Aldani + Bova – éd. Le Passager clandestin

Nous avions déjà parlé il y a six mois de cette collection “Dyschroniques” imaginée par les éditions du Passager clandestin, qui propose de publier (ou republier) des nouvelles de SF de toutes les époques dans de jolis volumes à prix modiques – ça ne gâche rien. Deux nouveaux ouvrages sont parus il y a quelques semaines, confirmant tout le bien que l’on pensait de la collection.

Ou cours-tu mon adversaire Ben Bova Dyschroniques Passager clandestinDerrière son titre désuet, Où cours-tu mon adversaire ? (1969) cache une histoire de guerre intergalactique, mais contenue sur 100 pages, et réalisée avec une économie de moyens qui souligne l’immense talent de l’Américain Ben Bova. En quelques pages, il campe un décor abyssal et envoie ses astronautes rencontrer une poignée d’humanoïdes vivant dans des grottes à l’autre bout de l’univers. Une poignée d’individus qui pourraient être les ultimes survivants d’une guerre sans merci qui se serait déroulée il y a des millions d’années entre eux et l’humanité. Un scénario vertigineux, qui force finalement l’homme à se regarder dans le miroir.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Ben Zimet, 110 pages, 8 euros.

 

Lino Aldani 37° centigrades Dyschroniques Passager clandestin37° centigrades (1963) part lui sur un tout autre ton. Drôle, décalée et ironique, la nouvelle de l’Italien Lino Aldani imagine une Italie engoncée dans une dictature insidieuse : celle de la santé. Une “esculapocratie” où les médecins règnent en maître, où des contrôleurs vérifient que vous avez bien enfilé votre tricot, que votre température est bonne, et que vous avez pris vos médicaments pour ne surtout pas tomber malade. C’est malin,  drôle (comme cette scène où deux amoureux qui se bécotent sur les bancs publics sont priés d’aller dans un café car le taux d’humidité est trop élevé ce soir-là), mais aussi très noir. La rencontre de George Orwell et de la sécurité sociale – décapant.

Traduit de l’italien par Roland Stragliati, 90 pages, 6 euros.

 

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Viva Patamach !, de Capron & Killoffer – éd. Cornélius

Viva Patamach Capron Killoffer Cornelius“Car ne l’oubliez pas, les enfants ! Avant de mastiquer de la gomme, vos ancêtres se nourrissaient de ce qui traînait dans la nature ! Ils mangeaient des plantes qui poussent dans la TERRE ! Et ils mangeaient des ANIMAUX ! Ils mâchaient jusqu’à ce que leur bouche ne contienne plus qu’une bouillie indicible… qu’ils AVALAIENT !” Heureusement, cette ère répugnante est bien dépassée. Désormais, grâce à la pâte révolutionnaire inventée par Monsieur Rosemou, il suffit de mâcher pour se nourrir. Mieux, son génial chewing-gum permet aussi de fabriquer des vêtements, des outils, des pneus et même des armes pour garder à distance les Hygiénistes, qui menacent l’idyllique contrée autarcique depuis des décennies. Bref, à Roseville, tout est rose bonbon (même le golem), tout est chimique, et tout le monde idolâtre Rosemou le dictateur à la gomme.

Paru initialement en 2001, Viva Patamach ! a été revu par ses auteurs, et bénéficie notamment d’une recolorisation somptueuse. Turbulent, caricatural, puissant et drôle à la fois, le trait de Killoffer colle à merveille avec le ton de ce conte fuchsia qui stigmatise le conformisme, le pouvoir et l’hypocrisie. Fantasque et enjoué, le récit s’amuse avec la mécanique élastique des romans-feuilletons comme un enfant avec son Malabar, ruminant la paranoïa d’Orwell, la satire de Swift et l’exubérance enfantine (mais inquiétante) de Roald Dahl, dont le Willy Wonka doit avoir une lointaine parenté avec le fieffé Rosemou. Un album pétillant, qui mériterait d’être recommandé par l’Union française pour la santé bucco-dentaire.

Viva Patamach Capron Killoffer CorneliusRéédition. Octobre 2013, 160 pages, 22,50 euros.

L’Etrange destin de Katherine Carr, de Thomas H. Cook – éd. Seuil Policiers

Par Clémentine Thiebault

L Etrange destin de Katherine Carr Thomas H Cook Seuil PoliciersPour George Gates il y eu la vie de vagabond d’un auteur de récits de voyages. Puis Celeste et Teddy. La mort de Teddy, enlevé à l’arrêt du car sept ans plus tôt, le corps décomposé finalement découvert par un vieux pêcheur à la ligne. George, englué dans sa propre histoire, ne peut plus que trouver refuge dans la banalité d’un travail de journaliste de petite ville, rédigeant d’anesthésiants portraits locaux pour le Winthrop Examiner“forme de journalisme très éloignée de celle d’Orwell”. Rage et rituels quotidiens d’un homme seul qui tente d’échapper à ses visions trop violentes – “lugubre et perpétuel voyage que de ressusciter ce moment” – depuis sept ans. Particulièrement difficile ce soir anniversaire. Alors le O’Shea’s Bar, voûté sur les verres qui s’enchaînent. Et la rencontre avec Arlo McBride, flic retiré qui avait participé aux battues, qui lui confie l’étrange histoire de Katherine Carr, poétesse disparue vingt ans plus tôt “comme si elle avait taillé une ouverture dans ce monde-ci et l’avait franchie pour passer dans un autre”. Un mystère, sombre et épais, que George va tenter d’élucider, se plongeant dans le récit laissé par la “victime” avant sa disparition.

“Un journaliste au passé tragique lisant l’histoire écrite par une femme volatilisée dans des circonstances mystérieuses que lui avait confiée un enquêteur à la retraite. Un classique du genre”, tente de nous faire croire l’auteur. Avant de brouiller les pistes, une fois encore. Polar, roman gothique, fantastique, Cook joue habilement de toutes ces cartes littéraires avec une maîtrise qui ne cesse d’étonner, enchâssant sans esbroufe le récit dans le récit, faisant bouger les lignes rendues poreuses entre réalité et fiction, jouant avec le temps suspendu ou compté qui s’étire alors entre passé et présent sans futur, entre souffrance, notion de justice et désespoir. “Pouvoir s’accrocher à l’espoir de ne pas perdre l’espoir” et “se confronter à la présence réelle de ce mal inaltéré” dans une dualité sans manichéisme que portent les personnages adroitement manipulés.

The Fate of Katherine Carr. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Loubat-Delranc, janvier 2013, 304 pages, 19,80 euros.

Skinheads, de John King – éd. Au Diable Vauvert

Skinheads John King Le Diable Vauvert couvertureUn bide à bière soutenu par des bretelles, une chemise à carreaux Ben Sherman ou un polo Fred Perry, des Doc Martens noires ou cerise. Voici le croquemitaine anglais, bête raciste toujours prête à en découdre, crâne rasé assoiffé de Guinness et du sang des honnêtes citoyens : le skinhead. Dans un roman brut et sans manichéisme, John King dresse un tableau surprenant de cette tribu redoutée, confrontant plusieurs générations de skins. Si l’intrigue n’est pas forcément très originale, ce roman naturaliste s’acharne à dévoiler les nuances d’une culture à l’image désastreuse, révélatrice d’un malaise social qui perdure depuis les années 1960.

Sans nier la violence d’une partie des skins ni passer à côté des monumentales bastons entre hooligans, John King raconte la richesse d’un english way of life au confluent de la sape, de la musique et du football. Terry English, cinquantenaire tranquille, dirige une boîte de taxis, et essaie de racheter un pub pour pouvoir paisiblement siroter de la bière et jouer au billard en écoutant du ska. Son neveu Ray Coup-de-Boule, après une jeunesse agitée qui lui a valu ce surnom avenant, est désormais père de famille. Et si cet amateur d’Orwell reste profondément en colère contre le système actuel, sa droiture et ses rencontres, au volant de son taxi, en font un personnage beaucoup plus complexe que le facho de base qu’on nous décrit souvent.

Anti-drogues, anti-hippies, les skinheads sont d’abord des hommes fiers. Fiers de gagner leur place dans la société à la sueur de leur front, fiers de leur drapeau, fiers de leur élégance. Leur patriotisme, exacerbé par la peur de voir leur identité se dissoudre dans l’Europe, forme parfois un terreau propice aux idées de l’extrême droite, mais abrite aussi une grande variété de points de vue. Surtout, la politique est loin d’être leur principale préoccupation : les concerts de ska, les soirées entre potes ou le maillot bleu de Chelsea passent avant.

C’est plutôt le portrait, en creux, de l’hypocrisie de la société anglaise qui frappe. Honnis par des médias toujours prompts à les caricaturer, ignorés par les politiciens, frustrés, rejetés, les skinheads doivent sans cesse se battre contre les clichés qui leur collent à la peau. Le manque de considération dont ils souffrent illustre finalement le manque de considération de cette société britannique envers ses classes laborieuses. De ce rejet naissent la colère et la violence. Et l’impression gênante que c’est l’identité prolétaire de cette culture qui la rend si subversive, et si malvenue, dans le beau royaume d’Elizabeth II.

Traduit de l’anglais par Alain Defossé, mai 2012, 410 pages, 22 euros.

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Aux armes défuntes, de Pierre Hanot – éd. Baleine

Aux armes défuntes Pierre Hanot Baleine couverture1948. Frustré d’avoir passé la Deuxième Guerre mondiale dans les geôles nazies, le sous-lieutenant Polmo s’embarque pour l’Indochine, bien décidé à revenir en héros, le torse clignotant de médailles. Avant même d’avoir débarqué en Asie, il se trouve embringué dans une sarabande déréglée, rendue plus effrénée encore par la verve de Pierre Hanot. La traversée épique sur un rafiot qui rend l’âme à Djibouti, la légion étrangère, la crasse, l’entassement, l’ennui, la folie qui guette les soldats, jusqu’à ce sapeur qui bute deux cuistots avant de retourner l’arme contre lui… Gouailleuse sans pour autant sombrer dans l’argot lourdingue “à la Audiard” que l’on subit trop souvent, l’écriture vive et sonore tire son pouvoir évocateur des images, des couleurs, des bruits qu’elle accumule. De la guerre d’Indochine, on aperçoit l’opium à gogo, les prostituées en batterie qui enchaînent soixante-dix passes par jour, les Viêts insaisissables, cachés dans les entrailles de leur terre natale, la barbarie des affrontements… Et puis soudain, ce récit mené à une vitesse folle fait un tête-à-queue.

De 1948, l’action fait un saut inattendu, et rebondit en l’an 2109. Polmo, ressuscité après un siècle et demi de congélation, découvre un monde loqueteux et cloisonné. Devenu “agent de sécurité low cost », il n’a plus qu’à pourrir parmi les rebuts de cette société masculine, où les femmes, devenues trop rares, ne sont plus qu’un lointain rêve, tandis que le sexe est désormais un concept abstrait. “Polmo n’y entrave que dalle à toute cette technologie, mais comme les chiens qui n’ont pas besoin de s’y connaître en mécanique pour aller se promener dans l’auto du maître, il y va à l’instinct”. Idem pour le lecteur. Avec une aisance étonnante, Pierre Hanot nous embarque alors dans une aventure burlesque au XXIIe siècle, nourrie à la science-fiction, à Robinson Crusoé et à George Orwell. Pastiche rocambolesque, farce subversive, Aux armes défuntes est un texte saugrenu et décomplexé, comme peu de romans osent l’être.

Février 2012, 220 pages, 16 euros.

Motorman, de David Ohle – éd. Cambourakis

Motorman David Ohle Cambourakis couvertureEnfin traduit en français, introuvable aux Etats-Unis, Motorman est un livre légendaire. De son auteur, on sait peu de choses, si ce n’est qu’il fut un ami très proche de Burroughs durant les dix dernières années de sa vie. De ces pages datant de 1972, on sait simplement que tout un pan de la littérature américaine (le plus désaxé) s’en réclame – Brian Evenson, Shelley Jackson ou Ben Marcus en tête. Marcus signe d’ailleurs une introduction amusante, narrant comment Motorman faisait à l’époque l’objet d’un culte égoïste et secret de la part de ceux qui avaient eu la chance de pouvoir le lire, tandis que les autres, la bave aux lèvres, tentaient tant bien que mal de se le procurer. Et il suffit de se pencher sur les premières lignes pour, tout de suite, percevoir ce qui rend ce roman si spécial.

A la croisée de tous les genres, Motorman ne se laisse enfermer nulle part. Entre science-fiction, roman picaresque, policier (Ben Marcus parle de “polar apathique”), réalisme magique, théâtre à la Beckett ou parabole politique, David Ohle avance sans se poser de questions. Chaque ligne, chaque dialogue recèle une nouvelle surprise, qui survient soit du décor ébouriffé que l’on découvre par bribes, soit des mots eux-mêmes, pétris de néologismes ou de formules détraquées. Au milieu d’une demi-douzaine de lunes artificielles, d’hommes remplis de gelée, de l’extermination des Noirs de Chicago, de la météo devenue une moyen de manipulation des masses, des saucisses de chats et des simili-guerres sur des simili-fronts où l’on reçoit des blessures volontaires, le dénommé Moldenke tente de fuir son bourreau. Descendant du Winston Smith de 1984 et du Montag de Fahrenheit 451, Moldenke est persécuté par une sorte de Big Brother. Sans même le savoir, il enfreint les règles et, tout au long de sa quête, se retrouve à remettre en cause un système qu’il perturbe malgré lui. Et comprend, peu à peu, de quoi il retourne.“Les gens marchent sur les trottoirs, jettent à coups de pied les bécasses mortes dans le caniveau et ne posent jamais les bonnes questions au bon moment.”

Explorant le bizarre avec une désinvolture naturelle, Motorman aurait pu sembler vain, trop expérimental. Il n’en est rien. Le roman de David Ohle possède une immédiateté irrésistible. La vivacité des images, l’humour intrusif ou l’économie de l’écriture, qui nous dévoile par flashes l’horizon lointain du décor, ont sur le lecteur un impact presque physique. On comprend mieux comment plusieurs générations d’écrivains ont pu être endoctrinés.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, septembre 2011, 146 pages, 18 euros. Introduction de Ben Marcus. Couverture de Matt Tracy.

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Le Destin du touriste, de Rui Zink – éd. Métailié

Visiblement suicidaire, Greg le touriste débarque dans une contrée hostile avec l’envie d’en finir. Une destination réputée pour sa pauvreté endémique, sa criminalité insatiable, ses prises d’otages, ses meurtres et ses attentats, sur fond de guerre civile larvée. Il y a de quoi faire. Pendant les sorties organisées, on peut se promener parmi des pauvres toujours tentés de vous détrousser (heureusement que l’armée les tabasse avant qu’ils n’y parviennent), croiser des femmes qui traînent leur enfant mortellement blessé par des éclats d’obus, ou assister à une pendaison publique, que l’on prendra soin d’immortaliser avec la caméra de son téléphone portable. Bref, des vacances avec de vraies sensations fortes, loin des ennuyeuses sorties au musée ou du farniente sur la plage – d’ailleurs ici, la plage est tapissée de mines antipersonnelles.

Texte court, féroce, alerte, truffé de clins d’œil, Le Destin du touriste a l’humour méchant. Le but n’est pas de faire rire, mais de provoquer et d’imaginer, par le biais de ce récit d’anticipation cynique, l’avenir d’une vieille Europe peuplée d’insatisfaits, dans laquelle le bonheur se mesure désormais à l’aune des indices économiques. Or, quand on n’a plus rien à vendre ni aucune ressource naturelle, le touriste et son portefeuille bourré de devises deviennent la plus précieuse des richesses. Encore faut-il parvenir à les attirer. A l’instar d’un Orwell, d’un Zamiatine ou d’un Huxley, l’écrivain portugais façonne un conte satirique d’une grande portée politique et philosophique. Charge contre la fascination voyeuriste qu’exercent la mort ou la guerre, dénonciation de l’exploitation des pays du Sud par le Nord, Le Destin du touriste couche sur le papier une hypothèse pas si extravagante, à l’heure où le bien-être collectif et la liberté sont si souvent sacrifiés au profit de la rentabilité, de la productivité ou de la sécurité. Malgré un dénouement un peu bâclé, alourdi par quelques passages inutilement explicites, Rui Zink signe un ouvrage véhément, un cauchemar qui interpelle, avec une virulence qui se fait rare dans le paysage littéraire actuel.

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Traduit du portugais par Daniel Matias, mars 2011, 192 pages, 18 euros.

Le Porte-Lame, de William Burroughs – éd. Tristram

Cadeau inattendu, fruit des aléas de la traduction, voilà que sort de nulle part un inédit de William Burroughs. Ecrit en 1979, ce Porte-Lame succinct vaut pourtant beaucoup mieux qu’un fond de tiroir, comme on nous en ressort parfois. Dans une New York post-apocalyptique désossée, mi-Venise inondée où cohabitent requins et crocodiles, mi-Londres “après le Blitz”, l’Américain signe un texte ambivalent : le titre original, Blade Runner (A Movie), résume sa forme bâtarde, entre nouvelle et scénario de film, avec ellipses et montage alterné. Pour construire son intrigue, Burroughs a pioché dans le Bladerunner de Alan Nourse (1974). Il lui a non seulement emprunté son titre, mais a aussi repris une bonne partie de ses situations et de ses personnages, comme un écho à ses collages littéraires, et fait également de gros clins d’œil à George Orwell, notamment en situant en 1984 les émeutes qui ravagent la ville de New York.

Rapide, bondissant d’une scène à l’autre, Le Porte-Lame se dévore à cent à l’heure, enchaînant les saillies violentes, grotesques ou provocantes. Au programme : orgies de lépreux, naturistes vindicatifs, Wasp racistes, soldats de Dieu belliqueux. L’auteur du Festin nu met en scène une New York décadente, menacée par un virus du cancer foudroyant, dans laquelle il n’est possible de se soigner qu’en ayant recours à la médecine clandestine. Entre une scène d’opération insensée, une théorie sur le trafic de sperme et une poignée de répliques vitriolées, Burroughs vilipende la paranoïa de notre monde moderne, assimilée à une épidémie mortelle. Certes, la force de l’écriture n’équivaut pas à celle de ses meilleurs textes. Mais Le Porte-Lame reste une décharge de science-fiction timbrée comme seul l’ami de Ginsberg et Kerouac savait les concocter.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Sigaud, janvier 2011, 96 pages, 14 euros.

L’homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura – éd. Métailié

Et si un coup de piolet asséné un soir d’août 1940 résumait le XXe siècle ? Si l’assassinat de Léon Trotski par Ramón Mercader cristallisait tous les espoirs gâchés d’une utopie, le basculement définitif des aspirations révolutionnaires dans un maelström sordide de meurtres de masse et de jeux de pouvoir ? Délaissant exceptionnellement le détective havanais Mario Conde, Leonardo Padura signe un ouvrage dense, qu’il considèrera sans doute comme le plus important de sa carrière, entre espionnage et roman historique, peuplé de personnages réels (André Breton, Frida Kahlo, George Orwell…). Construit comme un récit à trois voix autour de Trotski, de l’assassin en devenir Ramón Mercader et d’un écrivain cubain raté qui décide de raconter cette histoire plusieurs dizaines d’années plus tard, L’homme qui aimait les chiens fouille les entrailles du siècle dernier.

De la guerre d’Espagne à la chute de l’Union soviétique, en passant par la Seconde Guerre mondiale ou la Révolution russe, Padura se sert des trajectoires de ses personnages pour échafauder une riche réflexion sur l’utopie communiste et l’engagement idéologique. Le résultat souffre de quelques longueurs : les 150 premières pages, presque dénuées de dialogues, submergées par la documentation, manquent de vivacité, tandis que la fin du livre, trop explicite, paraît redondante. Le style s’en ressent, moins souple, moins fringant qu’à l’accoutumée, comme si l’écrivain cubain avait du mal à se détacher d’une intrigue qui le touche dans sa chair. Rien de rédhibitoire pourtant : une fois atteint son rythme de croisière, L’homme qui aimait les chiens impressionne par son amplitude, la tension ne cessant de croître jusqu’au paroxysme, lorsque la mort du dissident russe devient imminente.

Violente charge antistalinienne, ce texte raconte le brutal dégrisement de ceux qui voyaient dans le communisme l’incarnation d’un avenir alternatif. Leonardo Padura, issu de cette “génération des naïfs, des romantiques qui avaient tout accepté et tout justifié, les yeux tournés vers l’avenir”, y a cru – ou a voulu y croire – jusqu’au bout. Jusqu’à ce que l’URSS entraîne dans sa chute l’économie cubaine qu’elle maintenait sous perfusion. En quelques semaines, l’électricité devient un luxe, la nourriture se fait rare, l’essence disparaît. L’Histoire officielle s’effrite, et la vérité sur la terreur communiste éclate. L’écriture de ce roman, initiée dès les années 1990, apparaît dès lors pour Leonardo Padura comme un exercice cathartique, résultat d’une longue quête identitaire – Trotski rejoint d’ailleurs les nombreuses figures de l’exil qui hantent depuis toujours l’œuvre du Cubain. Une plongée dans les arcanes de la sinistre machine stalinienne qui, au lieu d’améliorer l’existence de ses adeptes, a fini par faire de la peur une “forme de vie”.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas, janvier 2011, 672 pages, 24 euros.

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Hérétiques, de Leonardo Padura.

Les dossiers de L’Accoudoir / Hunter S. Thompson journaliste

GONZO, adj. anglais américain : particulier, bizarre, barge.

Aujourd’hui, notamment à cause du succès jamais démenti de son stupéfiant roman Las Vegas Parano, entretenu par l’adaptation cinématographique de Terry Gilliam (1998), le terme “Gonzo” reste surtout associé à la drogue. Certes, la description des substances que Hunter S. Thompson ne cesse d’ingérer et des effets produits sur son organisme traverse tous ses écrits (cf. l’extravagante Grande Chasse au requin, 1974). Mais il n’est que l’aspect le plus exubérant d’une œuvre journalistique d’une exceptionnelle qualité.

La lecture des deux premiers volumes des Gonzo Papers souligne combien Thompson fut un reporter brillant. Lorsque tout le monde regardait devant, lui regardait derrière. Dans Le Derby du Kentucky, censé couvrir une fameuse compétition hippique, il ne dit pas un mot de la course. Par contre, il passe trente pages mémorables à détailler le public aviné et décadent de l’Etat rural qui l’a vu naître. Ses textes regorgent de descriptions hallucinées, de passages fantaisistes, d’anecdotes pas toujours en rapport avec le sujet qu’on lui avait demandé de traiter. Ils n’en sont pas moins journalistiques : c’est justement ce mélange de fiction, d’autofiction et de reportage qui permet au collaborateur star du magazine Rolling Stone de raconter la réalité avec une telle clairvoyance. Le style Gonzo est d’ailleurs, malgré les apparences, le fruit d’une démarche très calculée : “C’est un style de “reportage” fondé sur l’idée de Faulkner que la meilleure fiction est beaucoup plus vraie que n’importe quelle forme de journalisme – et les meilleurs journalistes l’ont toujours su. Ce qui ne veut pas dire que le roman soit nécessairement “plus vrai” que le Journalisme – ou vice versa – mais que “roman” et “journalisme” sont tous deux des catégories artificielles ; et que ces deux formes, au meilleur niveau, ne sont que deux moyens différents pour les deux mêmes fins.” Derrière leur provocation insatiable et leur ton enlevé, ses récits regorgent de faits précis, brillent par leur réflexion poussée, à contre-courant de l’habituelle tiédeur consensuelle des médias.

Aux yeux de ce passionné de sport, la prétendue objectivité du journaliste l’empêche de mener à bien sa mission, tout comme son besoin d’entretenir des bonnes relations avec ses sources l’oblige à ne pas malmener ses sujets. Alors, quand il se met à couvrir l’élection présidentielle de 1972, Hunter Stockton Thompson fait tout l’inverse de ce qu’un bon journaliste ferait : il prend ouvertement parti pour un outsider, le sénateur démocrate George McGovern, et redouble d’efforts pour imaginer de nouvelles insanités à balancer à la face de son ennemi juré, Richard Nixon. Son but ? “1) en apprendre le plus possible sur les mécanismes et les réalités d’une campagne présidentielle, et 2) raconter ça de la même manière que n’importe quoi d’autre – en grattant l’os aussi près que possible, et merde pour les conséquences.” Lire la suite