contre les débordements.

Bref, les femmes c’est pas simple. Encore moins quand se pose le mythe de la muse qu’ils invoquent ou convoquent (trop) rapidement dès que leur est posée la question du sexe faible. Oui, il y a des femmes dans les romans de Simenon – dans une œuvre qui compte près de 9.000 personnages. Un vivier de personnages secondaires bidimensionnels, durs, dépourvus de scrupules ou d’intérêt. Une légion des vieilles filles qui vendent du fil à coudre, de l’encre violette et des épingles, les mères de familles nombreuses, les veuves, les secrétaires, les vendeuses, les receveuses des postes, les institutrices, les petites bonnes qui meublent. Même si bien des hommes fuient dans les romans de Simenon, ou “ratent », selon sa propre expression. Et jamais les femmes. Lire la suite

Un privé à la cambrousse, intégrale volume 1, de Bruno Heitz – éd. Gallimard BD

un prive a la cambrousse bruno heitz gallimard BD integrale volume 1 couverture hubertDans la vallée de la Morne, dont le nom possède déjà toutes les saveurs d’un trou paumé, Hubert le paysan, à force de donner des coups de main ici ou là, devient le détective privé du coin. Chevauchant sa fière mobylette, le béret vissé sur le crâne, le voilà désormais au service de l’équité – enfin, quand son frangin Bertrand, avec qui il vit, ne lui met pas des bâtons dans les roues. Seulement armé de son bon sens et de sa curiosité maladive, le limier campagnard s’attaque à des affaires sensibles : arnaque au cochon de lait, vol de truffes, et puis, de fil en aiguille, les grosses affaires. Trafic de cartes postales, morts suspectes, tentatives d’assassinat. Les courses-poursuites en vélos, les filatures dans les champs, les planques dans le café du coin, la pêche aux informations : “Pas facile d’être détective privé dans un village de 800 âmes”, lorsque tout le monde sait qui vous êtes et ce que vous faites. Poussé par son sens de la justice et, surtout, par son frigo vide qui l’oblige à faire le “sale boulot”, Hubert dévoile l’autre versant de cette verte campagne, dont les travers n’ont rien à envier à ceux de la grande ville.

un prive a la cambrousse bruno heitz gallimard BD integrale volume 1 extrait hubertLoin des découpages haletants, des héros charismatiques, des métropoles enfumées et des génies du mal machiavéliques, Un privé à la cambrousse prouve que l’on peut être une série policière remarquable tout en restant imperméable aux modes et à la débauche d’effets clinquants. Si, au premier regard, le noir et blanc enfantin de Bruno Heitz, assez grossier, paraît bien insignifiant, il impose rapidement son charme et son dynamisme. Avec beaucoup d’humour, et sans se contenter de faire un pastiche de roman noir à la sauce rurale, Heitz bâtit un univers qui n’est pas sans rappeler celui de Simenon, doublant ses histoires d’une chronique sociale pleine de tendresse.

Avril 2011, 338 pages, 21 euros. Ce volume regroupe trois histoires : Un privé à la cambrousse, Une magouille pas ordinaire et Le Bolet de Satan.