La Plaine du Kantô, tome 1, de Kazuo Kamimura – éd. Kana

Loin de l’agitation des grandes villes nippones, Kazuo Kamimura choisit de situer son intrigue dans la région de Chiba, le “grenier de Tokyo”, région agricole aux paysages bucoliques. Dans un contexte bancal, où la fin de la Seconde Guerre mondiale laisse place à l’incertitude et à l’inquiétude, le petit Kinta doit grandir, soutenu par son sage grand-père. Derrière le schéma classique du récit initiatique, Kamimura se sert de son jeune héros pour composer une fresque osée du Japon d’après-guerre. Grâce à une galerie de personnages étranges, parfois même incongrus, il décrit les difficiles conditions de vie de la population. On découvre un pays sans repères, animé de sentiments contradictoires : nostalgie, colère, lassitude, frustration, tandis que les occupants américains considèrent les Japonais comme un “peuple de barbares”.

Toujours très présent dans l’œuvre de Kazuo Kamimura, l’érotisme se fait ici plus discret. Les scènes de sexe deviennent la métaphore d’une nation désorientée et désormais sous la coupe des Etats-Unis. Le travestissement du petit Ginko, le meurtre d’une femme pendant qu’elle faisait l’amour ou le cas de cet acrobate qui se vend pour quelques tablettes de chocolat, reflètent la confusion d’une époque déréglée, où les gens peinent à trouver leur nouvelle place. C’est le monde à l’envers : les yakusas participent grandement à la reconstruction, tandis qu’à l’école, les professeurs, totalement perdus, ne savent plus vraiment ce qu’ils doivent enseigner à leurs élèves. Portée par un dessin racé, au découpage un peu plus sobre qu’à l’accoutumée, cette trilogie de 1976, en partie autobiographique, possède en plus toutes les qualités inhérentes aux mangas de l’auteur de Lady Snowblood. Une fois encore, il n’y a plus qu’à se laisser porter.

Traduit du japonais par Samson Sylvain,  janvier 2011, 400 pages, 18 euros. Tome 2 paru en avril 2011.

A LIRE > Un autre manga sur l’après-guerre au Japon : Une vie dans les marges, de Yoshihiro Tatsumi.

Une vie dans les marges, volume 1, de Yoshihiro Tatsumi – éd. Cornélius

Autobiographie d’un des plus grands auteurs de la bande dessinée japonaise, Une vie dans les marges est aussi, et même surtout, un grand livre. Yoshihiro Tatsumi veille à conserver une distance avec son sujet, distance matérialisée par l’utilisation de la troisième personne au lieu du traditionnel “je”, et ne s’égare jamais dans un récit intime qui ne risquerait d’intéresser que ses fans. Au contraire, porté par une maîtrise narrative et graphique impressionnante, Une vie dans les marges s’avère passionnant de bout en bout. Edifié en plusieurs strates, l’ouvrage raconte en fait, au-delà de la destinée de Tatsumi, l’histoire d’un art, le manga, ainsi que celle d’un pays, le Japon. Ravagé par la Seconde Guerre mondiale, abasourdi par le choc nucléaire, l’archipel nippon vit une pénible reconstruction. Son indépendance est mise entre parenthèses par la tutelle américaine ; une victoire sportive ou un scientifique récompensé par le Nobel deviennent alors autant d’occasions pour Tokyo de relever la tête. Car ici, tout manque, des produits de première nécessité à l’essence, qui oblige les transports en commun à revenir au charbon. A travers les difficultés de sa famille, les embrouilles de son père pour récupérer quelques billets ou la maladie de son frère qui ne peut bénéficier de médicaments trop coûteux, Tatsumi recompose cette époque bâtarde, entre progrès et frustration. L’évocation d’événements historiques précis, disséminés au fil de l’intrigue et dessinés avec un réalisme pointilleux, complète le tableau, comme des collages qui saisiraient sur le vif les images de ce renouveau.

Composante culturelle importante de l’après-guerre, le manga connaît alors un essor formidable. Pas étonnant que Yoshihiro Tatsumi, adolescent lorsque ce mode d’expression connaît son âge d’or, décide d’en faire son métier. Après avoir remporté quelques concours de dessin, sa rencontre avec Osamu Tezuka décuple sa passion, le créateur d’Astro Boy prenant même sous son aile l’aspirant mangaka. Au fil des mois, le futur auteur de l’inoubliable L’Enfer découvre le dur monde de l’édition, souffre de la jalousie de son frère, progresse grâce à l’émulation de ses collègues. Abreuvé par le cinéma, il ne cesse de vouloir repousser les limites de sa discipline : il veut grandir en même temps que son art. L’éditeur Cornélius a enrichi ce livre de nombreux compléments pédagogiques, qui font de cette Vie dans les marges une palpitante histoire de la bande dessinée nippone. Histoire qui connaîtra bientôt un tournant, lorsque Tatsumi créera le gekiga, le manga pour adultes, et deviendra l’un de ses plus fameux représentants.

Traduit du japonais par Nathalie Bougon et Victoria Tomoko Okada, mars 2011, 456 pages, 33 euros.

A LIRE > Un autre manga sur l’après-guerre au Japon : La Plaine du Kantô, de Kazuo Kamimura.