Sous-Sols, de DoubleBob – éd. Frémok

Sous-Sols DoubleBob FremokDans une pyramide lisse comme du verre, repose une silhouette humaine, en position fœtale. Pourtant, le refuge protecteur s’avère rapidement plus poreux qu’il n’en a l’air. Ses sous-sols dissimulent tout un ensemble de ramifications, de tunnels, de crevasses et d’échelles pénétrant dans les entrailles de la terre. Ces passages invisibles permettent à des visiteurs mi-hommes mi-bêtes – divinités souterraines ? créatures du royaume des morts ? – de s’immiscer dans la pyramide. Comme des fées autour du berceau d’un nouveau-né, ils encerclent la silhouette. “Il dit qu’il s’est perdu et qu’il ne reviendra pas.”

Feutré, juste cadencé par quelques phrases évanescentes, l’ouvrage s’engouffre dans le ventre de la terre pour sonder le moment de basculement, le lieu de passage entre le monde d’en dessous avec le monde d’au-dessus – glissement matérialisé par le “SOUS-SOLS” de la couverture, qui devient un “SO S SO S” lorsqu’on referme l’album. Ici, tout fonctionne dans un mouvement de balancier. A la géométrie froide et raisonnée du triangle, symbole de l’abri, répondent les formes chaudes et organiques de l’œuf, image obsessionnelle qui défie la symétrie des lignes droites.

Le territoire qu’explore l’auteur se cache entre le solide et le liquide, l’homme et l’animal, la naissance et la disparition. Entre la parole et le dessin, aussi. Lorsque les mots ne suffisent plus, DoubleBob trouve dans une poignée d’images le pouvoir d’évocation de milliers de phrases. Alors il atteint les confins du langage. Dans un silence assourdissant, son trait gris s’enfonce dans nos recoins les plus intimes, nos angoisses les plus primales, qui demandent de descendre encore d’autres échelles, d’autres escaliers, pour fouiller la douleur de la perte. Son dessin arrive à suggérer un amour infini par un simple mouvement de bras ; à insinuer la peur de la mort en nous faisant croiser le regard d’une hyène hilare. Transpercé par des bouffées de désir et de chagrin, ce petit livre plonge dans l’indicible. Dans ces limbes où “à chaque instant, toute chose s’endort et se réveille”.

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Septembre 2012, 36 pages, 9 euros.

Explorations, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

explorations yuichi yokoyama matiere manga couvertureComment Yûichi Yokoyama rend-il ses livres aussi magnétiques ? Le Japonais signe pourtant trois récits sans débuts ni fin, sans rebondissements, sans intrigue. Trois moments, hantés par des personnages silencieux qui progressent dans des paysages uniformes à perte de vue. Tantôt des kilomètres de cailloux, tantôt de la verdure qui paraît domestiquée. Et toujours, cette étrange impression d’anormalité. Pourquoi les explorateurs portent-ils des accoutrements aussi bigarrés et fantaisistes ? Pourquoi aucun mot n’est échangé au cours de ces 130 pages ? Pourquoi ces individus bizarres passent-ils leur temps à observer la nature ? Pourquoi : c’est la question à laquelle ne répond jamais Yûichi Yokoyama, le mystère qui illumine ses albums au point d’engendrer une tension écrasante qui fait office de ressort narratif. On ne peut s’empêcher d’essayer de combler ce vide, s’accrochant aux bribes d’indices pour formuler des hypothèses. En vain : Yokoyama ne lâche rien.

Qu’ils lancent des missiles téléguidés pour prendre des photos du paysage, trouvent des abris pour observer la plaine submergée par des averses torrentielles ou installent un camp au cœur de la forêt pour côtoyer des antilopes sauvages, l’objectif de ces énigmatiques explorateurs reste le même : regarder, scruter, contempler. Surveiller ? Qui sait… Chez Yokoyama, les personnages, amputés de toute forme de caractère, deviennent des réceptacles pour le lecteur, souvent embarqué en vision subjective pour découvrir une nature foisonnante, entre minimalisme robotique façon Lego et assemblages farfelus dignes d’un manga SF. L’utilisation des onomatopées, hyper esthétisées et intrusives, crée un contraste troublant entre le silence des humains et le vacarme assourdissant des machines ou de la pluie. Architecte fou, démiurge psychorigide, l’auteur nippon transmet ses émotions non pas, comme n’importe quel auteur, par le biais de ses personnages ou de leurs actions, mais à travers la mise en scène de mondes étonnants, déstabilisants et en même temps inexplicablement familiers. Un peu comme dans ces rêves déroutants, où l’on croit être quelque part et que l’on est, en fait, ailleurs.

Explorations Yuichi Yokoyama extrait matiere manga

Traduit du japonais par Céline Bruel, octobre 2011, 128 pages, 17 euros.


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L’article sur les précédents ouvrages de Yûichi Yokoyama.

RENCONTRE AVEC NOEMI SCHIPFER / Entre les lignes

le garcon noemi schipfer memo couvertureDes lignes. Verticales, horizontales. Des lignes qui se croisent, font naître des formes, esquissent des mouvements, absorbent des corps. En seulement deux livres cousus avec amour par son éditeur MeMo, Noémi Schipfer et ses lignes ont déjà attiré notre attention. Dans le rayon jeunesse, ses histoires concises et ses compositions ludiques séduisent les petits, concentrés à poursuivre le canard de Filer droit ou à rechercher les personnages du Garçon qui se fondent dans le décor. Son esthétique dépouillée et sa fantaisie maniaque, elles, hypnotisent les plus grands, fascinés par son univers zébré de lignes droites immuablement parallèles. Rencontre avec une dessinatrice de 23 ans qui, lors de notre entrevue, portait évidemment un pull rayé.

Comment vous êtes-vous retrouvée, si jeune, à publier Filer droit ?

J’ai commencé Filer droit alors que j’étais encore à l’Ecole Estienne (Ecole supérieure des arts et industries graphiques, à Paris, NDLR). J’ai profité des vacances de Pâques pour “expérimenter” le dessin en cherchant des nouvelles manières d’exprimer la figuration. J’ai eu l’idée de faire des formes en jouant seulement avec le contraste créé par la verticalité et l’horizontalité. Au fur et à mesure de mes dessins, j’ai remarqué qu’avec ce principe, je pouvais faire disparaître des éléments en les superposant. Lorsque je les ai montrés à mon professeur, il m’a suggéré de les présenter aux éditions MeMo, qui les ont tout de suite aimés. Ensuite, j’ai quand même dû retravailler dessus deux ans avant d’être publiée. Je n’avais pas de début ni de fin, alors j’ai dû trouver un ton, construire un vrai récit qui s’est affirmé quand j’ai fait un pont avec Le Vilain Petit Canard.

Votre deuxième livre, Le Garçon, qui vient de sortir, apparaît comme un prolongement de Filer droit : il fonctionne également avec des lignes, cette fois en couleur.

filer droit noemi schipfer memo couvertureJ’ai conçu Le Garçon comme un prolongement graphique de Filer droit en creusant le thème de l’horizontalité verticalité grâce à l’apport de la couleur, qui permet d’apporter un niveau de lecture supplémentaire. Je savais que le format final serait le même que celui de Filer droit, donc c’était important qu’il y ait une unité entre les deux. Je ne pense jamais à l’intrigue avant de dessiner, c’est le dessin qui finit par me suggérer une trame. Mes histoires partent d’abord du principe graphique que je décide d’utiliser.

Vos livres sont avant tout destinés aux enfants. Cela influence-t-il la conception de vos récits ?

En réalité, quand je fais un livre, je ne pense pas trop au public auquel je m’adresse. C’est l’éditeur qui m’apporte ce regard-là, qui me recadre et me rappelle que je m’adresse à des enfants. Le problème, c’est que j’ai tendance à écrire des histoires assez tristes, avec des fins sombres qui ne correspondent pas trop à un jeune public, d’autant que pour Filer droit, le noir et blanc dégage déjà une certaine mélancolie. Il a donc fallu que je change la fin de Filer droit, puis celle du Garçon… Ce que je préfère dans mon travail, ce sont les graphismes : j’ai du mal à transmettre ce que je veux par l’écriture, je n’aime pas ce que j’écris. Alors je me contente du minimum, juste quelques phrases pour rendre mes dessins compréhensibles. Les livres jeunesse me donnent cette liberté : ils me permettent de m’en sortir avec une histoire très simple, et de me focaliser sur les illustrations.

Le Garcon noemi Schipfer extrait dessin memoConcernant vos graphismes justement, vos deux livres sont marqués par une obsession pour la géométrie, et particulièrement pour ces lignes parallèles. D’où vous vient cette passion pour les rayures ?

J’avais commencé à réfléchir autour d’un alphabet composé de lignes, ce qui a débouché sur ce jeu entre horizontalité et verticalité. J’ai esquissé des formes, puis fait des essais concluants avec des formes intéressantes et des silhouettes simples, comme le canard, qui est ensuite devenu le canard de Filer droit. Ce travail des formes s’est surtout développé avec mon dessin en traits. Avant, je ne dessinais pas du tout de la même manière : mon travail était beaucoup plus figuratif, plus réaliste, jusqu’à ce que je me coupe complètement du dessin, pendant une année. Je me suis alors lancée dans l’art “conceptuel” en réfléchissant sur les volumes : j’ai conçu des installations, fabriqué des petits objets… Et lorsque je suis revenue au dessin, j’avais gagné ce côté épuré, minimaliste, géométrique. Lire la suite

Filer droit, de Noémi Schipfer – éd. MeMo

L’un des (nombreux) intérêts des livres destinées à la jeunesse, c’est qu’on y trouve souvent des œuvres d’une inventivité graphique rare, des ouvrages d’une créativité autrement plus débridée que celle des livres « pour les grands ». Les éditions MeMo encouragent cette fécondité artistique en faisant confiance à de jeunes artistes, comme ici avec Noémi Schipfer, 22 ans.

Pour cette histoire qui n’est pas sans rappeler Le Vilain Petit Canard, la diplômée de l’Ecole Estienne choisit de s’appuyer sur un dessin minimaliste, entièrement composé de lignes verticales et horizontales. Au sein de ce cadre épuré, les formes qui se détachent semblent encore plus tendres, tout l’album fonctionnant comme une sorte d’illusion d’optique dans laquelle les personnages devraient lutter pour exister.

Et c’est là que réside toute l’intelligence de ce livre que toutes ces lignes finissent par rendre hypnotique : loin de n’être que le défi esthétique d’une graphiste ambitieuse, la forme est en parfaite adéquation avec le fond, narrant l’histoire du petit canard pas comme les autres. Eux sont constitués de lignes verticales, tandis que lui est fait de lignes horizontales. Les parties de cache-cache dans les bois deviennent un cauchemar : personne ne le trouve jamais puisque les arbres aussi sont composés de lignes horizontales. Idem pour les balades sur l’eau. Portés par les jeux de mots discrets et les tours de passe-passe que provoquent l’invisibilité du canard discordant, Filer droit se lit comme un joli conte sur la différence, assez subtil pour éviter la lourdeur des bons sentiments. Un vrai plaisir pour les yeux, qu’il serait criminel de réserver aux enfants.

Janvier 2011, 36 pages, 8 euros.

Nouveaux corps, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

Album après album, Yûichi Yokoyama poursuit l’exploration du monde énigmatique qu’il a créé. Travaux publics, Combats et Voyages dévoilaient déjà cet univers impénétrable, peuplé d’habitants inexpressifs, incapables d’agir par eux-mêmes mais mus par une invisible force collective. Ils construisent, se battent. Dans quel but  ? Contre qui ? Le Japonais laisse planer le mystère, ne nous donne pas le moindre indice. Ses histoires sans début ni fin s’avèrent dénuées de ressort dramatique. Les personnages, apparemment tous masculins, sont inhumains, anonymes, attifés selon une mode qui nous échappe. Aucune émotion, aucun échange ne transparaissent. Pas de dialogues ou presque. Leur silence jure avec le brouhaha incessant des onomatopées tranchantes, si assourdissantes qu’elles recouvrent les dessins. Cette ambiance glacée et robotique de ces mangas pourrait rebuter. Au contraire l’opacité qui les entoure les rend passionnants, sans que l’on ne sache vraiment trop pourquoi.

Fin 2009 paraît l’extraordinaire Jardin, l’un des livres les plus étranges et les plus stimulants dont ait accouché la bande dessinée japonaise. Le scénario tient en une phrase  : un groupe de personnages hétéroclites pénètre clandestinement dans un jardin fermé. S’ensuivent 330 pages d’errance fantastique, dans un décor mouvant au gré des pages, mêlant nature et constructions artificielles. Comme dans un parc d’attraction prodigieux ou une gigantesque installation d’art contemporain à ciel ouvert, le paysage ne cesse de changer. Sans vraiment se poser de questions, les visiteurs progressent, à la manière d’un jeu vidéo. Montagnes de verre, lacs artificiels ceinturés de tabourets, villages de caoutchouc, bibliothèques borgésiennes, escalators interminables, Yûichi Yokoyama forge un ailleurs infini, enchanteur, magique. L’esthétique géométrique du dessinateur nippon, truffée de volumes et de lignes droites, devient hypnotique. L’exaltation de la lecture trouve aussi sa source dans cette indéfinissable menace qui semble peser sur l’ouvrage (Qui a construit ce complexe ? Pourquoi a-t-on toujours l’impression d’être surveillés ? Qui sont ces patrouilles que les promeneurs craignent autant ?) conférant à l’intrigue une tension particulièrement excitante.

Nouvelle pierre à cet édifice nébuleux, Nouveaux corps se présente comme un recueil de nouvelles très courtes. Axée sur les corps, cette compilation se penche notamment sur les accoutrements extravagants des personnages. Déguisements animaliers, masques en forme d’avion ou couvre-chefs futuristes, peintures faciales, vêtements en plastique, en feuilles d’arbre ou en cailloux, photocopies de costard scotchées sur mesure, Yûichi Yokoyama met en image cette mode excentrique, ni vraiment future, ni vraiment passée. « Si l’histoire du monde avait pris une tournure différente que celle qu’on lui connaît, les hommes vivraient selon une autre échelle de valeur, une esthétique différente, explique-t-il. La culture de ce monde voudrait peut-être que les gens ne portent pas de chaussures, qu’ils ne parlent pas ou encore qu’ils portent en permanence quelque chose sur la tête sans jamais montrer leur véritable visage. Ce serait une civilisation complètement étrangère à la nôtre. C’est cela que je veux dessiner : un monde dont la culture soit radicalement différente. » * Lire la suite